De
la vieillesse à la mort,
point de vue d'un usager
Henri
DANON-BOILEAU
(ancien chef de clinique
à la Faculté. Ancien médecin-chef de la Clinique Dupré-Sceaux).
A propos
d'un article sur l'imprévu dans la vieillesse.
Lettre au rédacteur en chef.
Cher ami,
Votre offre de participer à ce numéro m'a fait d'autant plus plaisir qu'elle était totalement imprévue, soyez-en ici vivement remercié.
Comme chacun le sait la vieillesse est pour parler comme notre excellent confrère le célèbre Dr Knock un état transitoire qui ne présage rien de bon. Certains préfèrent à ce sujet l'imprévu, en dépit de la mésaventure de Bacchylide de Ceos déclarant un jour à Denys, tyran de Syracuse : "la mort prévue est la plus odieuse des mort" ; celui-ci doté d'un sens particulier de la plaisanterie le fit périr sur-le-champ...
D'une façon générale les vieillards pratiquement et psychologiquement se trouvent fragilisés par le déclin de leurs forces corporelles, de leur vue et de leur ouïe ; des réflexes moins prompts, les gestes moins précis imposent un rythme différent. Tout naturellement, les vieillards adoptent au niveau conscient et inconscient une attitude de retrait par rapport à l'imprévu "événement inattendu" (Robert. Dict. Historique de la Langue Française) "qui arrive quand on y pense le moins" (Littré). Pour l'inconscient, in fine, la notion "d'imprévu" flirte de trop près avec la maladie, l'accident et/ou la mort pour ne pas susciter des tactiques d'évitement. Pour en rester au niveau le plus banal, le vieillard redoute la bousculade comme l'afflux d'informations ; celles-ci sont pour lui difficiles à saisir et à coordonner pour les organiser en un tout cohérent qui lui éviterait ce sentiment d'être "perdu, noyé", de ne pas arriver à maîtriser une situation ordinaire.
Luce a fréquenté l'imprévu : décorée de la médaille de la Résistance et de la Croix de Guerre, ancienne infirmière de l'air en Indochine avant de mener à bien d'excellentes études médicales, elle constate : "j'entends mal, j'y vois mal, je ne pèse pas lourd (elle est maigre) et j'ai beaucoup de difficultés dans un hall de gare ou d'aéroport ; si par malchance il y a du monde c'est l'enfer, j'évite systématiquement de me déplacer aux heures de pointe", elle conclut : "les petits plaisirs de la vieillesse".
L'existence la plus quotidienne se voit ainsi transformée sans que les autres acceptent de mesurer à quel point cet effort permanent, solitaire, humiliant traduit une crainte, entraînant le repli chez soi ; puis sur soi ; inconsciemment se réveillent ainsi des agressivités infantiles anciennes contre le monde des adultes, d'où un sentiment de culpabilité, etc. Ces réactions conscientes et inconscientes risquent de contaminer tous les registres de l'existence ; elles peuvent être à l'origine de divers types de conduite qui eux-mêmes alimenteront les conflits, l'ensemble s'organisant parfois en spirale pathologique et pathogène ; les défenses ou les symptômes sont plus volontiers centrés sur l'évitement et l'inhibition que sur le déni. Les possibilités de mobilité, d'indépendance, de curiosité d'esprit, d'intérêt pour le monde extérieur, pour ses proches les plus chers enfin pour soi-même et la vie disparaîtront dans certains cas avec une rapidité surprenante.
La tentative de maîtrise anale est une façon de se prémunir contre l'imprévu ; le monde extérieur et le corps (ce "deuxième monde extérieur" écrit S. Freud) m'assaillent, je réponds par une tactique (pathologique et pathogène) obsidionale à grand renfort de traits du caractère anal, rigide, tatillon, méticuleux, persuadé d'avoir raison et entêté (n'ai-je pas l'expérience due à l'âge ?), parcimonieux, quand je ne verse pas dans la bigoterie plutôt que la religion. Tout cela parce que je vis dans la peur. Peur de ce que je ne connais pas, de ce que je n'attends pas, des nouvelles façons de penser, de s'exprimer, de vivre, bref de tout ce qui pourrait me surprendre, c'est-à-dire me prendre en défaut, autrement dit souligner manque et impuissance, en un mot la castration. Il peut m'arriver de préférer, spectacle pitoyable, d'opter pour la fuite en avant du déni.
Cependant les personnes âgées, on le sait bien, ont besoin de stimulations extérieures afin de conserver une activité pratique, physique et intellectuelle non seulement pour rester en bonne forme mais encore pour survivre. Je n'insisterai pas ici sur les ravages causés par le couperet de la retraite "officielle", administrative, sur des sujets qui aujourd'hui ne sont pas des vieillards (au sens "classique" du terme) ; cette castration, bouleversement du sens intime de sa continuité (un des éléments forts de l'identité), de son image de soi, est prévisible, prévue, ses conséquences parfois mal maîtrisées, en raison des investissements narcissiques et/ou intellectuels. Les attitudes oscillent entre les deux extrêmes du rejet (ce collègue allant jusqu'à nier en public son ancienne qualité de psychiatre, preuve aussi de ses remaniements identitaires) à l'impossibilité de "passer la main", de céder sa place. Être remplacé, c'est se voir administrer la preuve que l'on n'est pas "le plus irremplaçable des êtres", subir une blessure narcissique qui réveille toutes les jalousies, envies et sentiments d'impuissance infantile avec cette différence qu'autrefois les désirs de compensation, de revanche (eux-mêmes souvent étayés sur les fantasmes de Toute-Puissance) ne butaient pas, comme c'est le cas pour le senior, sur la réalité d'un avenir des plus incertains. Sans omettre les réactions dépressives ou au contraire à la limite de l'hypomanie avec hyperactivités plus ou moins désordonnées, changements sentimentaux et sexuels "imprévus".
Pour en revenir aux "vrais" vieillards (que l'on pourrait peut-être à l'heure actuelle définir en fonction de leur champ d'activités satisfaisantes pour eux-mêmes et autrui, davantage que par un chiffre, dans les eaux des 73-75 ans), il est certain que leur imprévu doit recouvrir un champ dont les limites "flexibles" définissent la nécessaire stabilité. Dans l'état actuel de notre société et d'une façon générale, les femmes âgées, même celles qui ont exercé des fonctions professionnelles responsables savent mieux que les hommes aménager leurs investissements et leur temps entre activités intellectuelles et concrètes, pratiques. Ces dernières s'enracinent dans un investissement libidinal essentiel : s'occuper concrètement, matériellement, de la maison et plus spécifiquement des enfants et petits-enfants. Les tâches plus ou moins absorbantes, voire ingrates (qui ont pu autrefois être négligées et refusées) sont désormais fortement investies, c'est un moyen inconscient d'apports narcissiques considérables d'un double point de vue : se sentir capable d'entreprendre et de mener à bien, sur la durée, une activité utile voire nécessaire (d'où une satisfaction surmoïque et/ou d'Idéal du moi), échange d'amour donné et reçu ; ces effets narcissiques précieux coexistent avec les aléas, les imprévus consubstantiels avec l'existence la plus quotidienne. Cette façon d'entretenir des contacts humains variés, vivifiants, marche volontiers de pair avec la poursuite d'activités intellectuelles, soit investies de longue date, soit nouvelles (cette femme de 77 ans, ancien professeur de collège, savait mal taper à la machine, elle a appris récemment à se servir d'un ordinateur afin de pouvoir correspondre par e-mail avec un de ses fils amené pour son travail à vivre en extrême-Orient).
Il est évident que (sous nos climats) l'homme s'investit beaucoup moins dans tout ce qui touche à la maison ("Docteur je me demande comment je ferai quand j'aurai mon mari à la retraite et dans les pattes toute la journée" est un air connu) ; le citadin se trouve confronté à de nombreuses difficultés pour meubler son temps désormais trop libre. Le campagnard bénéficie d'avantages que le citadin ne trouvera pas en général par le biais d'une transplantation qui trop souvent correspondra à des fantaisies suscitées par des souvenirs de vacances.
Pour l'homme âgé, le registre de l'imprévu positif (le seul que je retiendrai ici) apporte évidemment ce gain narcissique dont il est d'autant plus friand qu'il en est davantage frustré au quotidien. La façon la plus évidente et la plus efficace d'affronter la réalité, c'est de consacrer du temps et de l'énergie à une activité bénévole. Le travail peut être en relation avec la profession antérieure ou non. De toute façon, les bénéfices sont majeurs et évidents ; l'un d'entre eux c'est de permettre au temps d'accomplir son travail, de "ralentir" les passions (Mme de La Fayette, La princesse de Clèves) y compris celles liées à l'activité professionnelle. Gilles avait pris sa retraite depuis plusieurs années mais n'arrivait pas à sortir d'un état dépressif où son inactivité entretenait ses sentiments d'infériorité, d'inutilité, etc. Un traitement chimiothérapique banal accompagnant un travail psychothérapique lui permit de se faire accueillir à bras ouverts par une organisation caritative où l'arrivée de ce cadre administratif de haut niveau tombait à point nommé pour remettre les choses en ordre. Après plusieurs années de travail efficace, Gilles se sentit capable de se mettre "en réserve", d'adopter une situation de conseiller. Il maîtrisait la situation et ayant fait le deuil de ce que représentait son activité, cet homme cultivé, sportif et sociable sut fort bien aménager d'autres centres d'intérêt. Mais un des risques d'un bénévolat de ce type, c'est d'utiliser le travail comme moyen de déni de la réalité et d'essayer de rétablir les rapports de pouvoir gratifiants et sécurisants antérieurs, ce qui peut servir de compensation aux difficultés en particulier sexuelles. Dans des cas de ce type, le Viagra risque aussi de favoriser des réactions pathologiques de déni de la réalité avec les conséquences psychologiques, familiales que l'on imagine aisément. Il semblerait (sans que l'on puisse s'appuyer sur la statistique) que le nombre de vieillards utilisateurs de ce produit est (toutes proportions gardées) nettement inférieur à celui des hommes de moins de 65 ans. Mais nous traiterons de cela une autre fois.
J'en reviendrai au plus important peut-être dans la vieillesse : à savoir tout ce qui se rattache aux possibilités de sublimation. La sublimation est une nécessité vitale pour les gens âgés sans restreindre cette notion au domaine étroit de la création artistique ou scientifique où on l'enferme trop souvent, à la suite de Freud. Certes les œuvres ultimes d'un Sophocle ou d'un Monet sont riches d'imprévus pour le spectateur, mais je m'en tiendrai aux légions d'humbles anonymes. La vieillesse est par essence une période de deuils réels et/ou symboliques : la sublimation même si elle confine à la distraction, selon Pascal tend à "réparer" l'objet ou le sujet (J. Chasseguet Smirgel, Pour une psychanalyse de l'art et de la créativité) et s'apparente ainsi au travail du deuil, comme le soulignait M. Klein ; je rappellerai au passage l'importance du travail du deuil (par rapport aux autres et par rapport à soi-même) au cours du "vieillissement dans la vieillesse".
En relation avec les nécessités d'activité, il me semble que sur un plan pratique (quitte à rectifier le tir sur le plan théorique) beaucoup d'"activités" même triviales (jardinage, bricolage, apprentissages de toutes natures) peuvent être abordées sous l'angle de la sublimation. J'envisagerai un ensemble de "conditions idéales" adaptables pour chacun(e), sans prétendre signaler (et de loin) tous les points qui requièrent attention.
Plusieurs perspectives principales peuvent être dégagées, chacune comportant des niveaux conscients et inconscients ; on peut, très artificiellement, distinguer ce qui se rattache à l'aspect social, au contenu, aux fonctionnements mis en jeu par l'activité, aux résultats.
Il est évident que plus l'intérêt porté au domaine visé par la sublimation est ancien, profond, plus les chances de réussite seront grandes. Mais, même en pareil cas, de nombreux obstacles subsistent.
Pour aller du simple au compliqué, il peut s'agir de reprendre de longues années plus tard une activité interrompue par les nécessités professionnelles : Robert avait abandonné vers 25 ans ses études de Droit, il terminera ses certificats de doctorat après sa retraite et soutiendra une brillante thèse de doctorat à plus de 80 ans. Ici, comme dans les cas analogues, l'intérêt pour le contenu du travail prime tout le reste et les exemples ne manquent pas d'un travail (notamment intellectuel ou artistique) poursuivi de la jeunesse au dernier souffle d'un âge avancé, même dans le cas d'une activité "du dimanche".
Lorsqu'il s'agit d'une activité nouvelle, les risques sont multipliés. Pour commencer, le senior devra accepter de renoncer à son personnage antérieur (avec son cortège de connaissances, compétences, pouvoirs) pour s'adapter au rôle d'"amateur", de "débutant", d'"élève". C'est dire l'importance de l'environnement (activité poursuivie en compagnie de pairs, de jeunes, isolé, avec ou sans guide ou professeur, etc.) qui permettra plus ou moins aisément d'accepter d'être ce nouveau personnage "inférieur", qui "ne sait pas", qui ne maîtrise pas mais supporte les frustrations narcissiques liées aux essais et erreurs, qui acceptera une fois de plus les limites qu'imposent ses capacités.
Comme pour tout apprentissage, l'activité nouvelle devra susciter et soutenir l'intérêt et la curiosité (pour le contenu dans son ensemble, pour les nouveaux concepts, les nouvelles démarches et façons de poser de nouveaux problèmes) ; le rythme imposé pour les acquisitions et le niveau d'exigence devra demeurer assez facile pour soutenir le plaisir de fonctionnement et la satisfaction d'une "vraie" réussite ; un niveau d'exigence trop bas risque d'entraîner un sentiment humiliant proche du dérisoire, un niveau trop élevé motivera l'abandon.
Le choix du domaine, de l'environnement, des méthodes est de première importance ; le travail effectué, les caractéristiques des efforts accomplis, ont en eux-mêmes une valeur renarcissisante ils défendent contre les angoisses de castration si fréquentes à cet âge, ils sont physiquement et intellectuellement mobilisateurs, source de gains narcissiques, de "réconciliation" avec soi-même par le truchement du renforcement de l'estime de soi. Pour obtenir la poursuite régulière sans lassitude, sans blessures d'amour-propre intolérables ni dépression, d'autres conditions seront nécessaires ; un des objectifs sera de favoriser les plaisirs de fonctionnement (strictement liés aux conditions d'apprentissage) ; mais on sait à quel point le sentiment de plaisir peut mobiliser des culpabilités inconscientes avec le risque d'entraîner des réactions pathologiques d'inhibition, d'échec, voire de (pseudo-) désintérêt. Ces difficultés sont à mettre en relation avec les significations inconscientes du contenu même de la sublimation, du travail lui-même, de ses modalités, et des buts inconsciemment poursuivis : fantasmes sexuels et/ou agressifs traduiront les désirs de Toute-Puissance infantile du Moi Idéal ; l'activité devrait alors pour l'inconscient permettre d'assurer toutes sortes de revanches sur le passé, de conquérir gloire et renommée, de surmonter les frustrations et castrations actuelles, de nier et de fuir la réalité, la vieillesse et la mort, par le biais d'un espoir non reconnu d'une éternité arrachée par l'activité sublimatoire. Au nombre des causes d'échec, on n'omettra pas les déceptions provoquées par un Idéal du moi trop exigeant. Tous ces éléments camouflés derrière des rationalisations convaincues ("à mon âge") mais d'une évidence souvent trop aisément convaincante pour le thérapeute.
L'indéniable poids de la réalité actuelle, facteur d'inhibition, d'abandon, etc. de toute activité sublimatoire devra être clairement reconnu avant d'étudier ses significations inconscientes par rapport à la sublimation : les risques inconscients oscillant de la réalisation de désirs interdits à un redoublement de la castration. Face à ces divers éléments, les mouvements d'abandon seront beaucoup plus fréquents et aisément déclenchés, ils seront cause de réactions dépressives axées sur le sentiment d'infériorité et le temps imparti : "le temps s'en va... Las le temps ! non, mais nous nous en allons...". Même si les discours les plus rationnels en apparence peuvent masquer les états dépressifs les plus authentiques, il n'en demeure pas moins que la relation du vieillard avec un avenir particulièrement précaire justifie le sentiment de futilité des efforts accomplis et des résultats obtenus.
En pareille occurrence, le psychothérapeute aura du mal à ne pas se rendre à des raisons qu'il ne comprend que trop bien ; même si le senior ne plaide pas le vrai pour savoir le faux (piège redoutable), il s'agira de démontrer à l'intéressé qu'il pose mal le problème. Ce n'est pas le résultat qui compte ni même la satisfaction d'amour-propre d'être parvenu à ..., mais le plaisir que le senior a pu prendre à faire, à comprendre. Il est primordial que le (la) senior accepte ce plaisir "gratuit" et qu'il admette que c'est à son aune et à elle seule que les choses se jouent ; mais il faudra souvent (avec le tact nécessaire) déblayer le terrain auparavant.
Certains y parviennent d'emblée. "Jacques a plus de 75 ans. Il a toujours eu envie de peindre mais sa profession d'homme d'affaires (il a passé sa vie active en Afrique dans une maison d'export-import) l'a tenu à l'écart de ce projet. Après sa retraite et plusieurs années d'hésitation, il s'est décidé. Il a scrupuleusement suivi des cours du soir de dessin puis de peinture, il s'est récemment perfectionné dans la technique du portrait. Il a découvert avec jubilation les plaisirs d'une activité à laquelle il se consacre tout entier : "Je n'ai aucune ambition, à mon âge ce serait absurde. Avec quelques camarades de cours du soir et parfois le prof on va voir le travail les uns des autres, on se critique. J'ai l'impression de faire des progrès mais surtout ça me plaît". Jacques ne manque pas une exposition de la ville où il habite, il essaye de comprendre ce que les autres ont fait.
Dans un domaine différent, on pourrait insister sur le rôle positif (pas seulement pour les agences concernées) des voyages organisés pour les personnes âgées. Il s'agit là d'une source importante d'activités sociales et intellectuelles (préparation du voyage, lectures et découvertes de toutes sortes, etc.) qui entretiennent la curiosité et peuvent déboucher sur un intérêt suivi. On retiendra que les activités sublimatoires même les plus imprévues sont plus répandues (car elles fonctionnent là comme une nécessité) chez les intellectuels.
Un thème fort intéressant concerne l'activité de psychothérapie analytique chez le sujet âgé. L'inconscient vit au présent, nourri de passé, mais ignore le futur. Ceci favorise peut-être les capacités d'intérêt porté à leur fonctionnement psychique par des sujets âgés ; ceux de nos collègues qui se sont risqués à explorer ce domaine ont découvert de concert avec leurs patients un monde riche d'"imprévu(s)" (G. Dedieu-Anglade, G. Le Gouès, P. Letarte). Il y a là matière à une réflexion qui pourrait permettre le réexamen d'un certain nombre de questions, préjugés et découragements.
En entamant ma réponse à votre invitation, je nourrissais l'ambition de vous présenter certains aspects de mon livre : "De la vieillesse à la mort, point de vue d'un usager" sous l'angle de l'imprévu. Les thèmes que j'y aborde (sexualité, nostalgie, renoncement, sublimation, et quelques autres) se prêtent sans doute à être envisagés dans cette perspective... mais je ne l'avais pas prévu.
C'est pourquoi je signerai, Cher Ami,
Trop conventionnellement vôtre.
H. D.-B.
Régression et/ou désorganisation au regard de la sénescence(1)
Marion PÉRUCHON
(Laboratoire de Psychologie Clinique et Pathologique, 28 rue Serpente, 75006 Paris)
Les problématiques de l'investissement et du désinvestissement se dressent au cœur même de la sénescence. N'est plus à prouver la valeur fonctionnelle du maintien des investissements dans l'âge avancé car l'investissement lie et traite l'énergie. Facteur de liaison, cet investissement réduit les effets destructeurs de la pulsion de mort lorsqu'il pourvoit suffisamment en retour le sujet en libido narcissique. L'appareil psychique, comme le moi, s'il veut se maintenir en vie doit passer par l'investissement de l'objet grâce auquel l'intrication pulsionnelle se réalise. "Sans relation d'objet, sans objet écrit Benno Rosenberg il n'y a pas de vie psychique et probablement pas de vie en général et ceci parce que d'une part la libido (pulsion de vie) a besoin d'objet pour sa satisfaction, et que d'autre part, la pulsion de mort sans liaison par l'intermédiaire de l'objet détruit l'appareil psychique qui l'abrite"(21). Le risque est donc grand de tout désinvestir.
Or la vieillesse corrobore non seulement une perte de libido, somme toute relative, mais elle se voit aussi confrontée, en particulier dans notre société, à la diminution des objets d'investissement qu'amorce, par exemple, le départ à la retraite, ce qui amène à des remaniements plus ou moins obligés qu'il nous appartient ci-après de cerner, et ceci à travers le point de vue économique.
Quels vont donc être les destins de cette énergie lorsque la voie des investissements se trouve peu ou prou barrée, lorsque l'énergie se libère du processus d'investissement et lorsque la libido se raréfie ?
C'est dans un mouvement de balance entre investissements objectaux et narcissiques, ou à travers son échec, que l'on se propose ici de saisir quelques figures de la vieillesse, celles-ci allant des aménagements les plus opérants fondés sur une régression narcissique positive, à de dramatiques désorganisations en passant par de coûteux fonctionnements minés par une régression invalidante.
Régression narcissique positive
Selon Atlan, la vie appartient à un processus fait de désorganisation puis de réorganisation d'où émergent de nouvelles propriétés(1). Cette considération d'ordre biologique ne peut pas ne pas être rapportée au jeu des pulsions de vie, au phénomène de désintrication-intrication pulsionnelle que le double mouvement régrédient-progédient de la pulsion recouvre.
Mue par la pulsion de mort, la régression ce retour de la libido, détachée des objets, sur le moi s'observe fréquemment dans l'âge avancé. Mais, point capital, cette régression que l'on nomme narcissique sera suivie ou non d'un mouvement progrédient bénéfique. C'est donc de cette régression que nous allons nous entretenir ici avec ou sans son pendant progrédient, au cœur de nos préoccupations.
Comme on le sait, toute régression induit un point de fixation qui, en tant qu'arrêt du parcours rétrograde, limite le travail de Thanatos, soit une régression plus avancée pouvant déboucher sur une redoutable désorganisation. C'est ainsi que l'on voit combien la fixation représente un cran d'intrication pulsionnelle face au vecteur régrédient désintriquant. Rappelons-le : grâce à l'objet qu'elle inclut, la fixation détient une valeur positive en ce sens qu'elle évince une désobjectalisation mortifère (A. Green)(11). Qui plus est, le retour de la libido à un objet familier indique la valence intrinsèquement objectale de cette régression qui reste malgré tout narcissique. En cela et pour rejoindre l'École Psychosomatique de Paris dont notre pensée s'imprègne , cette régression qui s'inscrit dans le cadre d'une mentalisation suffisante s'oppose à la désorganisation (P. Marty)(15) (R. Debray)(2). Réparatrice, elle vient compenser, le plus souvent, les manques dépressivogènes ou les pertes traumatogènes. Freud ne soulignait-il pas déjà en son temps la dimension proprement énergétique de ce processus(9) ? Marty ne pointait-il pas ses "significations vitales privilégiées"(13) et Fine ne la ramène-t-il pas à une véritable solution, "solution régressive"(5) ?
Toutefois, cette régression, pour actualiser son potentiel dynamique, devra s'arrimer à une relance progrédiente via l'objectalité. Peuvent faire partie de cette relance progrédiente, dans l'âge avancé, la reprise des mêmes investissements qu'autrefois mais diminués, ou/et une redistribution de l'énergie d'investissement en fonction soit d'intérêts très anciens repris, soit d'intérêts tout à fait nouveaux. Les sublimations ou des cas de croyance tardives ou reprises appartiennent à ces remaniements.
Mais il arrive quelquefois que, dans le grand âge, les mouvements régrédient et progrédient tendent à se rejoindre en dépit de leurs directions contraires comme une boucle qui se refermerait sur elle à partir d'un même point. Dans ce cas, le mouvement progrédient, corrélatif de la fonction objectalisante (A. Green)(11), se rabattrait majoritairement sur les objets internes pris comme objets externes, témoin d'une fonction objectalisante plus interne qu'externe accusant ainsi la polarité narcissique de cette régression.
Écoutons François Mauriac nous dire : "Rêvant de ma jeunesse, je songe qu'elle m'empêchait de rejoindre Quelqu'un en moi dont pourtant elle ne me séparait pas... (...) Quand j'étais jeune, même si aucune passion particulière ne m'occupait, cette rumeur d'une jeune vie suffisait à m'étourdir, à me divertir de ce Dieu que le silence et le vide intérieur me découvrent maintenant, et que je possède dans la mesure où je suis dépossédé de tout le reste"(16). (...) "La source intérieure -ajoute-t-il continue de sourdre et même elle jaillit plus haut : l'amour, au lieu de s'épandre comme autrefois à travers des créatures, se mesure à un objet démesuré". Et d'ailleurs : "Croire, c'est être assuré de cette présence en nous. Croire cela occupe le vieux naufragé Robinson"(16).
Enfin, paramètre important, si cette régression s'avère positive, c'est parce que l'objet interne sur lequel elle s'étaye est suffisamment bon, autorisant ainsi un renforcement narcissique.
La régression apparaît donc sous le signe du lien(3), lien avec le passé, avec son histoire, avec sa subjectivité et son identité ou tout simplement lien entre représentations. Liante, ce type de régression canalise l'énergie en la maintenant pulsionnalisée tout en réalimentant libidinalement le sujet. Et si la fonction objectalisante s'oriente plus vers les objets internes que vers les objets externes ce qui au reste est le propre du narcissisme, jamais cette régression ne désinvestit totalement la réalité externe en s'installant dans une coûteuse chronicisation. L'illustration de Mauriac en témoigne : la communication de ses mémoires à des lecteurs potentiels ne renvoie-t-elle pas à cette fonction objectalisante (A. Green)(11), à cette intrication pulsionnelle faite de ce double mouvement régrédient-progrédient, propre d'ailleurs à la sublimation, où le passé se conserve dans le présent en une nouvelle intégration (B. Rosenberg)(23) "transformée, enrichie et dénaturée par sa progression" comme le ferait remarquer A. Fine(5).
Ainsi percevons-nous ici à l'œuvre le pouvoir de liaison d'Eros avec son caractère "expansif-créateur" (B. Rosenberg) qui sait si bien préserver les formations psychiques antérieures dans des ensembles élargis, synthétiques et plus complexes(23).
Régression narcissique négative
Ce caractère "expansif-créateur" (B. Rosenberg), attribué à Eros, disparaît dans cette régression narcissique que l'on qualifiera de négative puisque là, la libido nettement plus restreinte et désintriquée, ne s'articule pas au mouvement progrédient promu par la pulsion de vie, mais s'enlise sur le moi ou sur le corps, ceux-ci tenant lieu de palier de fixation qui signe l'échec de l'intériorisation de l'objet. Désavantageuse pour le moi, cette régression loin de le consolider en lui octroyant une prime de plaisir liante comme dans la régression narcissique positive conduit à une déperdition narcissique désintriquante qu'une intense souffrance en général traduit.
Deux exemples nous viennent à l'esprit : la mélancolie d'involution, très proche de la mélancolie de l'adulte plus jeune mais dont l'évolution se fait sur un mode mineur, et l'hypocondrie d'involution, très fréquente chez la personne âgée qui ne parvient plus à investir les objets environnants.
Dans l'hypocondrie, la libido, détachée des objets, se reverse, libérée, sur le corps. Ce corps imaginaire qu'il ne faut pas confondre avec le soma, selon le point de vue d'André Green "enserre dans les mailles de son réseau un objet interne en perdition (...) qui ne peut être ni lâché ni assimilé"(10). Devenant objet de persécution, ce corps douloureusement atteint focalise sur lui tout l'intérêt du sujet dévolu précédemment à l'objet avec ses plaintes multiples et incessantes, adressées à un tiers, en général le médecin sempiternellement mis en échec. Précarité donc de la relation d'objet comme de l'élaboration mentale dans cette régression où le moi, l'objet et le corps indifférenciés, et tout ensemble investis, recueillent la souffrance psychique déplacée sur les douleurs "physiques" entravant toute possibilité de symbolisation.
Quant à la mélancolie, l'accrochage à l'objet perdu (B. Rosenberg)(22) incorporé, indistinct du moi en raison de l'identification primaire, et où la haine prévaut, entraîne le moi dans une indicible souffrance mentale que parfois des manifestations délirantes essaient de juguler. C'est souligner une fois de plus là aussi l'impossible introjection alliée à l'importance de la désintrication pulsionnelle de même que l'archaïsme du fonctionnement moïque.
Dénuée de pouvoir réparateur, cette régression narcissique négative peut toutefois encore protéger le sujet soit d'une décompensation extrême, soit d'une désorganisation gravissime (M. Aisenstein, A. Gibeault, 1990)(7).
Échec de la régression : désorganisation
Positive ou négative, la régression, telle qu'on vient de la voir, et grâce à son palier de fixation qui inclut l'objet bon objet intériorisé dans le meilleur des cas, ou mauvais objet externalisé sur le corps dans l'hypocondrie, ou encore objet confondu avec le moi dans la mélancolie permet à l'énergie d'être liée, il est vrai avec plus ou moins de bonheur, et d'être encore qualifiée libidinalement ou agressivement (A. Potamianou)(19).
L'énergie encore investie dans l'objet qu'il soit interne ou externe ne se dégraderait pas au point de risquer de revenir à une énergie indifférente, dépulsionnalisée ou déqualifiée qui porterait fâcheusement atteinte au fonctionnement somatique(19).
"Et si l'augmentation de l'énergie indifférente écrit encore A. Potamianou favorise la décharge somatique" confinant à la désorganisation, elle peut tout autant anéantir l'appareil psychique ou la vie mentale.
Tel est le cas dans la démence sénile de type Alzheimer exempte de toute possibilité régressive. La perte du langage ou de la pensée allant de pair avec le retour massif au pôle perceptivo-moteur et une compulsion de répétition envahissante marquent le degré extrême de déstructuration dans cette pathologie déficitaire.
Mais là les choses se compliquent, car il existe des démences séniles de type Alzheimer "riches" (M. Péruchon)(18) , celles-là mêmes qui, malgré la déconfiture mentale affichée, se montrent encore capables d'un mouvement régrédient positif par le biais de productions mentales ayant recours à l'objet. Nous voulons parler précisément de ces hallucinations mnésiques(18) liantes, de ces souvenirs revécus dans le présent avec un sentiment d'actualité, qui réapprovisionnent libidinalement le sujet.
Ce mouvement régrédient réparateur surgissant au cœur même de la désorganisation mentale mettrait, selon nous, le sujet à l'abri d'une plus grande désubjectivation comme d'une somatisation létale proche.
Mais l'exemple le plus foudroyant de désorganisation psychosomatique apparaît avec le syndrome de glissement. Fruit de la pulsion de mort, cet équivalent suicidaire achemine le sujet qui ne veut plus vivre vers la mort en quelques semaines. Antinomique du moindre indice régressif, ce dramatique tableau clinique illustre le refus de toute communication, des soins, de la nourriture... une confusion et une détérioration mentales ainsi que des complications somatiques graves. Le désinvestissement hyperbolique des objets et du moi auquel on assiste impuissant sape tous les contenants et les contenus psychiques jusqu'aux soubassements de l'unité psychosomatique via la mort.
Arrivés au seuil de la conclusion, nous insisterons sur l'idée-clef qui a gouverné notre cheminement.
L'énergie a besoin d'objet pour être liée et entretenue, précisément par le truchement de l'introjection mutative. Sans objet à investir, cette énergie pulsionnelle se débonderait, se délibidinaliserait et donc se déqualifierait laissant le champ libre à la pulsion de mort en venant du coup la renflouer avec tous les risques encourus par le moi et l'appareil psychique.
Les aménagements les plus opérants, nous l'avons vu, reposent sur l'aptitude à la régression s'étayant sur l'intériorisation de l'objet, anticipateur d'un mouvement progrédient objectalisant. Là la pulsion de vie, encore vigoureuse, assurerait l'intrication pulsionnelle malgré le grand âge. Sans retour en arrière via le point de fixation et sans relance intégratrice, il n'y aurait pas constitution d'un nouvel ensemble faisant face à la situation du moment ce qui, encore une fois, rappelle la pensée d'Atlan qui écrit "sans désorganisation, pas de réorganisation adaptatrice du nouveau"(1) ce nouveau étant ici la vieillesse assimilée par Jean Guillaumin à un "traumatisme tardif"(12).
Quant à la régression narcissique négative, dénuée de pouvoir réparateur, on a affaire à l'échec de l'intériorisation de l'objet et donc de l'introjection. Cette régression invalidante, loin de renforcer le moi comme précédemment, conduit à une déperdition narcissique mais le sujet se raccroche encore à un objet, qu'il soit partiel comme dans l'hypocondrie ou qu'il soit confondu avec le moi comme dans la mélancolie. Sans doute l'investissement de ces objets, même inadéquat, freine-t-il une désintrication mortifère plus poussée dans la mesure où l'énergie demeure encore canalisée et qualifiée.
Cette désintrication mortifère, nous l'avons vu, s'épanouit dans la démence sénile dite pauvre, dans le syndrome de glissement comme au reste dans la dépression essentielle, bref dans ces désorganisations pathologiques, antinomiques de la régression où la disparition totale de l'objet a fait d'irrémédiables ravages.
M. P.
(1) Communication faite dans le cadre du colloque organisé par l'université de Dijon le16 et 17 mai 98 sur "Crises de la vie et réorganisation psychique".
Références bibliographiques
(1) ATLAN (A.), Entre le cristal et la fumée. Paris, Seuil, 1979.
(2) DEBRAY (R.), Quelques remarques dans l'après-coup sur le point de vue de Pierre Marty. Revue française de Psychanalyse. Débats de Psychanalyse : "Interrogations psychosomatiques". Paris, P.U.F., 1998, p. 137-144.
(3) DUPARC (F.), Le temps en psychanalyse, figurations et reconstruction. Revue française de Psychanalyse, 1997, 5, p. 1429-1598.
(4) FAIN (M.), Régression et Psychosomatique, Revue française de Psychosomatique, 1996, 9, p. 197-202.
(5) FINE (A.), La régression comme "organisateur" de l'économie psychosomatique. Questionnement. Revue française de Psychanalyse, 1992, 4, p. 1115-1127.
(6) FINE (A.), La maladie organique et ses remaniements psychiques, Revue française de Psychosomatique, 1994, 5, p. 65-81.
(7) FINE (A.), Figures psychanalytiques de l'hypocondrie. Un essai de recension. Monographie de la Revue française de psychanalyse : " L'hypocondrie ", 1996, p. 51-72.
(8) FINE (A.), Apport dans un débat, p. 71-83 in Débats de Psychanalyse : "Interrogations psychosomatiques", Paris, P.U.F., 1998.
(9) FREUD (S.), (1926) Inhibition, symptôme et angoisse. Paris, P.U.F., 1975.
(10) GREEN (A.), Le discours vivant. Paris, P.U.F., 1973.
(11) GREEN (A.), Pulsion de mort, narcissisme négatif, fonction désobjectalisante, p. 49-59 in La pulsion de mort. Collectif. Paris, P.U.F., 1986.
(12) GUILLAUMIN (J.), Le temps et l'âge. Réflexions psychanalytiques sur le vieillir in Le temps et la vie. Les dynamismes du vieillissement. Direction J. Guillaumin et H. Reboul. Lyon, Éd. Chronique Sociale, 1982.
(13) MARTY (P.), Les mouvements individuels de vie et de mort. Paris, Payot, 1976.
(14) MARTY (P.), L'ordre psychosomatique. Paris, Payot, 1980.
(15) MARTY (P.), La psychosomatique de l'adulte. Paris, P.U.F., " Que Sais-je ? ", 1989.
(16) MAURIAC (F.), Mémoires intérieurs. Nouveaux mémoires intérieurs. Paris, Flammarion, 1985.
(17) PERUCHON (M.), Travail de deuil et travail de la mort au travers de quelques portraits, p. 71-91 in Destins ultimes de la pulsion de mort, en collaboration avec Thomé-Renault A., Paris, Dunod, 1992.
(18) PERUCHON (M.), Le déclin de la vie psychique. Psychanalyse de la démence sénile. Paris, Dunod, 1994.
(19) POTAMIANOU (A.), Réflexions sur les processus désinvestissants, Revue française de Psychosomatique, 1994, 5, p. 92-96.
(20) ROSENBERG (B.), La dernière théorie des pulsions. Les organisations psychiques stables et leur historicité, p. 221-239. Monographie de la Revue française de Psychanalyse. Paris, P.U.F., 1989.
(21) ROSENBERG (B.), Les relations du narcissisme avec la deuxième théorie des pulsions, Revue française de Psychanalyse, 1991, 1, p. 103-109.
(22) ROSENBERG (B.), Relire Marty. De la dépression essentielle à la somatisation : réflexions sur le rôle du masochisme dans ce mouvement, Revue française de Psychosomatique, 1995, 8, p. 91-103.
(23) ROSENBERG (B.), Le temps et l'histoire, leur relation au travail psychique et aux pulsions, Revue française de psychanalyse, 1997, 5, p. 1675-1683.
(24) ROSENBERG (B.), Le moi et son angoisse. Entre pulsion de vie et pulsion de mort. Monographie de la Revue française de Psychanalyse, Paris, P.U.F., 1997.
(25) SMADJA (C.), Le concept de pulsion : essai d'étude comparative chez Freud et P. Marty, Revue française de Psychosomatique, 1991, 1, p. 149-167.
La violence dans sa dimension collective
Les génocides.
Leur répétition.
Leur déni
Nicole PÉRICONE
(CMP, 45 rue de la Harpe, 75005 Paris)
" Postulons l'existence d'une âme collective dans
laquelle s'accomplissent les mêmes processus que ceux
agissant dans l'âme individuelle ".
Freud, Totem et TabouLe XXe siècle a été le plus meurtrier de l'histoire de l'humanité : les deux guerres mondiales, les guerres civiles, le nazisme, le goulag, l'holocauste, les massacres ethniques ou religieux... etc. Et cœtera insupportable. Les génocides nous renvoient à "l'horreur rayonnante du Mal Absolu" (Jorge Semprun), à des événements inhumains imaginés et exécutés par des humains.
Cette violence est perpétrée contre des ethnies, des nationalités, des groupes politiques, religieux. Elle est aveugle, sans discrimination de la victime. La désubjectivation, la massification et le fantasme de l'immortalité qui s'en étonnera ? seront des éléments centraux dans cette analyse.
Constatant l'engrenage de ces violences les unes avec les autres, nous étudierons les puissants phénomènes psychologiques collectifs qui sous-tendent leur répétition, comme les "répliques" d'un séisme.
Un Algérien écrit en 1997(4) : " Les vieux murs de la ville d'Alger laissent transparaître ici et là des écritures anciennes datant de la colonisation, vestiges d'un monde enfoui mais dont la mise à jour involontaire laisse deviner l'action souterraine qu'il a pu exercer de façon d'autant plus silencieuse que les tentatives de le recouvrir d'une mince pellicule se sont révélées inefficaces, comme si, de n'avoir pas été travaillées, ces traces continuaient à hanter les murs de la ville". Ces graffiti sont une superbe métaphore. "De n'avoir pas été travaillées", ces traces deviennent des fantômes, actifs dans la cruauté que nous rapporte l'actualité.
Le cycle Humiliation-Vengeance. La haine
Pour Freud, "on peut soutenir que les prototypes véritables de la relation de haine ne proviennent pas de la vie sexuelle mais de la lutte du moi pour sa conservation et son affirmation"(12).
La violence est désubjectivante pour qui en est la victime. "Ce qui est ressenti comme violence comporte toujours une dimension meurtrière qui se traduit chez celui qui en est l'objet par le sentiment qu'il n'est plus considéré comme sujet"(13). Cherchant une issue à cette douleur, dans sa tentative de restauration de sa qualité de sujet, l'individu blessé va devenir dangereux pour lui-même et pour les autres. "La violence (agie) répond à une menace sur l'identité et correspond à une tentative de restauration de cette identité menacée"(13). Des carences objectales ont jalonné les histoires individuelles des victimes. Leur destructivité va venir constituer l'objet dans la haine, en restauration.
Cherchons l'amont de la violence collective, les sources de sa répétition(1).
Sur les murs d'Alger, les traces de la colonisation sont repérées comme précédant la violence actuelle. De la même façon, les historiens nous ont dit en quoi la seconde guerre mondiale avait été l'écho de la première après laquelle l'Allemagne avait été humiliée par les conditions du traité de Versailles. On pourrait multiplier les exemples du cycle humiliation-vengeance.
Frantz Fanon, a été un chantre de la violence. Il en a fait une véritable mystique. Son histoire éclaire ses positions théoriques. Il est antillais, né à Fort-de-France. Psychiatre à l'hôpital de Blida en Algérie, il en a démissionné en 1956 pour s'engager aux côtés du FLN. Il a été l'un des principaux idéologues de l'anticolonialisme. Dans l'univers colonial qu'il décrit(5), il repère l'humiliation et la dépersonnalisation du colonisé dans un univers où son infériorité est tenue pour établie. Son discours fait référence au colonialisme, mais on peut aussi y retrouver les traces de l'humiliation violente laissées par l'esclavage aux Antilles. Dans la préface de cet ouvrage, J.P. Sartre écrit : "Les marques de la violence, nulle douceur ne les effacera : c'est la violence qui peut seule la détruire. Elle procède à l'émancipation progressive du combattant, elle liquide en lui et hors de lui, progressivement, les ténèbres coloniales (...). La violence, comme la lance d'Achille, peut cicatriser les blessures qu'elle a faite".
La répétition de la violence est là pour venir reconstituer l'image du sujet victime. "Cette violence, c'est l'homme lui-même se recomposant" (J.-P. Sartre). Elle est prête comme une force actuellement agissante.
Elle peut faire le lit des idéologies extrémistes, fanatiques, violentes. Car, de surcroît, la fusion dans un groupe va lui donner une puissance mégalomaniaque fascinante.
Le fanatisme
Continuons avec Frantz Fanon : "Dans la violence collective, l'individuation est la première valeur à disparaître. Il s'y substitue un certain esprit de groupe, très intensément ressenti, qui établit entre les participants un lien beaucoup plus fort, bien que moins durable, que toutes les formes de l'amitié, publique ou privée. Cette praxis violente est totalisante, puisque chacun se fait maillon de la grande chaîne, du grand organisme surgi comme réaction à la violence première du colonialiste".
L'humilié d'hier y retrouve une existence, une dignité, de la puissance. La foule primitive, un leader charismatique, le fanatisme peuvent apparaître comme un refuge aux plus fragiles.
Dans toute foule, nous apprend Freud(9), des liens libidinaux relient les individus entre eux d'une part et au chef primitif d'autre part. "Une foule primaire se présente comme une réunion d'individus ayant tous remplacé leur idéal du moi par le même objet, ce qui a pour conséquence l'identification de leur propre moi"(2). L'identité blessée de la victime y trouve un support, une "prothèse de Moi". Le chef primitif fait valoir que lui, image de toute-puissance, est présent en chacun et que chacun est présent en lui. C'est le père primitif qui rassemble la foule, offre un modèle, lui communique la jouissance de la sensation d'une puissance dominatrice illimitée.
Chacun est dans un rapport amoureux, hypnotique au leader, cet individu paré d'un prestige extraordinaire et dominant une foule de compagnons égaux tous aimés de lui. Chacun perd ses limites individuelles et fusionne dans cette puissance.
Les chefs de hordes (religieuses, politiques), les meneurs, les tyrans, les gourous manipulateurs de pouvoir jouent sur cette donnée. Ils avancent dans la démesure : la référence à un dogme infaillible, les origines divines du peuple, de son maître. Le totalitarisme se pare d'une prétention monstrueuse, allègue que le régime est issu de la Nature, de l'Histoire, de la Mythologie. Les fanatismes se réfèrent directement à Dieu. Ils s'octroient ainsi une légitimité grandiose alors qu'ils raillent la légalité médiocre.
Pour s'approprier ce pouvoir, les totalitarismes ou les fanatismes modèlent le groupe(2). On sait bien qu'ils commencent par supprimer les libertés individuelles, c'est-à-dire tous les réseaux qui relient l'individu à un tissu socio-politique et lui donnent une parole propre. Toutes les formes d'associations, a fortiori politiques, sont touchées. La vie culturelle est entravée. En situation d'occupation, l'envahisseur interdit la langue, les traditions. Il met en place la massification, un magma groupal, sans lequel rien de tout cela ne peut avoir lieu.
Les conduites d'excès vont forcément suivre pour être à la hauteur d'un tel destin. Les foules adhèrent à l'idéal tyrannique, s'assujettissent au discours de ces chefs de guerre. "L'individu en foule acquiert, par le fait seul du nombre, un sentiment de puissance invincible lui permettant de céder à des instincts que seul il eût forcément refrénés"(9). Dans la foule il y a une exagération, une exaltation du fonctionnement affectif et de l'émotivité, en même temps qu'une inhibition collective du fonctionnement intellectuel. La foule est suggestible.
Dans leurs discours, ces leaders reprennent les éléments pulsionnels primitifs qui dorment au fond de chaque individu. Surtout s'il est une ancienne victime et qu'on lui propose d'endosser les défroques de Héros ou de Martyr. Un individu fanatisé investi d'une mission violente n'a plus peur de mourir ; il veut mourir pour l'amour du tyran, de l'idéal tyrannique.
Hannah Arendt, philosophe d'origine allemande émigrée aux États Unis au moment de la monté du nazisme, écrit(3) : " La présence de la mort apparaît comme le plus puissant des facteurs égalitaires (...). La mort, dans l'expérience humaine est la limite extrême de la solitude et de l'impuissance. Mais, regardée en face et dans l'action collective, la mort change d'aspect. Notre propre mort s'accompagne de l'immortalité potentielle du groupe auquel nous appartenons et, en fin de compte, de l'espèce humaine. Tout se passe comme si la vie elle-même, l'immortelle existence de l'espèce, nourrie pour ainsi dire par la mort continuelle de ses membres vivants, surgissait dans toute sa force et devenait une réalité grâce à la pratique de la violence". La pratique collective de la violence étourdit l'individu, lui permet de transcender sa propre mort en la fondant dans l'immortalité de l'espèce.
Les violences sont commises au nom d'une autorité quasi divine, voire divine. Et elles peuvent prétendre à une réorganisation quasi mythologique du monde. Un "délire d'état"(4).
Parallèlement, le leader déplace l'objet de haine sur un ennemi collectif désigné par lui. L'ennemi externe assure la cohésion interne du groupe. Pour être fédérateur de cette haine, il doit lui aussi être massifié, être sans visage, un groupe méprisable, présenté comme potentiellement dangereux. La rivalité de cette foule avec la masse ennemie doit être absolue, au point que la survie de l'un exclut celle de l'autre(22).
Les victimes de l'ordre violent
L'État violent, les fanatismes désignent donc des groupes à éradiquer. La solution finale des nazis voulait l'extermination systématique et préméditée des juifs, des tziganes, des homosexuels et des malades mentaux. Ces communautés se trouvaient exclues du pacte social et privées de la sécurité de base sans laquelle il est impossible de penser.
Nous sommes sous le règne de la cruauté et de la terreur, des affects violents et de la réalité violente. Nous allons voir les effets de ces dangers réels, de cette violence collective, sur les personnes qui en sont victimes.
La violence du groupe, la violence de l'Histoire font irruption dans l'histoire personnelle de la victime. Le monde réel est pris dans le même engrenage que ses fantasmes, confondu avec sa réalité pulsionnelle. De ces situations Freud dit que le "danger réel et les revendications pulsionnelles se rejoignent"(6).
Les guerres, les catastrophes impliquent pour chacun un changement de son rapport à la mort. C'est dans cette perspective que Freud regroupait dans un même texte son étude sur la guerre et son étude sur la mort(10), et nous expliquait ce que la guerre apprend aux hommes sur la mort. Le nombre des victimes, la violence des situations ne permettent plus à l'individu de conserver la croyance inconsciente en sa propre immortalité. La menace permanente et durable le laisse démuni(15).
La CIM 10 (code F62.0) répertorie : Modification durable de la personnalité après une expérience de catastrophe : Modification durable de la personnalité faisant suite à l'exposition à un facteur de stress catastrophique(3). Le facteur de stress doit être d'une intensité telle qu'il n'est pas nécessaire d'invoquer une vulnérabilité personnelle pour rendre compte de l'impact sur la personnalité. Exemples : emprisonnement en camp de concentration, torture, désastres, exposition prolongée à des situations représentant un danger vital (par ex. la situation d'otage, la captivité prolongée avec risque d'être tué à tout moment), le fait d'être victime du terrorisme.La modification de la personnalité doit être permanente et se traduire par des caractéristiques rigides et inadaptées, à l'origine d'une dégradation du fonctionnement interpersonnel, social et professionnel. Exclure : état de stress post-traumatique (observé après une exposition brève à une expérience de danger vital, comme un accident de voiture par ex.).
La perte de la sécurité de base, est une source de traumatisme et la CIM 10 énumère des situations actuelles. En temps de paix, il existe un pacte social implicite garanti par l'État et son appareil : c'est tout l'équilibre d'un système protecteur qui oblige l'individu au renoncement pulsionnel parricide, fratricide, infanticide(4). Le contexte social devient incohérent quand la survie de certains est perpétuellement menacée. J. et M. Kestenberg(14) ont comparé cette perte de la sécurité de base, les sentiments d'abandon, de dépersonnalisation, au traumatisme infantile de l'abandon ; ce que Bion a nommé "la terreur sans nom".
Parallèlement, plusieurs auteurs(4, 23) insistent sur les bouleversements de l'organisation familiale qui en résultent. Les parents perdent leur fonction protectrice pour leurs enfants. Et pour cause. Dans ce contexte sans repères, les adolescents, qui ne se retrouvent pas plus démunis que leurs parents, prennent leur place. Nous retrouverons ce phénomène de parentalisation à la deuxième génération des survivants.
Dans la névrose traumatique telle que Freud l'a décrite(11), le danger réel entraîne l'accroissement de la tension des pulsions d'autoconservation, et ainsi, la mise hors jeu du principe de plaisir. Il y a, au premier plan l'effroi, la stupeur, la douleur, l'impossibilité de penser.
Cette sidération de la pensée va de pair avec une carence de la fonction de représentation. L'événement violent reste ressenti à l'état d'affect, comme une masse pulsionnelle psychiquement ingérable. Les expériences qui dépassent les capacités de représentation font traumatisme. Au mieux, le sujet peut les réprimer, mais cela ne les empêchera pas d'être rémanentes dans son histoire. De plus, la carence de la fonction de représentation appelle le recours au champ des perceptions, de la mise en acte. Le sujet ne peut plus penser, il s'affole au sens littéral du terme.
Freud note que la névrose traumatique paraît incompatible avec l'existence simultanée d'une lésion ou d'une blessure somatique. Elle concerne les témoins, les rescapés. Le fait même d'avoir survécu à une tuerie est en soi un traumatisme : outre le deuil des disparus qui, en soi, n'est déjà pas une mince affaire, dans leurs témoignages, les survivants disent qu'ils ont la conviction douloureuse d'être vivants à la place d'autres, "meilleurs qu'eux" disent-ils souvent. A Buchenwald, "les vivants n'étaient pas différents des morts par un mérite quelconque. Aucun d'entre nous ne méritait d'être vivant. Il n'y en aurait pas eu non plus à être mort" écrit un survivant, Jorge Semprun(21).
L'expérience prolongée de la proximité envahissante de la mort réelle a changé leurs repères fondamentaux de vie, comme s'ils avaient été eux-mêmes morts pendant un temps. Ils reviennent avec une expérience psychique de la mort et un corps vivant. "Un enracinement dans le néant"(21). On voit chez ces survivants les traces pathologiques douloureuses que laisse sa fréquentation prolongée. Cette expérience psychique ne sait où s'inscrire puisque l'inconscient n'a pas de représentation de la mort(10). Des survivants en parlent(1, (21) comme d'un souvenir charnel et encombrant. La lecture de leurs témoignages donne la sensation d'une cohabitation impossible entre l'inscription du traumatisme et la vie biologique qui continue. Ils sont là, plus comme des revenants que des survivants. Il s'agit bien d'une irruption morbide dans une existence où il est finalement sain de se croire immortel pour être en phase avec son inconscient(10).
Une autre situation traumatisante souvent citée par les témoins concerne ceux qui ont vu ou participé à l'atteinte de l'intégrité des corps. Un charnier, un récit de la démantibulation de corps nous laissent une sensation lourde de chaos. Le film Nuit et Brouillard(24) nous bouleverse par ses images de cadavres décharnés charriés par un bulldozer comme une matière vulgaire, non humaine, indifférenciée.
Un film-reportage de Bertrand Tavernier, Une guerre sans nom(27), recueille les témoignages des anciens soldats de la guerre d'Algérie : les appelés du contingent ont été les acteurs obligés de gestes cruels tuer, voire torturer , gestes qu'ils avaient appris être inadmissibles dans la vie civile qu'ils venaient de quitter quelques mois plus tôt. Du jour au lendemain on leur donnait le pouvoir, le devoir de tuer. Les appelés qui ont participé à la torture en Algérie sont les plus traumatisés.
Un autre film, Avoir vingt ans dans les Aurès(25), part d'un fait divers authentique et met en scène des appelés "fortes têtes", bien décidés à être pacifiques au milieu de la guerre. Judicieusement mis en situation de danger, ils deviennent de "bons soldats", tuant, suspectant partout la perversité de ceux qui sont devenus leurs ennemis. Quelle conscience d'eux-mêmes ces hommes peuvent-ils en rapporter à leur retour, quelle trahison, quelle dislocation de leur propre identité ?
Les anciens soldats professionnels s'en sortent plutôt mieux. Ils sont moins attirés dans un processus morbide d'identification à la victime, protégés par la puissance des liens identificatoires qu'ils ont avec les autres soldats, soutenus par l'idée maîtresse de leur appartenance à une nation(4). Ici, les phénomènes psychologiques collectifs ont une fonction protectrice pour le sujet.
Malgré tout, Patrick Clervoy, psychiatre militaire, constate que ces soldats professionnels sont mieux préparés à leur propre disparition ou à la disparition d'amis qu'aux spectacles des génocides. "Face à cette vision du chaos, surgit pour le soldat un désarroi devant l'immense faillite du principe du bien avec la fin de l'illusion d'immortalité d'une société, désarroi pouvant aller jusqu'à la dissolution du sentiment d'exister, voire un sentiment de dépersonnalisation"(4). Comme à sa propre immortalité, le sujet bien portant doit continuer de croire à celle de sa civilisation, de son espèce.
Nous avons besoin des rites funéraires pour nous approprier le souvenir, assurer des liens et notre propre paix. Ils sont les premiers signes de civilisations humaines. A contrario, on sait l'horreur que dégage la profanation de tombes. Or, en plus de leur cortège d'horreurs, les génocides laissent les morts sans sépulture. Ils nous laissent devant une décomposition, un retour à un magma inerte, du non-humain(4). Là aussi commence la mémoire blessée, une rupture dans le cycle vie-mort qui empoisonne le repos des vivants en éclipsant la mort symbolique.
"En s'efforçant de prouver que tout est possible, les régimes totalitaires ont révélé sans le savoir l'existence de crimes que les hommes ne peuvent ni punir ni pardonner. En devenant possible, l'impossible devint le Mal Absolu, impunissable autant qu'impardonnable, celui que ne pouvait pas expliquer les viles motivations de l'intérêt personnel, de la culpabilité, de la convoitise, du ressentiment, de l'appétit de puissance, de la couardise, celui, par conséquent, que la colère ne pouvait plus venger, que l'amour ne pouvait endurer ni l'amitié pardonner" Hannah Arendt(2).
Dire ou ne pas dire. L'indicible
Après cela, on a dit que les rescapés ne parlaient pas. Ce qui a été vrai pour beaucoup d'entre eux. Mais il y a largement matière à nuancer, car certains survivants des camps avaient témoigné dès 1946 et 1947 : Primo Levi(16), David Rousset(20), Robert Antelme(1).
Force est de constater qu'ils ont été peu entendus et qu'ils n'ont pas contribué à aider les déportés à parler. Le procès des criminels de guerre de Nuremberg non plus. Un silence collectif a suivi la seconde guerre mondiale. B. Bettelheim, à son arrivée aux États-Unis, n'a pas été cru quand il a voulu transmettre son expérience récente des camps. En Israël même, il a fallu vingt ans à la communauté des psychiatres et des psychologues pour prêter attention et pour décrire la spécificité d'un syndrome de la seconde génération des survivants de l'Holocauste(4).
La violence des deux guerres mondiales, la barbarie des camps avaient sidéré la pensée du phénomène. Cette fois la massification touchait la parole qui devenait collectivement irrecevable. Et on peut faire le même constat à propos de la guerre d'Algérie : dans Une guerre sans nom, on voit d'anciens appelés, des hommes proches de 60 ans, pleurer en disant qu'ils n'ont jamais parlé de ce qu'ils y avaient vécu. Plus de quarante ans de silence.
Robert Antelme écrit en 1947(1) à propos de son retour : "A nous-mêmes, ce que nous avions à dire commençait à nous paraître inimaginable". Le témoin lui-même, revenait incrédule de son expérience. "Donc ce n'était pas un rêve" a dit Jorge Semprun(21) après avoir vu la projection de Nuit et Brouillard.
"Dès les premiers jours, il nous paraissait impossible de combler la distance que nous découvrions entre le langage dont nous disposions et cette expérience que, pour la plupart, nous étions encore en train de poursuivre dans notre corps"(1). Illustration lourde et magistrale de la difficulté du témoignage, de la médiocrité des mots face à la démesure du souvenir. On retrouve le problème de la représentation, de la symbolisation de cette mémoire charnelle.
"Écrire un poème après Auschwitz est barbare, et ce fait affecte même la connaissance qui explique pourquoi il est devenu impossible d'écrire aujourd'hui des poèmes" (Théodore Adorno). Cette parole est contemporaine (1949) des témoignages littéraires dont nous parlions. Le génocide nazi a introduit une césure sans précédent dans l'histoire de l'homme, et par là même, de ses représentations. C'est comme si l'irreprésentable de "cela" avait entraîné toute représentation dans son désastre. La création artistique ne peut plus aller son train quand la parole ne peut plus dire un tel événement.
"Depuis mon retour de Buchenwald, j'étais pris dans l'immobile vertige de deux besoins ou désirs contraignants mais contradictoires. Le désir de vivre ou de revivre, donc d'oublier. Le désir d'écrire, d'élaborer et de transcender l'expérience du camp par l'écriture, donc de me souvenir, de revivre sans cesse par la mémoire, l'expérience de la mort. Dans cette situation... l'écriture m'enfermait dans l'univers de la mort, m'y étouffait irrémédiablement"(17). En 1946, pour survivre, Jorge Semprun renonce à écrire. "Une longue cure d'aphasie et d'amnésie délibérée pour revivre". Il l'a compensée par l'illusion d'un avenir utopique dans le militantisme, dans l'agir.
Le déni. La surdité
Après le génocide, vient le deuxième temps de la cruauté d'État : le déni du meurtre imposé par l'Ordre Violent.
La réalisation de l'extermination par le régime nazi n'a été possible que grâce au secret entretenu officiellement autour de l'opération. Il commençait par la mystification du langage : déportation se disait "transport vers l'Est" ou "transfert", l'extermination "solution finale", bourreaux "commandos spéciaux", un cadavre "une pièce", etc. Aucun budget n'apparaissait pour l'extermination : elle était "autofinancée" par la confiscation des biens des victimes.
A la programmation de la mort de six millions de personnes, les nazis ajoutaient en même temps la volonté d'effacer le système concentrationnaire, d'effacer la mort elle-même. Dans l'après-guerre la vie a repris. Les vainqueurs et les vaincus ont reconstruit la vie économique. La guerre froide a partagé le monde occidental en deux blocs fournissant la nouvelle répartition des "bons" et des "mauvais". Elle prenait la place de la représentation collective antérieure, et pendant des décennies personne, ou presque, n'a parlé du génocide. Poussé à l'extrême, le négationnisme qui affirme que les chambres à gaz n'ont pas existé n'est pas seulement une élucubration fumeuse et délirante a posteriori. Il est déjà inclus dans le processus totalitaire lui-même. Et il ne fait que perdurer après la disparition de l'état violent.
La dictature militaire d'Argentine a fait des dizaines de milliers de victimes pour la plupart décrétées "disparues", non existantes. Les femmes qui venaient demander des comptes aux tortionnaires étaient traitées de folles, "les folles de la place de Mai" de Buenos Aires.
Dans son ouvrage Du mensonge à la violence, Hannah Arendt définit le mensonge comme concernant tout ce qui est "insincérité" en matière politique. "Le secret, la tromperie, la falsification délibérée et le mensonge pur et simple employés comme moyens légitimes de parvenir à la réalisation d'objectifs politiques font partie de l'histoire aussi loin qu'on remonte dans le passé". C'est un instrument de pouvoir. Orwell dans 1984 avait superbement résumé ce genre de programme en matière de vérité historique : qui contrôle le passé contrôle aussi le présent et donc l'avenir. Par exemple, le stalinisme réécrivait perpétuellement l'Histoire en retouchant les photos historiques pour qu'elles accréditent sa révision politique et l'éviction des anciens leaders devenus gênants.
Et, jusqu'à un certain point, personne ne vient contredire l'État menteur : ça aurait pu se passer comme ça et tout le monde veut y croire. "Spontanément, les foules n'ont jamais connu la soif de la vérité. Elles demandent des illusions auxquelles elles ne peuvent pas renoncer. Elles donnent toujours la préférence à l'irréel sur le réel ; l'irréel agit sur elles avec la même force que le réel. Elles ont une visible tendance à ne pas faire de distinction entre l'un et l'autre" Freud(11). D'une façon générale, plus un groupe est violent, plus grande est sa mauvaise foi et plus nombreux seront les adeptes du propos mensonger ; de plus son accréditation a fonction de lien pour souder le groupe.
Le temps de la parole publique. La remémoration
Le déni va décupler l'horreur déjà vécue par les victimes. Ce qui est effacé comme n'ayant pas eu lieu, n'a pas de lieu où s'inscrire pour être pensé et pour inscrire les histoires individuelles dans le cours de l'Histoire collective. Le déni vise l'exclusion des morts du champ de la mémoire des survivants et des générations à venir. D'une façon plus générale, il cherche à détruire la mémoire de la transmission(19). Les conséquences porteront sur le sujet lui-même et feront le terreau du phénomène de répétition.
Le silence des crimes imposé par la communauté violente, le vol de la parole, empêchent les victimes d'en élaborer la représentation psychique et leur symbolisation. Voilà de quoi devenir fou, ou à tout le moins, voilà de quoi se taire.
La victime, on l'a vu, amalgame l'Ordre Violent à son ordre pulsionnel et l'Ordre Violent détermine le sujet qui n'arrive pas à le différencier de sa violence propre. Il faut trianguler la situation pour amener le sujet à rejeter l'agresseur à l'extérieur de son espace psychique. Il faut nommer les bourreaux pour que le sujet se reconnaisse comme victime, ou comme on l'a dit à propos d'autres victimes "il faut que la honte change de camp". Ce n'est qu'à cette condition que le narcissisme du sujet pourra commencer à se reconstruire en différenciant la violence extérieure de sa propre violence pulsionnelle.
Pour cela, il faut que ce soit les Autres qui repèrent, nomment et désignent publiquement le bourreau. Qui a subi un préjudice a besoin d'une parole publique de son agresseur, du consensus social pour s'en dégager ; un jugement, des excuses pour le moins. En ce qui concerne les violences collectives, seule une parole collective elle aussi, peut venir dégager les victimes. Le groupe doit lever le déni, récuser l'illusion mensongère.
L'actualité fournit plusieurs exemples de ce besoin obstiné de propos publics réparateurs : la campagne d'Amnesty International : "Pour lutter contre l'oubli" ; Les Folles de la place de Mai, on l'a vu, venaient chaque semaine témoigner de l'existence réelle de ceux que la dictature argentine voulait faire passer pour "disparus". L'Afrique du Sud nous en donne un autre exemple. Cette nouvelle nation est née sur des décennies de violences raciales. Le nouvel État avait mis en place la Commission Vérité et Réconciliation. Elle entendait ceux qui avaient commis des crimes pour des raisons politiques. Elle exigeait la lumière totale sur leurs agissements. Elle ne leur demandait même pas d'excuse mais "la vérité plutôt que la contrition". C'est une autre forme de justice où le personnage principal est la victime plus que le criminel. C'est une façon de reconnaître à quel point la vérité importe à ceux qui ont subi des injustices avec la caution de l'État. Il s'agit d'une "justice réparatrice"(5) par opposition à la justice punitive. De plus, ces aveux très publics dépouillent les coupables des habits de martyrs ou de héros qu'ils ont pu endosser à une époque révolue. Et c'est une antidote à toute tentative de révisionnisme éventuel.
En ce qui concerne spécifiquement le génocide juif, une période prolixe de paroles publiques a succédé au silence collectif qui avait suivi la seconde guerre mondiale. Cette nouvelle phase a débuté approximativement avec la sortie du film Shoah(26), en 1985. Depuis, il y a eu de nombreux témoignages de déportés. Hollywood s'y est mis avec La liste de Schindler(28). La Fondation Spielberg sollicite tous les cinéastes du monde pour recueillir tous les témoignages des survivants du génocide nazi, etc. L'expression "devoir de mémoire" a surgi.(6)
On peut s'interroger sur ce phénomène. Pourquoi ce passage du silence à la parole ? Pourquoi à ce moment, environ quarante ans après la fin de la guerre ?
Le travail du Pr Neumann, psychiatre israélien, nous fournit la piste pour une hypothèse : il a observé les caractéristiques psychologiques de la deuxième et de la troisième génération des survivants de l'holocauste(4) : les enfants des victimes percevaient les faiblesses de leurs parents. Ils étaient souvent en position parentale par rapport à eux(7). Ils ont pris en compte leur fragilité, ils ont eu l'intuition de leurs secrets chargés de culpabilité, de honte, et ils les ont peu sollicités. Par contre, ces survivants viellissants se sont sentis prêts à parler à leurs petits enfants qui, du coup, ont osé les questionner. Dans le même article, l'auteur note qu'il s'est passé le même phénomène pour les enfants des criminels de guerre. Et, dans un autre contexte, c'est en 1993, a 70 ans, que Jorge Semprun peut enfin témoigner de sa déportation dans L'écriture ou la vie.
Parallèlement, à un niveau collectif mondial et du côté des pouvoirs cette fois, une vague de "repentances" en tous genres s'est développée : l'État Français et Vichy, le Vatican et l'anti-judaïsme, les États-Unis et l'esclavage, le Japon du bout des lèvres, l'Allemagne qui dédommage en argent les descendants des morts de la déportation, etc. Le mot même de "repentance" a été créé pour définir cette nouvelle attitude. Quelle que soit la sincérité profonde de l'homme de pouvoir qui la formule, cette parole apporte un soulagement aux victimes, nous l'avons vu.
Nous constatons donc que le réveil de la parole collective est synchrone de la parole familiale trans-générationnelle. Il fallait deux générations pour que les descendants des victimes et des bourreaux de ce séisme de l'humanité sortent du silence : le temps de la maturation psychique collective du phénomène est arrivée en écho à celui de la maturation familiale.
Ensuite, il semble que cette reconnaissance des victimes du nazisme ait fait boomerang car on peut constater un autre phénomène collectif à peu près concomitant. Au moment où on prenait en compte la culpabilité héritée de la seconde guerre mondiale, la société s'est mise à reconnaître des victimes de toutes autres sortes : les femmes ont porté plainte pour viol, les abus sexuels sur les enfants ont été dénoncés, les arméniens réclament la repentance de l'État Turc, des associations de victimes se sont créées, ainsi qu'un certificat universitaire de victimologie. Les Victimes ont revendiqué et acquis un statut qu'elles n'avaient pas jusqu'alors. Fallait-il que l'inconscient collectif liquide le fardeau de l'holocauste pour qu'on puisse entendre les autres victimes ?
L'actualité en la matière
Nous voyons donc les massacres continuer, les sectes faire fortune, les intégrismes religieux se multiplier. Par exemple, à propos de l'ex-Yougoslavie, Véronique Nahoum-Grappe publiait un article dans du Monde du 11 juillet 1996 intitulé "Irritantes victimes de Srebrenica". Elle constatait comment les Occidentaux étaient en train de "digérer" le massacre bosno-serbe qui se déroulait à deux pas de leur propre pays. Les gens de pouvoir, les spectateurs des journaux télévisés enfouissaient leur culpabilité face à ces "irritantes victimes" qui avaient le mauvais goût de venir solliciter leur mauvaise conscience... Et l'impunité des massacreurs alimentait une spirale violente : ce défi vainqueur vis-à-vis de la communauté "bien-pensante" faisait croître leur prestige sans limite et par conséquent leur bestialité sur le terrain. L'épuration ethnique au Kosovo en est la suite.
Si on examine un groupe ou une nation "par transparence", on va y voir la "horde primitive", ses réactions défensives primaires et les guerres de clans prêtes à surgir. Force est de constater que la dimension collective de la violence peut être nommée, analysée, mais qu'elle n'est toujours pas traitée. Les "traces des murs d'Alger"(4) risquent malheureusement de rester en l'état. "Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la chose immonde" (Bertolt Brecht. La résistible ascension d'Arturo Ui).
Néanmoins, nous l'avons vu, l'étude de la violence collective débouche sur une meilleure prise en charge individuelle des victimes pour leur permettre la différenciation de leur monde interne d'avec le monde externe, leur reconstruction narcissique. L'individu a le besoin fondamental d'inscrire sa propre histoire dans l'histoire collective et, en même temps, de pouvoir s'en différencier en tant que sujet.
N. P.
(1) Le modèle fait penser à l'expression transgénérationnelle des violences familiales.
(2) A contrario, c'est la rupture de ces liens libidinaux qui crée la paniques.
(3) Le terme de "stress" paraît critiquable alors qu'il s'agit de l'exposition prolongée à un danger.
(4) Les sociologues en déduisent que tout pouvoir, pour organiser cette répression pulsionnelle, est donc violent par essence. Il peut même doter son arsenal de la peine de mort. La démocratie consiste à organiser cettte violence constitutionnelle par le jeu des contre-pouvoirs.
(5) En anglais : restaurative justice. Après la seconde guerre mondiale, le procès de Nuremberg, justice punitive, n'a pas l'effet abréactif qu'on aurait pu souhaiter aux victimes.
(6) En ce qui concrne les tziganes, autre communauté persécutée par les nazis (500.000 morts), un pavillon leur a été consacré à l'exposition Internationale de Lisbonne (1998).
(7) Nous avions noté ce phénomène dans le contexte de la perte de sécurité de base.Références bibliographiques
(1) ANTELME (R.). L'espèce humaine, 1947.
(2) ARENDT (H.). Les origines du totalitarisme, 1951.
(3) ARENDT (H.). Du mensonge à la violence, 1970.
(4) CORCOS (M.) (sous la coord.). Génocides, in Perspectives Psychiatriques. Vol. 37 no 1. 1998.
(5) FANON (F.). Les damnés de la terre, Préface de Jean-Paul Sartre. 1961.
(6) FREUD (S.). Conférence d'introduction à la psychanalyse, 1917.
(7) FREUD (S.). Inhibition, symptome et angoisse, 1925.
(8) FREUD (S.). Totem et tabou, 1912-1913.
(9) FREUD (S.). Psychologie collective et analyse du moi, in Essais de psychanalyse, 1921.
(10) FREUD (S.). Considérations actuelles sur la guerre et sur la mort, in Essais de psychanalyse, 1921.
(11) FREUD (S.). Au-delà du principe de plaisir, in Essais de psychanalyse, 1921.
(12) FREUD (S.). Pulsions et destins des pulsions, in Métapsychologie, 1914.
(13) JEAMMET (P.). La violence à l'adolescence. Collection Adolescence N° 30.
(14) KESTENBERG (J.) et KESTENBERG (M.). The experience of survivors parents, in Generation of Holocaust. New York Basic Books 1982.
(15) LACHAL (C.). Morts traumatiques, guerres, génocides, catastrophes. Communication au XXVe congrès de la Société de thanatologie. 1997.
(16) LEVI (P.). Si c'est un homme, 1947.
(17) MAGNY (C.-E.). Lettre sur le pouvoir d'écrire, 1947. Réédité en 1993 chez Climats. Préface de Jorge Semprun.
(18) MARTY (F.) (sous la dir.). L'illégitime violence. Érès. 1997.
(19) PUGET (J.) et KAES (R.) (sous la dir.). Violence d'État et psychanalyse. Dunod. 1989.
(20) ROUSSET (D.). L'univers concentrationnaire, 1946.
(21) SEMPRUN (J.). L'écriture ou la vie, Gallimard, 1993.
(22) TOSCANO (R.). Guerre, violence civile et éthique, Revue Esprit. Juillet 1997.
(23) WAINTRATER (R.). Grandir pendant la Shoah, Collection Adolescence, N° 30.
Filmographie
(24) " Nuit et Brouillard ", Alain Resnais et Jean Cayrol, 1955.
(25) " Avoir vingt ans dans les Aurès ", Jean Vautier, 1972.
(26) " Shoah " (Film-reportage), Claude Lanzmann, 1985.
(27) " Une guerre sans nom " (Film-reportage), Bertrand Tavernier, 1993.
(28) " La liste de Schindler ", Steven Spielberg, 1993.
L'imprévu russe
Alexandre NEPOMIACHTY
(9 rue du Parc-de-Glagny, 78000 Versailles)
"Ce qu'il faut toujours prévoir, c'est l'imprévu".
Victor HugoLe mot d'imprévu nous entraîne dans un premier voyage dans les dictionnaires. Tout d'abord relisons le "Littré" : "qu'on n'a pas prévu et qui arrive lorsqu'on y pense le moins ; elle craint pour son fils un malheur imprévu... Anne d'Autriche... et Marie Thérèse nous sont enlevées contre notre attente par une longue maladie et l'autre par un coup imprévu..." Dans ces exemples, E. Littré tire le terme d'imprévu du côté du négatif, du malheur, de la maladie et de la mort, voire de quelque chose de violent qui n'a pu être maîtrisé et qui fait irruption dans la psyché du sujet : "Tant ce coup imprévu trouble son jugement", Desportes : Roland furieux.
Quant au "Petit Robert", si lui aussi donne la définition de fortuit, inattendu, inopiné, la teinte en est plus joyeuse : "gaieté pleine d'imprévu", Stendhal. Et qu'en est-il dans la langue russe ? Le mot imprévu se traduira suivant deux axes : celui de l'imprévisible, donc du côté d'une anticipation impossible, et celui de l'inattendu avec une coloration plutôt agréable : "un visiteur inattendu".
En Russie je suis ce visiteur imprévu, témoin de destinées pour le moins surprenantes ; mon premier paragraphe ne peut s'intituler qu'alcool !
Alcool(1)
"Quel sacré zig tout de même, ce Mes-Bottes ! Est-ce qu'un jour il n'avait pas mangé douze œufs durs et bu douze verres de vin, pendant que les douze coups de midi sonnaient !" (Émile Zola. L'Assommoir)
C'est avant tout une problématique de l'excès.
Un grand nombre d'adolescents et d'adolescentes se promènent dans les rues ou le métro de Saint-Pétersbourg une canette de bière à la main.
L'alcool que glorifient les chanteurs russes : Michel Kroug dont les chansons sont imprégnées d'alcool et de beuveries, Alla Pygatchev qui chante : "mais non maman je ne suis pas saoul", ou encore Arcadie Severni un ancien mauvais garçon d'Odessa dont la langue savoureuse relate elle aussi des moments de soûleries.
L'alcool occupe une telle place qu'il n'est pas étonnant de le rencontrer aussi souvent dans nos observations.
Histoire d'Eugène
A la demande d'une collègue russe je rencontre Eugène, un homme ayant dépassé la quarantaine, au physique marqué par l'alcool ; il est hospitalisé pour un sevrage. Dans le service, il ne se sépare pas de son téléphone portable qui lui sert à surveiller son réseau de commerciaux (il est responsable des ventes d'une chaîne agro-alimentaire). Au premier coup d'œil, on sent que c'est un meneur d'hommes ; de nombreuses personnes viennent lui rendre visite ; dans le couloir, trois malabars assurent la garde. Ce n'est pas la mafia, ce ne sont que des "nouveaux russes" ; ils font des affaires.
Eugène boit environ une bouteille de vodka par jour, il présente des signes manifestes de détérioration ; après deux jours d'abstinence forcée, il a essayé de soudoyer les veilleurs de nuit en leur offrant une somme importante pour qu'ils lui achètent de l'alcool ; dans un premier temps, ceux-ci ont refusé... mais après une brève négociation cela s'est terminé par une soûlerie générale.
A première vue, mon récit semble banal, un russe qui boit c'est quasiment une tautologie, mais Eugène était le commandant d'un des deux sous-marins stratégiques soviétiques... Pour ceux qui l'ignorent, ces sous-marins étaient porteurs de charges nucléaires. Par la suite, j'ai appris que l'alcool faisait partie de la vie du marin, que les jeunes recrues recevaient une ration obligatoire lors de leur incorporation et qu'au bout de quelques mois ils buvaient de l'alcool de toutes origines.
Un autre récit, celui de Piotr, chauffeur d'ambulance, donne un certain éclairage. Il a travaillé dans le "nord" plus loin qu'Irkoutsk, là où les femmes des tribus du nord vivent cloîtrées. L'été arrivait fin mai, c'était le temps des crues, le mois de juin était agréable ; il faisait près de 30° en juillet mais, dès le 20 août la neige tombait. L'hiver, la vie était très dure ; à moins 51°, les travailleurs étaient dispensés. Piotr a connu des températures de moins 60°, lui et ses compagnons vivaient à six dans un demi-wagon, et chacun était responsable à son tour de l'entretien du poêle, qui était allumé tout le temps. A la mi-mai, c'était " l'événement " constitué par l'arrivée de la (ou des) citernes de vin et d'alcool. Dans ces lieux, les travailleurs volontaires (la paye était bien plus importante dans ce milieu hostile) côtoyaient les condamnés(2) qui n'étaient pas autorisés à s'éloigner ; s'ils respectaient cette consigne, ils n'avaient aucun problème (?!). L'alcool, le manque de femmes et les moustiques (les fameuses mouches de Sibérie contre lesquelles il fallait se protéger en portant une sorte de voile sur le visage), tel était le quotidien de ces hommes.
D'après Piotr, il y aurait un déficit en oxygène de près de 15 % dans ces contrées ; il était parti là-bas après son service militaire pour travailler à la construction de ponts et de voies ferrées.
L'alcool bien qu'inscrit dans les us et coutumes de la société russe va nécessiter des traitements en raison des débordements(3) qu'il entraîne.
Parler de traitement n'implique pas obligatoirement une référence au médical ; face au fléau que constitue l'alcoolisme en Russie, les journaux débordent de petites annonces de parapsychologues et de magiciens offrant leurs services.
La magie comme traitement
La personne, généralement un homme, qui désire arrêter de boire, le plus souvent sous la pression de l'entourage, consulte un parapsychologue qui, en général, fait quelques passes "magiques", agrémentées d'un signe de croix, et ajoute d'une voix sévère : "Maintenant, si tu bois tu vas mourir".
Un de nos confrères racontait l'anecdote suivante : un homme qui avait été ainsi "ensorcelé", avait un jour par mégarde bu. Réalisant son crime, envahi d'angoisse, il se précipita chez le sorcier ; hélas, il constata que la salle d'attente était bondée. Désespéré, il cria : "les gars j'ai bu, je suis en danger de mort, pour l'amour de Dieu laissez-moi passer !". L'assistance hocha gravement de la tête et lui permit de ne pas faire la queue. Il entra dans le cabinet de consultation du magicien qui fit un signe cabalistique sur le front de notre homme et lui dit : "Maintenant, tu es sauvé, tu peux aller boire en paix".
Boire appartient au vice, à la malédiction, ou au destin, selon l'idéologie de pensée à laquelle se réfère le sujet, rarement à la maladie, du moins dans le discours trivial ; mais, même en évoquant le traitement médical, nous allons être confrontés à bien des imprévus !
Le traitement médical
A côté d'approches qui nous sont familières comme les diurèses forcées, ou les prescriptions de méprobamate et disulfirame, nous rencontrons des techniques introduites et développées par les anesthésistes et les réanimateurs russes (travaux de l'Académie post-universitaire).
Le dispositif est le suivant : le sang du patient passe au travers d'un tube en verre, il est alors soumis à un rayonnement par rayons ultra-violets ; cette technique (je cite) permet une activation des défenses immunitaires.
Dans une autre technique : la plasmaphérèse(4), qui est utilisé aussi bien pour le traitement de l'alcoolisme que pour celui de certaines formes de la schizophrénie, le sang circule en extra-corporel dans un appareillage complexe et mystérieux (quasi magique pour le profane que je suis).
Je ne me permettrai pas de discuter les bases scientifiques de ces techniques, ni la littérature qui a été écrite sur ce sujet, ce qui m'intéresse c'est le fantasme qui les fonde : le sang, celui de la purification qui en ces temps de guerre résonne sinistrement à nos oreilles. Les médecins purifient le sang, mais de quoi ? des toxines ? des tares héréditaires du peuple russe dont l'ivrognerie ferait partie ? Nous sommes là au plus proche d'une pensée magique(5) !
Retour à la magie, au religieux et aux mythes
Si je mets avec tant d'insistance l'accent sur le magique et le surnaturel, c'est parce que l'effondrement du communisme a entraîné le retour du refoulé ; en voyageant dans les circuits réservés aux autochtones, il m'est arrivé d'entendre de nombreuses histoires qui ne font que démontrer que toute théorie scientifique repose souvent sur un fantasme fondateur(6). Je rapporte ci-dessous le commentaire de la guide russe lors d'une visite du monastère de Svir qui a été fondé par Alexandre de Svir après qu'un ange lui est apparu et lui a montré l'emplacement du futur monastère. Bien plus tard, en 1641, les Romanov font un don... et on entreprend la construction d'un nouvel édifice ; en creusant les fondations, on découvre un cercueil en pin, que l'on ouvre. L'assistance est alors pétrifiée de bonheur : du cercueil se dégage une odeur agréable. Le corps du saint est retrouvé intact. Tous les ans, les autorités religieuses exposaient les reliques du saint qui avaient le don de guérir les malades. Vers 1920, les reliques sont envoyées à Petrozavod où l'on perd leurs traces, mais notre guide nous assure qu'elles reviendront un jour.
Alexandre de Svir vivait dans un ermitage en bois dont on trouve la trace en 1700, date à laquelle le bâtiment fut brûlé par le pouvoir pour la simple raison que les habitants de la région venaient le ronger de leurs dents car il lui attribuait des vertus préventives contre les maladies dentaires. La vierge était apparue en ces lieux au XVIe ou XVIIe siècle afin d'encourager les autochtones à construire une église en briques (le monastère de Svir se situe dans le nord de la Russie, au milieu des forêts) en leur prédisant que leur monastère serait indestructible(7). On ne peut qu'être frappé par la rapidité avec laquelle resurgit, malgré une répression qui fut des plus féroces, ce passé mythique.
A Kiji, le guide local nous parle des rituels qui étaient en usage sur l'île "aux églises de bois". Le meunier qui "avait à faire avec le malin" noyait chaque année un chat noir, et son moulin fonctionnait parfaitement grâce aux forces du mal.
Deux garçons avaient des amours coupables, la maison dans laquelle ils se trouvaient fut engloutie dans un grand trou, les deux filles à qui on avait dit de ne pas se retourner et qui avaient fait peu de cas de l'interdiction furent transformées en bouleau.
Le nouveau-né n'était montré au père que deux jours après sa naissance ; on le cachait aux étrangers car une maison abritant un non baptisé ne peut être que maudite. Quant à la femme, après l'accouchement elle ne peut toucher au pain, ni avoir des rapports sexuels avec son mari ; elle doit rester à l'écart. Elle sera purifiée au bout de trois bains au cours desquels le prêtre prononce des prières rituelles.
Le sauna ne doit pas être construit avec certains bois sinon la purification ne peut s'accomplir.
J'ai toujours autant de mal à concevoir la coexistence, dans un même espace, de la pensée matérialiste marxiste et des mythes. Mais, devant la montée en puissance du sentiment religieux, je ne peux que manifester mon inquiétude : où et quand cela va-t-il s'arrêter ?
Je renvoie le lecteur curieux à la lecture du philosophe russe Vassili Rozanov qui a publié en 1911 à Saint-Pétersbourg un ouvrage : "La face sombre du Christ"(8) et qui décrit entre autre la secte des castrats.
Par ailleurs, en tant que psychiatre, en tant que russe " venant d'ailleurs ", lors de mes consultations à l'hôpital je recueille des fragments de vie que voici(9) :
"L'ennemie du peuple" : ma vie n'est pas un conte, j'ai été faite prisonnière en 1942. Récemment, lors de radios, on m'a découvert des traces de fractures anciennes : datent-elles d'alors ? Ma famille est rentrée en 1947 mais nous n'avions pas de passeports, nous étions lituaniens et non pas russes... je fus donc considérée comme une ennemie du peuple
Natacha : il y a deux ans le jour de la fête des enfants, je passais un examen et ma voisine d'en haut, une malade psy, s'est pendue devant la porte de son fils de 19 ans en guise de représailles.
Marina séparée de son premier mari, un fils ; six mois après son divorce, elle rencontre son deuxième mari, un marin : c'était prestigieux d'épouser un tel homme ; mais voilà il est impuissant, il est sévère et méchant, il boit... mais il rapporte toute sa paye. Quant à son fils qui est chirurgien il est "persécuté" par les gars qui viennent lui réclamer du fric... il leur a déjà donné vingt mille dollars (sachant que le salaire mensuel d'un chirurgien russe est de cent dollars) ; la première femme du fils est partie et la deuxième n'est pas "inscrite" avec lui(10).
Ludmila : mon premier mari était très jaloux (vraisemblablement paranoïaque) ; on a vécu cinq ans ensemble, mais j'ai décidé de le quitter car j'étais en train d'élaborer un plan pour l'empoisonner sans me faire prendre.
Pour conclure sur la violence, je laisserai le mot de la fin au Professeur Victor Kagan(11) : "Ce qui a changé ? Lorsque je sors dans la rue, je sais que plus personne ne me mettra son poing dans la figure pour l'unique raison que ma gueule ne lui revient pas ; les petits gars qui avant traînaient dans la cité sont devenus de respectables gardes du corps".
L'imprévu communiste et post-communiste
Il y a trois ans de cela, j'eus le désir de réaliser un vieux rêve : aller à Kronstadt ; le nom me parlait de mon enfance, de mon grand-père qui, intendant dans l'armée du tsar, avait été en garnison dans cette petite île qui protège Saint-Pétersbourg d'une attaque par voie maritime ; mais il y avait alors un problème : abritant une partie de la flotte russe, Kronstadt se trouvait en zone interdite.
Néanmoins une russe ayant quelques relations, pas des grandes mais des petites, des populaires se proposa de m'emmener là-bas. Cette femme se débrouilla pour m'acheter un billet de bateau, que l'on ne pouvait obtenir qu'en présentant son passeport et un laissez-passer délivré pour la journée par les autorités. A Lomonossov, nous passâmes un premier contrôle douanier ; nous dûmes alors pénétrer dans une enceinte protégée par des barbelés.
En arrivant à Kronstadt, nous attendait un véritable contrôle policier avec guérites et barbelés ! Inquiet, je me demandais ce que l'on allait faire de moi qui n'avais ni passeport, ni laissez-passer dans cette zone militaire interdite aux étrangers. Mon accompagnatrice se dirigea vers une femme policier qui ressemblait à s'y méprendre à l'héroïne du film des années 1935 "la commissaire", à savoir petite, de forte corpulence, à moitié édentée et lui dit : "Pour lui (en me désignant), c'est comme convenu", et elle lui remit un sac dans lequel je pus entrevoir deux tablettes de chocolat. Mon narcissisme en prit un coup, mais je connaissais enfin ma vraie valeur ! Cet imprévu me permettait de comprendre quelque chose du fonctionnement de ce pays.
Ayant esquissé ces quelques points de repères qui caractérisent la société russe contemporaine, je vais vous parler pour finir de mon expérience de "supervisions" à Saint-Pétersbourg.
L'imprévu psychanalytique
C'est en février 1998 que commença mon expérience de "supervisions" en Russie. Cette appellation me met mal à l'aise, ne serait-ce que du fait que ma référence théorique en la matière reste Jean-Paul Valabrega et son élaboration du concept : d'analyse quatrième(12).
Mes réponses ou non réponses aux collègues russes, lors de ces séances furent essentiellement guidées par l'idée de ne pas nuire aux patients qu'ils avaient sur leurs divans. Néanmoins mon ambition a toujours été de transmettre quelque chose de l'analytique.
A Saint-Pétersbourg, la psychanalyse se pratique pour l'essentiel dans le cadre de l'Institut d'Europe de l'Est de Psychanalyse qui garde, bien qu'il s'en défende, l'empreinte d'un passé bureaucratique assez récent.
Les erreurs concernant le cadre sont très nombreuses, elles tiennent en partie à l'absence d'enseignement ; néanmoins certains de nos collègues saisissent instantanément dans mes remarques le sens que prennent leurs manquements à ce dernier. Ils n'ont pu pour la plupart que suivre un bout d'analyse avec un disciple de Reich (que les Reichiens m'excusent par avance pour mes propos qui ne portent aucun jugement sur leurs pratiques). Cet analyste d'origine nord-américaine, venu vivre pour un an à Saint-Pétersbourg, était souvent dans le passage à l'acte, introduisant du réel dans la cure, ce qui n'est pas sans conséquence sur la pratique du futur analyste. A force d'entendre parler les psychanalystes russes de défenses et ne saisissant pas bien le déroulement des cures ni la technique employée, je me fis préciser ce que leur analyste Reichien leur avait enseigné ; à ma grande stupeur, je compris qu'il utilisait de façon rituelle et magique la formule "Vous vous défendez", en guise d'interprétation.
Je ne retiendrai qu'une courte vignette de ces moments passionnants : une charmante petite blonde, quelque peu inhibée, est venue me voir pour une "supervision" ; je l'invite à s'asseoir, et d'un "oui ?" je l'invite à parler. Nous sommes restés ainsi silencieux pendant cinquante minutes mais cela lui fut très bénéfique ; en partant, elle me dit "je vous remercie beaucoup, j'ai appris aujourd'hui qu'un analyste pouvait se taire". Sa remarque éclaire la position de certains collègues russes : "puisque le patient paye, il faut que je lui donne quelque chose de matériellement repérable : des mots, une interprétation, etc."
De l'Institut de Psychanalyse, je retiendrai l'image d'un lieu vivant, quelque peu naïf, mais porteur d'un immense espoir de changement.
En guise de conclusion
Seul l'écoute vigilante du psychanalyste permet d'anticiper l'Imprévisible dans son effet de surprise. L'imprévu appartient à la psychanalyse ; sans lui, elle ne serait que répétition du même et expérience mortifère ; l'analyste guette cet imprévu comme moment de mutation du sujet ; moment imprévu mais non imprévisible !
A. N.
(1) Un imprévu nous est donné par le dictionnaire historico-étymologique de la langue russe de P. Tchernik, Moscou, 1994 : "Au moyen âge, le mot alcool désignant en Europe une poudre très fine ou de l'eau distillée. Ce n'est qu'à la fin du XVI° siècle que le terme pris le sens de marc."
(2) Le dictionnaire des termes psychiatriques de V. Blescher et I. Krug, Voronege, 1995, nous donne la définition suivante du "syndrome des camps de concentration : perturbations psychiques survenant chez le prisonniers des camps de concentration à la suite d'un long trauma psychique, d'un manque de nourriture et d'autres privations. Syndrome caractérisé par un état dépressif, des manifestations hypocondriaques, de l'irritabilité, un état de faiblesse, une fatigabilité... des troubles du sommeil (des cauchemars qui répètent les épisodes traumatiques vécus par le sujet)... un sentiment d'angoisse, etc."
(3) Le dictionnaire cité au-dessus reste laconique ; alcoolisme : "utilisation pernicieuse et systématique de boissons alcoolisées dans des doses entraînant des états d'ivresse aiguë ou une intoxication chronique".
(4) Soustraction du plasma, lavage des éléments figurés qui sont réinjectés après cette opération (Dictionnaire des terme médicaux. Garnier Delamare, ed. Maloine, 1967).
(5) En juillet 1998, j'ai vu en consultation Serge... il présentait des céphalés, une hypertension artérielle, une sténose bilatérale des artères cervicales, il a été traité à l'hôpital N°... par la technique du "sang épuré" aux rayons UV. Il a eu six séances à un millions et demi de roubles par mois, ce qui alors était un bon salaire (mille cinq cents francs), mais les douleurs étaient revenues. De l'anamnèse de Serge, je retiendrai ces quelques mots "lorsque j'avais 37 ans mon frère s'est pendu, sa femme faisait la vie, et depuis j'ai hérité de tous ces symptômes".
(6) Voir sur ce sujet la thèse de LF Céline sur Le docteur Semmelweiss.
(7) A propos de la renaissance du religieux en Russie, cf. la conférence sur les droits des enfants, in Multiples, Psychiatrie Française, vol. 29 3/1998.
(8) Livre qui a été traduit en français en 1964 à Paris.
(9) Freud. Actes obsédants et exercices religieux (19047) ; in L'avenir d'une illusion, PUF.
(10) Actuellement encore, en Russie, il faut être inscrit dans un lieu de résidence ; seule cette formalité permet d'avoir du travail.
(11) cf. La psychiatrie en Russie. Essai sur les changements en cours, in Psychiatrie Française, vol. 28, 1/97.
(12) J-P. Valabréga
Le praticien face à l'imprévu :
entre l'Unerkannt et le dogme
Daniel LEMLER
(18 rue Sleidan, 67000 Strasbourg)
L'imprévu toujours nous guette. Un message sur ma boîte vocale m'informe dimanche que mon texte n'est pas arrivé. Je ne savais même pas qu'il était attendu... Notre rapport au monde nous contraint à une permanente adaptation à l'imprévu, ou à la mise en place de défenses contre ce dernier.
L'homme vit en exil de son origine et dans l'appréhension angoissante de sa fin. Freud avance que le rôle principal de la civilisation est de nous protéger de la nature. Une des rares tâches qui arrive à unir les hommes, c'est le maintien de l'humanité, de la civilisation face aux forces de la nature.
La religion avait dans ce contexte une fonction anxiolytique, en offrant aux hommes des réponses satisfaisantes aux questions angoissantes sur l'origine, la fin et la finalité de l'homme.
Aujourd'hui où toutes les institutions, l'école, l'église, l'état, mais aussi les divers domaines de la science, se sont compromis avec les instances totalitaires et ne peuvent donc plus répondre de leur fonction de tiers, chacun se trouve seul à devoir créer ses propres voies voix, d'accession à la tiercéité.
Le champ de la thérapie est la voie la plus féconde. Dans ce monde, où tout ce qui appartient au collectif est en faillite, l'espace de la création individuelle, de l'invention propre, de l'ouverture à la singularité est d'autant plus dégagé.
Cet appel de la singularité et à la singularité se manifeste dans la diversité des demandes de cure. La "psy" et en particulier la psychanalyse, ne sont plus, comme il y a trente ans, phénomènes de mode, de culture. De ce fait, la demande aujourd'hui procède du lieu de la souffrance du sujet, qui a la particularité de se traduire dans des symptômes mais aussi, trop souvent, par l'absence de symptômes.
Dans ce contexte, je suis moins intéressé par un catalogage de ce que l'argument nous propose comme des "auto-thérapies", que par l'exploration de la notion d'imprévu elle-même et des conditions de son opérabilité.
L'imprévu
L'imprévu n'est pas une caractéristique de la thérapie, mais de l'univers humain en général. Il touche à une angoisse fondamentale de l'être humain, que Freud a désignée comme angoisse de l'inconnu, de l'Unerkannt. Elle s'inscrit aux deux extrêmes de la vie, puisque nous sommes dans l'ignorance aussi bien de l'origine de la vie que de la mort. C'est déjà un important travail subjectif que d'accepter, d'assumer cette position de devoir vivre en exil de son origine, un travail de deuil. C'est un autre travail que d'accepter le non-savoir sur la mort. Ce travail n'est sûrement pas facilité par le discours de la science qui balise notre existence et nous propose un savoir sur le réel.
La science, via la technologie, est en train de nous faire miroiter un monde dans lequel rien ne serait impossible. Par exemple, un monde dans lequel il est impossible qu'une femme ne puisse avoir un enfant si elle le souhaite. Le terme de "souhait" devient d'ailleurs le plus souvent un euphémisme, puisque là où rien n'est impossible, il se transforme le plus souvent en exigence, voire en revendication. Ce sur quoi il y aurait lieu de réfléchir. Toujours est-il que si plus rien n'est impossible, c'est le réel lui-même qui est mis à mal. Que devient un monde dont le réel serait évacué ?
Si nous restons dans le même domaine, celui de la procréation, lever l'impossible ne fait pas disparaître l'imprévu, mais il est rapidement corrigible, effaçable...
Or, l'imprévu touche à des ressorts existentiels, voire structuraux, désignés sous l'intitulé d'angoisse de l'inconnu. Et, nous établissons des défenses contre cet agent agressant. Nous connaissons la réaction de l'obsessionnel, du phobique, du paranoïaque, du pervers même, face à l'imprévu. Nous pouvons mesurer la dimension de défense d'un rituel obsessionnel, d'un évitement phobique, ou d'une position de conviction, face à l'angoisse soulevée.
L'imprévu nous met face à l'inconnu, au non-maîtrisé. Il met en faillite nos processus d'anticipation. Il prend à revers nos mécanismes de défense. Il dévoile ainsi l'une de nos failles, mettant le doigt au lieu de la castration, et nous interpelle au lieu de notre désir. Il nous met en demeure de répondre, en dehors des discours constitués, du lieu de notre désir. Et, de fait, c'est de cela que tout être humain se protège. Rien de plus difficile pour un humain que de s'affirmer de ce lieu-là !
L'imprévu est ce qui caractérise la thérapie
Il y a certainement un protocole de vidange-graissage, de changement de delco. Il y a un modèle de consultation médicale, même s'il est plus que discutable. Ce modèle peut éventuellement s'étendre à la psychiatrie, en tant que consultation d'expertise, mais n'a aucun sens s'il s'agit de thérapie.
A ce propos, la formation du psy a une forte influence sur le rôle et la place allouée à l'imprévu dans la prise en charge. Caricaturalement, deux approches s'opposent : l'approche psychiatrique et la démarche analytique. L'approche psychiatrique est fondée sur le symptôme en tant qu'il signe la dimension du pathologique. Elle s'appuie donc sur un traitement symptomatique, le plus souvent chimiothérapique, et surveille la disparition progressive des symptômes en tant que signe de la guérison. Dans cette conception, ce sont essentiellement des conduites des patients qui peuvent être perçues comme "imprévus" par rapport à un modèle de déroulement du protocole thérapeutique. L'imprévu y est la plupart du temps vécu comme un artefact, plutôt comme un facteur perturbant le bon déroulement du processus de guérison.
A cette position, s'oppose celle de la psychanalyse dont on pourrait dire qu'elle travaille précisément sur l'imprévu. Tout ce que Freud a décrit dans la "psychopathologie de la vie quotidienne" témoigne que c'est l'imprévu qui fait signe des formations de l'inconscient. Nous intervenons sur ce qui est nouveau, sur ce qui fait rupture. Nous sommes amenés ainsi non pas à éradiquer le symptôme, mais à le respecter en tant qu'expression signifiante, en tant que tentative de reconstruction. L'opposition entre les deux démarches est en effet manifeste en ce qui concerne le délire. Ou bien, l'on considère qu'il est le signe pathognomonique de la psychose et que son éradication en traduira la guérison. Ou alors, il est une tentative de reconstruction d'un monde le moins invivable possible, selon l'expression de Freud, et il s'agit de lui permettre de se déployer, de faire face à toute la dimension d'imprévu à laquelle nous expose tout épisode psychotique aigu. L'enjeu est important. Si l'on considère avec Lucien Israël qu'il n'y a pas de psychose chronique dans la nature, le mode d'abord d'un épisode aigu provoquera ou non des effets iatrogènes qui pourront se traduire entre autres par un processus de chronicisation. On parle de névrose dégradée pour signifier une forme de iatrogénisation, peut-être pourrait-on alors parler de "psychose dégradée".
Je propose donc de définir ici la psychanalyse comme "discipline de l'imprévu".
Faire face à l'imprévu
Cela implique pour le thérapeute un travail personnel qui mette en jeu aussi bien son rapport à l'Unerkannt qu'à la dimension dogmatique. Cette dernière peut en effet être une bonne manière de se protéger contre l'imprévu. Ce dogme peut être tout aussi bien scientifique, que médical, psychiatrique ou psychanalytique. Cela pose la question, radicalement, de la Laïenanalyse, de l'analyse profane. Elle désigne en effet moins la pratique de la psychanalyse par les non-médecins, que la manière dont chacun a à s'affranchir des discours qui l'ont constitué, à subvertir les dogmes. C'est ce travail qui nous permettra, entre autres, de nous appuyer sur l'imprévu pour dynamiser le procès de tout travail thérapeutique.
Ce travail mériterait quelques développements, mais face à l'imprévu, il a fallu faire vite...
D. L.
" ... Because it's there. "
Dominique PADOUX
(55 rue Boissonade, 75014 Paris)
L'objectif de cet article est de fournir quelques éléments de réflexion sur la façon dont nos patients, ou tout un chacun, peuvent changer, pour le meilleur ou pour le pire, à travers des expériences parfois spectaculaires mais le plus souvent discrètes ou totalement inapparentes. Ces expériences ont-elles, dans leur variété, quelques traits d'essence communs ? Si c'est le cas, peut-on en tirer un modèle général d'un certain type d'action thérapeutique, quel que soit son cadre ?
Commençons par observer que ces questions sont ni plus ni moins celles qui ont inspiré la très ancienne pratique du traumatisme à visée curative. L'aliéné est conduit cérémonieusement à une porte fermée donnant sur le vide. Sa chute de trente pieds, amortie par un tas de foin, est censée lui rendre la raison. Idem le "bain de surprise", "l'appareil imposant de terreur", la voix tonnante, les bruits de chaînes chez Pinel et Esquirol, héritiers de cette tradition. Plus près de nous : l'électrochoc et les cures de Sakel, quoique dans ces dernières, comme avec les machines rotatoires ou le filet d'eau froide sur la suture interpariétale, on est plutôt conduit progressivement par la douleur ou le malaise au moment où l'abîme s'ouvre en nous-mêmes. Grande variété, bien sûr, historiquement et idéologiquement déterminée, des théories et spéculations concomitantes, ce qui ne préjuge pas de l'efficacité empirique de toutes ces méthodes dont on retiendra qu'elles réalisent une perte ou une altération brutale, imposée dans la passivité, des coordonnées de l'expérience spatio-temporelle et subjective.
Curieuse introduction à la problématique des auto-traitements, que ces exemples où la distance paraît maximale entre celui qui traite et celui qui subit ? Justement pas, car l'inventivité en fait d'hétéro-traitement n'est pas dissociable de l'inépuisable imagination des mortels dans leur recherche active d'une expérience de passivité radicale, dans leurs tentatives de reprise d'eux-mêmes dans la dépossession de soi.
Premier exemple : l'ascension et la chute
Pourquoi avez-vous gravi l'Everest ? demandait-on à Edmund Hillary. Sa réponse : "because it's there". Maîtrise et activité maximales, même pas de plaisir, "juste pour voir". Attitude dont un patient hospitalisé après une tentative d'émasculation me disait récemment (à propos du "Histoire(s) du Cinéma" de Jean-Luc Godard) qu'elle nous place dans une position où on n'a pas à être, celle-là même du Docteur Mengele à Auschwitz. Évidemment, Hillary et Godard ne sont pas Mengele, sans doute parce qu'ils savent que l'ascension rapproche de la chute, ces chutes dont Reinhold Messner, le premier vainqueur de l'Everest en solitaire, a rassemblé les récits faits par des montagnards ayant miraculeusement survécu à des chutes prodigieuses.
Sortie du corps propre vu du dehors, sortie de l'histoire propre et vision panoramique simultanée de l'existence, lucidité extatique, sensation d'éternité, tels en sont les invariants, à une condition expresse : la soudaineté absolument surprenante du dévissage. La totale dépossession d'un soi qui a perdu en une fraction de seconde toute possibilité ou motif d'action est ce qui permet l'expérience d'une reprise non désirante d'un soi-existant total. Une description proche peut s'appliquer à ce qu'on appelle les N.D.E. (Near Death Experience), mais aussi à ce que fait ressentir le début du "Viderunt Omnes" de Perotin : un accord clamé, s'arrêtant net, prolongé par une voix unique qui projette l'auditeur dans le vide (les D.J. d'aujourd'hui s'entendent très bien à ce type d'effet).
Deuxième exemple : les défonces
Dans une rave techno, le corps propre et la sensibilité sont immergés et submergés (overwhelmed) dans une expérience collective concrète du pathos et du rythme dont l'intensité réalise l'équivalent d'une circulation extra-corporelle narcissique. La musique y devient un double tout-puissant, dans une sorte d'auto-coït.
Le sujet séparé s'abolit-il dans cette expérience ? Nullement. Au contraire, il sort de son enveloppe concrète et évolue librement dans une rêverie ou dans la rencontre amoureuse avec les autres danseurs. C'est bien un paradoxe, considéré de l'extérieur, que cette alliance entre la décérébration collective et l'individualisme décontracté.
Mais il y a un risque et des accidents. Mauvais acide aidant, l'expérience tourne au cauchemar lorsque le double devient monstre, et que l'auto-coït se fait auto-dévoration. La survie psychique dépend alors du maintien coûte que coûte d'une relation avec un ou des familiers, d'un holding stimulant. Surtout ne pas rester seul avec soi-même. Surtout ne pas se voir dans un miroir. Je considère ce revers de l'extase comme un véritable prototype du traumatisme.
Troisième exemple : la machine
La fascination pour le double machinal est aussi vieille que l'humanité, mais elle ne se réalise pleinement qu'à l'âge de fer, dont Ernst Jünger(5) signale le début quand il observe qu'avec les pilonnages d'artillerie de la Somme, pour la première fois, la technique touche à la dimension du phénomène naturel. Prométhée triomphe dans sa propre destruction, dont il est en même temps le spectateur détaché : Junger lit Boëce dans un cratère de bombe.
Un certain conformisme de pensée, auquel participent de nombreux psychanalystes, considère la technique comme essentiellement oublieuse ou ennemie de l'âme. Prométhée est un psychopathe qui se grille dans l'action, probablement à cause d'une défaillance de son préconscient ou d'un raté de son appareil symbolique. Sa mort doit nous apprendre à rester à notre place, dans la distinction des sexes, des générations et des écoles psychanalytiques.
Ainsi par exemple, la motocyclette (que la littérature, à une exception près(6), n'a guère mieux traitée) est volontiers évoquée en fonction de ce préjugé. Puisque j'en ai une expérience directe, je peux essayer d'en dire quelque chose, non pas sous l'angle habituel des pulsions et des imagos, mais sur une certaine phénoménologie de sa pratique réelle.
Roulant même raisonnablement vite, il ne m'est à aucun moment possible d'oublier que je suis à la merci d'une flaque d'huile, d'un chien qui traverse, d'une portière qui s'ouvre, d'une erreur d'appréciation ou d'une maladresse d'exécution de ma part. Un simple virage implique une synergie de mouvement extrêmement complexe, nécessaire en permanence puisqu'il faut maintenir un équilibre instable par nature. Encore sur une machine légère puis-je mettre pied à terre, prendre appui sur le sol ferme de l'expérience commune. Mais sur Boanerges et au dessus d'une certaine allure, le passage se fait sans transition : il n'y a pas de transformation possible (à mon niveau d'adresse) entre équilibre instable et équilibre stable. L'expérience commune, c'est la chute.
Or, si je laisse la conscience de ce qui précède m'envahir sous la forme de l'appréhension, c'est aussi la chute, à coup sûr cette fois. Apparaît alors, en fonction de cela, une forme particulière de vigilance que je rapproche de ce que François Roustang(7) a appelé "veille paradoxale" à propos de l'hypnose et par analogie avec la phase paradoxale du sommeil, qui est celle du rêve.
Il y a d'abord la conscience précise d'un univers polarisé, rétréci et simplifié selon un souci unique : conscience indistinguable de l'action correspondante qui atteint ainsi son maximum de précision et d'efficacité. Ayant pris la voiture sur un trajet parcouru très souvent à moto, il m'est arrivé de remarquer pour la première fois un ouvrage d'art dont l'énorme chantier m'avait totalement échappé pendant plusieurs mois.
C'est alors que, la machine ayant ainsi pris possession de moi, s'émane une forme de rêverie qui peut s'accompagner de la sensation de planer au-dessus de la moto tout en faisant corps avec elle, ou elle avec moi. Rêverie au contenu très variable, parfois précis (par exemple la rédaction de cet article), parfois fantastique, parfois sans objet : libre plaisir d'être.
*
Je propose en somme de considérer une gamme très variée de pratiques qui ont en commun de déboucher sur une expérience, au double sens du vivre pâthique et de la maîtrise expérimentale, d'une structure fondamentale et paradoxale du rapport au monde et à soi-même. Le plus facile (mais peut-être pas le plus juste) est d'exprimer ce paradoxe selon le couple activité/passivité.
Soit découverte d'une passivité psychique souveraine au détour de la maîtrise concrète, soit expérience d'une libre disposition de son esprit et de son cœur dans la soumission.
Peu de différence à l'arrivée, mais pour ce qui est du chemin, on peut distinguer ceux qui correspondent à une sorte d'Artha Yoga : yoga de l'action (j'en ai donné plusieurs exemples), de ceux qui prennent le risque d'une première passivation, en particulier par l'usage de substances psychotropes dont on pourrait facilement établir une typologie selon ce qu'elles modifient du rapport entre agir et sentir.
Ainsi un premier degré de griserie alcoolique ou cocaïnique me semble diminuer l'éprouvé d'incompatibilité entre ces deux dimensions du vivre, d'où entre autres la remarquable efficacité de ces substances dans les phobies sociales, ce que les neuropharmacologues font le plus souvent semblant d'ignorer. Inversement, avec des doses plus élevées d'alcool ou avec d'autres produits, on peut observer une accentuation de cet éprouvé d'incompatibilité, jusqu'à la sur-réceptivité persécutrice sexualisée en menace de pénétration homosexuelle, situation qui peut s'inverser brutalement sous la forme d'une impulsion violente correspondant à l'expulsion furieuse du sentir passif.
Toutes ces aventures sont en réalité ambiguës parce qu'elles impliquent ces deux moments actif et passif qui ne sont que formellement opposables. Cela apparaît très manifestement dans les sports d'endurance qui sont à la fois exercices de volonté et de soumission. Ainsi dans un marathon, vers les deux tiers de la course la douleur dans les jambes devient insupportable : c'est le "mur" qui peut contraindre à l'abandon mais peut aussi donner accès à ce second souffle qui porte jusqu'à l'arrivée. Même observation pour une posture de méditation longtemps tenue : c'est la douleur acceptée, non pas "clivée", qui permet à la conscience de s'affranchir du temps corporel et de jouir d'elle-même.
Reprenons : certaines pratiques individuelles (même si elles rassemblent mille personnes) permettent une expérience dramatisée d'un conflit constituant entre des dimensions de l'existence. Le monde objectif et subjectif y est appréhendé non plus selon des significations représentables personnelles historiques, mais selon ce que Binswanger(1) appelait des "directions de signification" (Bedeutungsrichtung), c'est-à-dire selon les sens d'un vivre qui est mien sans m'appartenir. Cela, structurellement, quel que soit le contenu manifeste de la conscience qui est absorbée dans une expérience et simultanément comme dégagée, diffuse, libérée de la réflexion.
C'est là qu'il faut ajouter que cette expérience peut se produire aussi bien dans certaines situations extrêmes ou spéciales, dont j'ai donné des exemples, qu'en regardant un nuage, en marchant ou en épluchant des courgettes. Ce qui signifie simplement qu'il peut y avoir de l'extrêmement essentiel dans le banal mais aussi qu'il faut parfois passer par l'extrême pour en trouver ou en retrouver la possibilité : tel serait le sens de ces "auto-traitements".
Allons plus loin. Le but d'un traitement psychique, quelle qu'en soit la modalité, devrait être identique : donner ou rendre au patient la possibilité de s'auto-traiter, c'est à dire d'agir et de rêver, d'agir l'extrême et de rêver le banal dans une poétique de l'action.
Y compris dans la cure analytique ? Bien sûr ! La levée du refoulement, l'insight, sont bien autre chose que la mise en correspondance de deux représentations et leur synthèse rassurante en une signification déjà comprise par l'analyste, bien autre chose qu'une opération cognitive. L'insight est l'ouverture soudaine d'une porte là où il y avait un mur, et une chute dont on ne peut prévoir si elle sera fatale ou salvatrice parce qu'elle implique plus que tel aspect précis d'une biographie, parce qu'elle engage la dramatique entière de l'existence, ou si l'on préfère, tout le narcissisme.
De quoi dépend que cela puisse se produire ou pas ? En dernière analyse, cela dépend de la capacité du couple thérapeute/patient à maintenir écoute flottante et neutralité bienveillante, ce qui serait une banalité si on n'en profitait pas pour tenter de reformuler ces notions. Légèrement appuyée sur un élément quelconque polarisant, sensible ou intellectuel, et rêveusement réceptive à la périphérie de cet élément, l'écoute flottante est une veille paradoxale. Elle correspond à un état où on se laisse volontairement et temporairement hypnotiser puis suggestionner par le patient (comme quoi aussi l'analyse n'en a décidément pas fini avec l'hypnose). Cette suggestion n'est pas une imposition mais une appropriation créative, c'est-à-dire une véritable transmission.
Rosine Crémieux, dans un livre récent(2) écrit avec Pierre Sullivan, observe que pour un ancien déporté, le souci ou la crainte d'être mal compris peut conduire au silence. Témoigner, c'est accepter qu'on ne s'appartient pas, qu'on ne se possède pas plus qu'on ne possède un mort dont on a fait le deuil.
" No man is an island entire of itself ; every man is a piece‚
of the continent, a part of the main. If a clod be washed‚
away by the sea, Europe is the less, as well as if a promontory were,
as well as if a manor of thy friend's or of thine own were.
Any man's death diminishes me, because I am involved in mankind.
And therefore never send to know for whom the bell tolls : it tolls for thee. "
John Donne(3)‚Quant à la neutralité bienveillante, elle n'est pas une ataraxie confortable, mais bien plutôt une sorte de curiosité patiente, contemplative, qui regarde au-delà d'un patient que je n'ai pas choisi mais dont j'accepte qu'il m'investisse moi sans me posséder, condition nécessaire pour que je puisse le saisir à la fois dans sa dramatique singulière et dans sa beauté d'objet naturel extérieur à moi, impossédable : comme une montagne, comme un enfant qui joue, et l'aimer ainsi (je suis d'ailleurs régulièrement étonné de la façon dont il suffit parfois d'écouter et d'être disponible pour mobiliser chez l'enfant une capacité auto-thérapeutique qui tend à disparaître chez l'adulte). Or il est bien clair que cet état mental chez le thérapeute est proche ou identique à ce qu'il s'agit de susciter chez le patient : l'association libre (qui n'est pas un dévidage de représentations) qui en retour rend possible (ou empêche) l'écoute flottante.
Jean Gillibert parle du dévoiement possible de l'analyse en une écoute libre d'associations flottantes. En effet, "écoute" et "association" se conditionnent l'une l'autre. Au pire dans une soumission à des significations ; au mieux dans une rencontre indissociablement auto et hétéro-thérapeutique pour l'un et l'autre des protagonistes.
*
Pour finir, il n'est pas inutile de parler de l'arrière-plan culturel de ces aventures individuelles profondes, discrètes ou spectaculaires, en relevant ce qui me semble être une fréquente erreur d'interprétation. Elles sont en effet souvent comprises par les commentateurs vulgaires ("on va chez son psy comme on allait autrefois chez son confesseur") ou savants (lire plus loin), comme les symptômes d'un "malaise dans la civilisation". Expression prise dans un sens très différent de celui que lui donne Freud qui, justement, en homme du XIXe siècle, était très loin de discerner la transformation à venir des valeurs et des mœurs, alors même que les prémisses s'en étaient déjà manifestées assez nettement, en particulier dans les roaring twenties d'une Amérique qu'il n'aimait pas.
"Les vieilles erreurs sont le meilleur placement que les hommes puissent faire de leur bêtise", disait Jérôme Coignard. Il est frappant de constater, sur ce sujet, que de Juvenal à certains de nos meilleurs auteurs, et dans des formes à peine différentes, on ne se lasse pas de réciter le couplet millénaire sur la déliquescence du Dharma, c'est-à-dire sur la perte des normes, des valeurs et des distinctions structurantes. En ne s'arrêtant à aucune contradiction, celle qui consiste par exemple à se réjouir de la nouvelle égalité des sexes tout en déplorant la crise de la "fonction symbolique" paternelle. Plus fondamentalement, on ne voit pas toujours que la valeur-clé de notre temps, le refus du principe même de la distinction collective par la différence (qu'on appelle désormais l'exclusion), est indissociable de l'effritement des catégories distingantes d'une culture mentale fondée sur un principe de transcendance(4). Alors même que nous autres "psy" sommes les produits et les vecteurs par excellence de cette évolution.
C'est ainsi que la jeunesse, et surtout l'adolescence, d'aujourd'hui seraient en proie aux affres d'une crise d'identité sans précédent et qu'elles chercheraient à retrouver un sens perdu, à combler un manque à être, à étayer un Soi volatil dans les figures éphémères du paraître, dans des ordalies ontologiques, l'abrutissement des drogues et des sectes, ou en dernier recours dans certains fameux "courts-circuits" auto ou alloplastiques.
Or cette appréciation est à mon avis tout à fait erronée parce qu'elle repose sur un évident biais d'observation corrélatif d'un embarras théorique.
Il se peut effectivement que les élèves de Khâgne, à Henri IV, se formulent aujourd'hui la question de leur identité dans des termes un peu moins assurés qu'avant eux leurs parents et grands-parents. Et après ? Parce que la technique moderne fixe et diffuse l'expression de la révolte et du désespoir, qui jusque-là restait locale et éphémère, imagine-t-on que les siècles passés les ignoraient ? Parce qu'on peut aujourd'hui entendre N.T.M. dans le faubourg Saint-Germain, croit-on que tout l'âge classique tienne dans Fénelon et Corneille ?
C'est d'ailleurs plus généralement l'histoire des mentalités qui me semble ne pas tenir suffisamment compte du fait que le passé culturel nous est très inégalement transmis, et qu'en fonction de cela il y a peut-être lieu de relativiser la notion de mutation anthropologique, par exemple la "naissance" de l'individu bourgeois. Je suis aussi frappé de ce que dans une culture donnée, dont on peut décrire les coordonnées symboliques, il se trouve toujours des individus, génies glorieux ou obscurs, qui en transcendent les contraintes mentales. Comment est-ce possible ? L'anthropologie est muette là-dessus.
La vérité est que la pensée savante (surtout dans notre pays) et plus spécialement la psychanalyse doctrinale, ne savent que penser du phénomène de la technoculture populaire, et qu'elles sont bien en peine d'expliquer comment ce processus de destruction créative forcenée sur le marché universel des biens et des idées, bien loin de conduire à l'anarchie et à la violence, se produit dans une société dont les membres jouissent d'un degré global de bien-être et de sécurité sans précédent dans l'histoire de l'humanité. Quant au prix moral à payer, "oubli de l'être" ou autre, il dépend selon moi plus d'une croyance en une justice immanente conservatrice que d'une analyse et d'une réflexion véritables.
Marcel Gauchet observait déjà, il y a plus de quinze ans, qu'on a grand tort d'opposer l'individualisme à la solidarité sociale dont il dépend en fait. De la même façon, une partie ou la quasi-totalité des phénomènes censés exprimer une insécurité psychique fondamentale, et qui ressortissent à une sorte de nomadisme ou de transitivité identitaire de surface, sont inconcevables sans une forme d'assise profonde, ou d'enveloppe, ou de filet à mailles lâches du Soi. Les modalités d'édification de l'identité individuelle de nos contemporains occidentaux ne me semblent pas avoir été décrites correctement à ce jour, parce qu'il faudrait pour cela partir non pas de sa déroute supposée, mais bien au contraire de sa paradoxale solidité qui rend justement possible l'abandon des étayages traditionnels. En particulier, on ne peut pas continuer indéfiniment à ne voir que déni de la différence des sexes dans la remise en question des identités sexuées (gender identities). Or sur ce sujet, une majorité de psychanalystes français ont des positions, explicites ou implicites, qu'il faut bien appeler réactionnaires.
C'est aussi en fonction de ce désordre de surface qu'il faut comprendre le " phénomène " des sectes. Notre société secrète des sectes ou des tribus qu'elle abhorre parce qu'elle croit y voir sa négation (on ne fait pas bande à part) alors que pour la plupart elles en sont des expressions directes parce qu'elles sont essentiellement des clubs à adhésion limitée et temporaire. L'important en l'occurrence n'est pas la structure ou les valeurs d'une secte mais l'usage qu'en font des individus qui, en pratique, s'y fixent rarement. Il en est assurément de plus inquiétantes, mais qui ne nous paraissent effrayantes et étrangères que dans la mesure de notre éloignement d'un ordre mental qui prévalait encore récemment. N'a-t-on pas dit que le parti communiste ou les sociétés de psychanalyse (par exemple) avaient été ou étaient encore des sectes ?
En résumé, il n'y a pas de malaise dans la civilisation : il n'y a que le malaise de ceux qui tentent de penser la société selon des schémas qui ignorent le mouvement vivant d'une culture aussi déroutante que les " imprévus " de nos patients et de nous-mêmes. Ces imprévus doivent nous conduire à reformuler les principes d'action des traitements psychiques.
D. P.
Références bibliographiques
(1) BINSWANGER (L.), Le rêve et l'existence (1930), in Introduction à l'analyse existentielle. Les Éditions de Minuit, Paris, 1971.
(2) CREMIEUX (R.), SULLIVAN (P.), La traîne-sauvage, Flammarion, 1999.
(3) DONNE (J.), Meditation 17, in Devotions upon emergent occasions (1624), The Folio Society, London, 1997.
(4) GAUCHET (M.), SWAIN (G.), La pratique de l'esprit humain. L'institution asilaire et la révolution démocratique, N.R.F., Éd. Gallimard, 1980.
(5) JÜNGER (E.), Orages d'acier (1930), Christian Bourgois Éd., 1970.
(6) LAWRENCE (T-E.), The Mint (1936), Penguin Books, 1978.
(7) ROUSTANG (F.), Qu'est-ce que l'hypnose ?, Les Éditions de Minuit, Paris, 1994.
Les
radeaux de survie
Christian
VASSEUR
(4
bis rue de la Poste, 74000 Annecy)
" Et pourtant, en moi-même, je sais renaître l'homme
avec lequel ces derniers jours je n'avais eu aucun contact.
Je le retrouve, et cela suffit à me faire comprendre
l'intensité de ce que je viens de vivre. Jusque il y a quelques
heures, ma mesure était celle de la montagne, dont j'avais
absorbé les éléments, roche, gel, vide, statisme, durée,
jusqu'à en devenir moi-même une partie. La montagne
et moi, chose une et indivisible. "
Walter Bonatti
Pilier Sud Ouest du DruIl y a plus de cent ans, Freud poursuivait son auto-analyse et l'élaboration majeure de son œuvre, avec un acharnement de bête qui le conduisait aux limites de l'épuisement.
Résistant encore aux oppositions qu'il sentait monter en lui concernant la théorie de la séduction, il écrivait à Fliess la devise de la ville de Paris : "Fluctuat nec mergitur". Au même moment Joshua Slocum, premier tour du mondiste en solitaire à la voile et de retour d'une circonvolution dite impossible et qui avait duré deux ans, s'asseyait à sa table et écrivait : "J'étais en quelque sorte lié vis-à-vis de moi-même par une charte partie tacite".
"Une charte partie tacite", c'est ce que peut se dire toute personne qui se donne un projet, des idéaux, une conviction ; mais aussi toute personne qui se donne ou reçoit une croyance dont il est dépendant. Si Freud, et Slocum dans un autre registre, surent transmettre leur passion, beaucoup ne peuvent la vivre que dans la solitude la plus grande, contre toute apparence. Les perversions sexuelles et les comportements extrémistes en témoignent entre autres. Ils centreront la clinique de mon propos sur quelques auto-calmants.
Lorsque le premier livre de Joyce McDougall, Plaidoyer pour une certaine anormalité parut en France, il fit grand bruit dans le landernau psychanalytique et psychiatrique. Il donnait vie, c'est-à-dire sens, à toute une symptomatologie sexuelle qui, malgré les apports de Freud, gardait une connotation d'exclusion, d'amoralité, voire encore de tare.
Le ton était d'emblée différent et radicalisait sa position. Elle disait : "Tous les individus n'ont pas la chance d'accéder à la sublimation de leurs pulsions partielles". Et elle ajoutait : "Le pervers n'a pas le choix". Pas la chance, pas le choix, la perversion est mise non pas du côté du plaisir, mais de son " au-delà ", la survie psychique. Elle écrivait encore : "Pour sauvegarder le droit d'exister, seul ou avec autrui, sans craindre de se perdre, de sombrer dans la dépression ou de se dissoudre dans l'angoisse, un édifice psychique s'est créé, construit par la magie infantile, mégalomaniaque et impuissante : moyen d'enfant pour faire face à une vie d'adulte, cette façon de vivre peut apparaître aux autres comme une existence folle ou incohérente, le sujet comme inexplicablement agissant ou excessivement absent ; mais celui qui habite cet édifice, quand bien même la structure contraignante de celui-ci rend l'existence quasi invivable, ne va pas y renoncer allègrement (une décision de sa part de quitter la ville). Là du moins, au sein de cet édifice, la survie est possible. La survie, mais pas la vie".
Bien sûr, cela origine la perversion à l'aube de la vie psychique, dans ce temps de l'infans et des interactions précoces où, de la vitalité des auto-érotismes va dépendre la qualité des processus de transitionnalité qui permettront à l'enfant de se constituer un objet interne. Le self de la mère est déterminant et annonce la suite. "Le sein, c'est le self", dit Winnicott. Il veut parler là de ce premier temps que Freud appelait "l'identification primaire" et que lui nomme "le féminin pur", dans un de ses derniers articles à propos des parts clivées masculines et féminines et qu'il conclut par : "After being, doing and being done to ; but first being".
Claude Monnot et Jean-Baptiste Pontalis en donnent la traduction suivante : "Après être faire et accepter qu'on agisse sur vous ; mais d'abord être". Le sentiment d'être ou la vitalité du self sont l'objet de ses préoccupations, bien au-delà du principe du plaisir. Alors, affirmer que la survie psychique emprunte tous les masques possibles et imaginables rend caduque, obsolète, parce que mortifère, toute classification nosographique qui, à détailler le symptôme, en ferait un objet en soi, oubliant qu'il est d'abord une mise en sens qui contient le sujet et une tentative d'auto-guérison. Concernant les perversions sexuelles, c'est bien souvent comme radeau de survie d'une psyché en naufrage qu'elles apparaissent, des radeaux de la méduse ou, plutôt, des radeaux sur méduses lorsque le bouclier de Persée a manqué ou qu'il a été particulièrement terne (cf. les pères absents ou effacés dans l'esprit des mères). Pour les sujets qui en dépendent et en font souffrir, il s'agit de survie, d'individualisation par une création personnelle dont le scenario dévoile la complexité, la richesse et l'hyper-condensation.
Apparaissant comme un bricolage monté à la va-vite, un peu à la manière d'un rêve, tous ces éléments font sens et sont métaphores ou métonymies de scènes, réelles ou imaginaires, archaïques et œdipiennes, ébauchées, inachevées, enchevêtrées, amalgamées. Seule une analyse longue, intense, peut arriver à déployer afin de permettre une reconstruction des éléments effondrés ou agoniques de la psyché, en appui sur la relation transféro-contre-transférentielle. C'est une re-construction et même souvent une construction lorsque le sein, la mère-univers, la femme-fond, la nourrice toutes mains, comme disent d'autres auteurs et, pour moi, la femme de derrière, vient à manquer dans sa fonction de pare-excitation, de première enveloppe, de première organisatrice des inscriptions sensori-motrices dans la dyade primitive pour l'enfant.
Face à une mère déprimée, endeuillée ou psychotique et dont l'enfant risque de n'être que pansement-prolongement narcissique, l'enfant se clive de cette perception première et sacrifie dès lors sa propre " individuation pensée " à la mère endommagée. C'est comme s'il ne pouvait pas s'y laisser aller car elle ne peut pas se permettre d'être comme le jouet de l'enfant, un peu comme sa création, son besoin d'être occupant l'espace de l'enfant. La construction d'un espace transitionnel, ou plutôt la vitalisation des processus de transitionnalité, est entravée, la subjectivité est collabée, la capacité de fantasmer, de rêver est aplatie si ce n'est écrasée, détruite. "Pour que l'enfant réussisse cette création (objet transitionnel), il lui faut une mère qui tolère des substituts d'elle-même", selon Winnicott. Autrement, il vaut mieux qu'elle ait la tête ailleurs puisque, pour que l'enfant renonce à l'objet incestueux, il faut que la mère y renonce aussi ou d'abord, contrairement à l'affirmation suivante de Freud : "Si la femme est le désir de l'homme, le désir de la femme c'est l'enfant". Pour lui, une mère ne pouvait qu'aimer son enfant, un garçon surtout et, dans cette relation-là, être totalement exemptée de toute émotion et tout fantasme qui sont le fond des humains ordinaires.
Or, n'est-ce pas cet extraordinaire qui soutient la solution perverse pour échapper à l'ordinaire de la castration phallique œdipienne et narcissique ?... Le scenario pervers va en rendre compte et il se raconte beaucoup de choses dans l'acte pervers. C'est une création du sujet par laquelle il va réinventer la sexualité humaine et construire une nouvelle scène primitive ; pour lui, c'est la vérité à laquelle il va essayer de conduire d'autres sujets. "Le thème de l'intrigue" (Joyce McDougall), est toujours la castration paternelle, maternelle, narcissique mais ludique et marquée par le déni. L'autre n'est pas châtré, il est réparé ; on ne se châtre pas, on se complète. Le partenaire est là comme une part clivée qui fait retour pour assurer la complétude narcissique : un corps pour deux, une psyché pour deux. Je n'en détaillerai pas les possibles. Mais cet acte magique, le scenario pervers, contient aussi "la rage inépuisable de l'enfant floué par une mère complice" (J. McDougall). La rage inépuisable de l'enfant floué, c'est le tronc commun des deux histoires qui suivent. Mais s'agit-il de rage ou de haine ?
Dans la première, elle (la rage ou la haine) ne put jamais être mise en mots. Le cadre fut celui d'un suivi thérapeutique comme nous pouvons en avoir à assumer, sans possibilité de travail psychique. Dans la seconde, elle fut l'enjeu d'un moment mutatif, une quasi-naissance, dans le cadre d'une psychanalyse où le travail psychique fut très intense ; de part et d'autre.
"Homosexuel passif", c'est ainsi que Valentin se présenta, fort gaillardement, près de trente ans plus tôt. Son dermatologue qui avait diagnostiqué une syphilis tertiaire me l'adressait pour le suivi d'un traitement anti-dépresseur qu'il avait prescrit !... Je pus ainsi engager une série d'entretiens, tous vite limités par le maintien féroce de parents idéalisés et le déni de toute conflictualité avec eux et leurs représentants internes. Je déduisai la force du refoulement ou du clivage par la puérilité affective, à la limite de la naïveté avec laquelle il peignait un tableau familial idyllique : le monde de Bambi ! Certes, la mère était un peu autoritaire, beaucoup même, mais gentille, quant au père, il était un peu effacé, beaucoup même, mais gentil ; et enfin, la sœur, elle était un peu caractérielle, beaucoup même, mais... etc. Le tableau familial esquissé dans ces pointes vite effacées et déniées semblait instaurer le clivage comme manière de penser, de parler et... d'être. Il avait traversé une longue période d'addiction sexuelle qu'il appelait avec une complaisance teintée d'orgueil, "mes conneries". Le jeu avec ses amis homosexuels était de savoir qui allait s'en faire le plus, et la performance était d'en faire tomber un. Un, c'était un hétérosexuel patenté, marié et père de famille, qui était détourné. Il y avait toujours à ce moment-là l'un ou l'autre pour prévenir l'épouse de la victime. Ce n'était jamais lui car il trouvait cela "vraiment pas bien". Le groupe se retrouvait pour des soirées dans le pur style des soirées hétérosexuelles d'alors, telles qu'il les imaginait. C'était la période de la libération sexuelle post-soixante-huitarde où l'échangisme, l'exhibitionnisme, les performances étaient obligatoires ainsi que le paradigme de la réussite de l'union sexuelle, quels que soient les partenaires : l'orgasme en commun. Joyce McDougall aurait dit de ces normopathes ou para-normopathes, qu'en toute chose ils adoptaient une attitude hyper-conventionnelle, symboliquement celle du missionnaire. Les chancres gonocoxiques puis syphilitiques et anaux pour lui, accompagnaient ces fêtes qui, d'être extrêmes, étaient funestes et ressenties comme telles par lui. Près de trente ans après, il était le rare survivant du groupe ; tous les autres étaient morts : surdoses, suicides, assassinats et plus récemment sida.
Avait-il changé pour avoir su se préserver ainsi ? J'ai pu saisir quelques bribes de son histoire pendant un moment, puis il cessa de venir. Je le revis plusieurs années plus tard, mais le charmant garçon ambigu et moqueur avait fait place à un pré-mélancolique délirant, furieusement projectif, à la limite de l'agression physique. C'est bien sûr l'impression qu'il m'en donnait, mais également à son médecin qui me le ré-adressait et à ses amis, à ses collègues de travail et à sa famille : la sœur et la mère me téléphonèrent. Que pouvais-je comprendre de ce renversement ? D'abord, ce qu'il m'en dit. Après notre séparation, il était tombé amoureux pour la première fois d'un jeune allemand. Pygmalion intentionné, il le protégeait du groupe d'homosexuels et le présentait même à sa mère. Il vécurent un an d'idylle, puis son amant le trompa et le quitta, en emportant leur "caisse commune" que lui surtout alimentait d'ailleurs. Ce détail trivial de la fin ordinaire d'une passion n'émergea pas d'emblée dans son discours mais finit pas revenir d'une manière insistante, puis presque exclusive. L'Arpagon de Molière fait rire depuis des siècles quand il pleure sur sa cassette volée : "Ma cassette, ma cassette". Mais Valentin ne me faisait pas rire (Arpagon non plus, d'ailleurs). Ses pleurs sur ses valeurs perdues avaient des accents de détresse, d'hilflosigkheit évident, mais méconnus par lui et qui devaient le rester ; il était floué mais devait se protéger de ces résonances en lui. L'actualité des traumatismes, la séparation et toujours la maladie présente et menaçante, verrouillaient s'il en était encore besoin, toute mise en liens avec son histoire, son épigenèse psychique, sa conflictualité interne. D'ailleurs, il ne voulait pas entendre parler de ces "histoires de psy". Royal dans sa dériliction, il affichait, avec superbe dans un isolement orgueilleux, l'abandon dans lequel il était et dont témoignait un effondrement progressif, social et physique. Je justifiai médicalement sa mise en invalidité, et le vis une fois tous les six mois à l'occasion de ses passages. Il s'était en effet rapproché de sa famille originaire du Sud.
Le temps passa. Je me demandais parfois pourquoi je continuais à recevoir ce patient à qui j'apportais si peu et qui était si peu satisfaisant. Devant l'importance du traitement et de ses effets secondaires, il m'était arrivé aussi de lui proposer une hospitalisation, en milieu psychiatrique, choisi (en tout cas cette fois-ci) par moi ; de là aussi, il revenait toujours avec un traitement augmenté.
Cette véritable addiction aux médicaments, à la médecine et aux médecins et à ce qu'ils symbolisent peut-être, le fixait dans un compromis de chronique et un statut de chronique. Ses angoisses étaient cataclysmiques et ses thèmes délirants toujours prêts à flamber et, bien sûr, jamais critiqués. Je reconstituais ainsi à travers le discours de sa sœur, de sa mère, et ce qu'il vivait et me faisait vivre, l'image d'un couple parental où le père était pratiquement insignifiant et la mère lointaine, monolithique, froide mais centrant le groupe. Une autre formulation serait de dire que le groupe familial le soignait. Bien plus tard, je découvris ce dont je me doutais : il passait l'essentiel de son temps dans sa chambre, alors que plus rien ne l'y retenait. Sa consultation avec moi était une de ses rares relations avec l'extérieur.
Que répétait-il ? Il était toujours impuissant, avait rompu avec le "groupe des homosexuels", sauf pour une tentative de vie en commun avec une femme homosexuelle et un chien, leur enfant adopté. Il eut là une relation affective authentique, mais leur construction leur parut à tous deux impossible à vivre, voire dérisoire ; toutefois, je crois que c'est avec respect qu'ils se séparèrent. Mais, il y a quelques années, son discours changea non pas dans sa tonalité mais dans son thème. Certes, il continuait à me provoquer : "Je n'ai pas eu de chance, vous auriez pu être pédé", et d'ajouter narquois en insistant bien sur le passé : "Eh, vous étiez mignon". Ce moment de drôlerie partagé était suivi par la classique revendication délirante. Il passait de la véhémence au désespoir : "Vous devez m'aider. Je suis effrayé par l'idée d'aller en asile. Vous ne pouvez pas me laisser tomber. Ce n'est pas humain, donnez-moi un médicament pour mourir".
Bien sûr, ce qu'il vivait n'était pas très humain. Je ressentis une réelle compassion pour lui. Depuis longtemps je lui avais proposé de le recevoir plus souvent, afin d'essayer d'entendre ce qu'il disait là, et surtout ce qu'il agissait. Comme chaque fois, il éluda. Un jour, il téléphona particulièrement angoissé ; je l'entendis comme agonique : "Je veux commencer une psychothérapie tout de suite". L'angoisse était massive. Je m'arrangeai pour le recevoir très rapidement. Je pensais à ce moment-là, très clairement, qu'il était en train de mourir. Le jour dit, à l'heure dite, il ne vint pas. Du moins, c'est ce que j'ai cru jusqu'à que du bruit sur mon palier m'alerta. Il gisait effondré sur mon paillasson, le dos contre le chambranle de la porte, entouré de quatre pompiers rigolards. Rigolards car gênés comme le dermatologue, le chirurgien, les médecins qui l'avaient soigné pendant ses hospitalisations. Il savait voir cela dans le regard des autres en général, et il l'assimilait à du rejet et du mépris ; il ne savait pas voir l'embarras, l'émotion, la commisération que ce petit garçon déguisé en grand gaillard suscitait à son insu et à l'insu des témoins.
Le médecin du S.A.M.U. l'avait examiné, il n'avait rien ! Je l'aidai à entrer dans mon bureau et l'examinai attentivement ; ses blessures étaient en fait très superficielles. Pourtant, je savais qu'il mourait, je le ressentais. Mais le ressenti, le senti-ment ; le senti aussi ment !... En effet, si depuis le temps de cette relation addictive aux médicaments et aux médecins je pensais que dominait chez ce philobate, pour parler comme Balint, le mécanisme du clivé projeté, je ne pouvais pas méconnaître que ma perception était constituée aussi de mes projections. Aussi assurai-je, comme sans y penser mais en pleine conscience, un double fonctionnement : celui du médecin pris dans l'urgence qui soigne et anticipe, et celui de l'analyste qui se sait pris par une autre scène dans un scenario imaginaire peut-être reconstruit par lui, mais ressenti comme agi par l'autre, comme pris en otage dans la scène inconsciente de l'autre. Ce qui dominait dans la scène de cette dernière consultation, c'était le calme ; paradoxalement le calme, comme un apaisement malgré la situation d'urgence. Il était très attentif, très présent, soucieux de ne pas gêner mon examen. Sa voix était comme en attente, pas convenue, un peu suspendue, mais bien juste là. A un moment, alors que j'étais derrière lui pour mieux examiner une possible blessure, tout naturellement, sa nuque se pose sur mon ventre, sur mon bas-ventre pour être clair ; je ne m'effaçai pas, au contraire. Notre posture à tous deux m'évoqua à ce moment-là la descente de la croix du corps supplicié du Christ contre le ventre de sa mère, enfin s'abandonnant, mais mort ou presque. Il se laissait aller en arrière, en agissant un "enfin" où je comprenais aussi "fin". Pour lui comme pour moi, l'ambiguïté de l'instant, son éventuelle apparence perverse, n'auraient été à ce moment-là que dans l'œil ou les fantasmes d'un observateur, et encore.
La scène était là, jouée, parfaitement claire pour moi, d'autant plus audible que depuis longtemps anticipée comme une réalité à associer dans les fantasmes, les représentations et les mots ; mais, pour lui, inaccessible, clivée, impossible à lier. Et depuis toujours, était-ce la scène ou une théorie que j'inventais et projetais pour penser l'impensable, là où le sol se dérobait !...
Ses antécédents, son âge, la chute qu'il venait de faire ne me permettaient pas de prendre un risque ; je lui proposai une hospitalisation en service d'urgence. Il accepta, soulagé ! Je commandai un taxi, l'accompagnai dans la rue. Il était appuyé sur moi, relâché. Je portais un enfant. Le lendemain, le psychiatre du service téléphona pour me dire qu'il allait bien, que sa famille était autour de lui. Le surlendemain, un interne embarrassé m'annonçait que Valentin était mort, de cause inconnue ; pourtant, il allait très bien ! Sa fin réalisait le destin de tous ceux qui, avatar des interactions-identifications précoces, sont le jouet d'un destin venu d'ailleurs, d'un discours venu d'ailleurs, qui les situaient à la limite du n'être pas, de l'impossible à naître. Il me semblait depuis longtemps que le scenario pervers pervertissait, c'était la demande primaire ; elle en était l'expression, son affirmation et son désaveu. La provocation homosexuelle en séance rejouait certes le scénario pervers, mais pervers en ce qu'il en masquait un autre, celui d'une demande indicible, impensable, demande d'amour s'adressant à un objet primaire énigmatique ou inquiétant dans sa double valence vie et mort, mort perçue mais clivée.
L'enfant floué n'avait pas pu faire le deuil d'une cassette de valeurs qu'il n'avait jamais reçue. Autre fut le destin de Marc gravement carencé également et qui avait les auto-calmants comme radeau de survie psychique : il était extrémiste. Le scenario pervers m'est apparu comme particulièrement semblable à ces addictifs de l'exploit, ces "esclaves de la consommation" ou de l'auto-combustion, "rouleurs de mécaniques" jusqu'à en mourir, les extrémistes. Ces figures modernes de l'action, dont la société fait des héros à consommation rapide, témoignent de ses mythes et de ses fétiches. Comme tout vrai héros, ils en meurent, en général, lors d'un parcours de passion marqué, certes, par la souffrance, mais surtout par la maîtrise exceptionnelle du corps et de l'esprit dans un univers toujours résolument inhumain, mais où eux se sentent vivre pleinement. Dans un corps-à-corps quasi fusionnel avec un des éléments fondateurs de vie : la mer, l'air, la montagne, ces "ocnophyles frénétiques" (encore Balint) répètent indéfiniment un comportement dont chacun pressent les origines obscures et lointaines mais n'en veut rien savoir, en un scenario marqué aussi par le déni, la néo-création. La sombre jouissance des extrémistes évoque une mise en scène inconsciente des liens avec l'objet primaire, absent, dévitalisé ou mortifère auquel il fallut échapper pour survivre, mais en ne l'abandonnant jamais ou en ne s'y abandonnant jamais non plus. L'emprise, l'auto-emprise alors assurent la contenance et suppléent à la défaillance de l'objet qui est symboliquement terrassé par l'exploit. Mais, dans sa confrontation à l'extrême, ce que le sujet découvre (et il ne peut pas survivre sans cela) c'est alors la capacité à régresser. Mais cette capacité à régresser est encore quelque chose qui fonctionne dans la maîtrise, une nécessité de survie. Autre est la situation de l'extrémiste qui, souvent arrivé au terme de son exploit, s'effondre quasi agonique ; il peut même, exploit accompli, mourir d'épuisement. Dans ces moments-là, sans la présence d'un entourage attentif qui assure alors la survie ou le rappel à la vie, il meurt. Ces moments-là, les moments de leur sauvetage très souvent, les extrémistes en parlent avec une gêne comme amusée, mais surtout embarrassée, comme par un plaisir coupable et ineffable : avoir été passifs, presque à leur insu.
Dans ces cas de figure, il ne s'agit pas, à mon avis, de masochisme primaire érogène, de survie comme le propose Beno Rosenberg, ni d'auto-sadisme remembrant que suggère Jean Gillibert, ni d'endurance primaire pour Daniel Rosé, mais un état encore plus primitif si ce n'est l'état primaire, celui du féminin pur de Winnicott. Ainsi Marc, lors de ses exploits, fut quelques fois réanimé ! L'indicible d'une souffrance et à lui-même insu, c'est ce que Marc put dépasser lors d'une analyse où je soulignerais l'insistance désespérée avec laquelle il venait s'ennuyer chez moi et m'ennuyer, ce que j'entendis comme m'enduire de haine.
Au début, ma voix l'étouffait et mes mots le désorganisaient. J'appris à l'attendre, longtemps. Puis iI fit un rêve : "Au fond de la mer, dans un trou, sous un rocher, il y a un crabe qui se cache ; il a peur. Un chirurgien masqué, ganté, avec de longues pinces de métal, essaie de le faire sortir. Il est très patient, très attentif à ne pas le blesser. Et le crabe se laisse faire". En même temps, il accompagnait sa dernière phrase par un retournement de la main et par un mouvement d'un ventre qui s'offrait à la caresse comme un enfant qu'on lange. Puis d'une voix presque inaudible, comme à l'essai, craintif, il ajoutait : "Je crois que le crabe c'est moi, et que le chirurgien c'est vous". Homo-érotisme enfin installé, je pus alors enlever symboliquement gants, masque et pinces. Il rêvait ses rêves au lieu de les agir dans un comportement, depuis quelques temps déjà lorsqu'il raconta la scène suivante. Alors qu'il s'apprêtait à démarrer son entraînement (il faisait un tour du lac avant sa séance du matin à 7 h 30), il voit nager une cane suivie de ses canetons. Amusé d'abord puis bouleversé, il s'assoit, pense et pleure.
Il découvrait, comme Valentin l'entrevit, qu'il peut exister une relation paisible et chaleureuse avec une mère et il pouvait alors en commencer le deuil. A cet instant-là, le sport français venait de perdre un grand champion !... Lui se confirmait dans la reconnaissance d'un corps érotique et d'un espace psychique avec des objets internes enfin identifiés ainsi que les affects qu'ils avaient suscités, au lieu de continuer à écraser haineusement sa mère sous sa semelle de marathonien, comme il avait fini par le penser. Enfin innocenté de sa culpabilité mégalomaniaque infantile, il allait pouvoir se reconnaître dans ses capacités de haine et de colère, et d'amour et de créativité.
Alors comment entendre ces survivants ? Dans un travail sur les auto-calmants, Szwec écrit : "L'extrémiste est en danger lorsqu'il se met à penser à ses objets". Soit, mais il l'est comme tout sujet soutenu ou contenu par une solution perverse ou une maladie psychosomatique. Or, dans la prise en charge de ce que Marty, avec David et De M'Uzan, a appelé la dépression essentielle, le dosage de l'écoute est déterminant. De M'Uzan écrit même qu'il ne faut donner à manger au sujet en perte d'être : "que des morceaux de lui-même". C'est dire combien cela oppose à une écoute "tout-terrain" et dite "compréhensive, médicale ou médico-psychologique, humaine, empathique", etc.
Bien sûr, d'autres questions émergent. Elles concernent le corps, mais le corps tel qu'il apparaît dans la voix, tant du thérapeute que du patient, et dans ce que j'appellerais la musicalité de la langue, la corporéité de la langue, le corps parlé par la langue, la pulsionnalité de la langue. Or, la voix est le véhicule des mots, le porte-parole qui comme le style contient les premières traces, notamment celles inscrites par "la première séductrice" (Freud). Le son est plus que véhicule du sens, il le signifie, il est affect, "noyau du sens" pour Bion, "enveloppe sonore" pour Anzieu, le "signifiant corporel" même et "regard sur le corps ému" pour Green. Pour Pontalis : "les idées n'existent pas et la pensée ne compte que si elle est métaphore d'un corps". Or la voix, interagit et produit des premières traces inconscientes de l'un et de l'autre, va être porteuse des signifiants et signifiés de l'interprétation mutative. Mais avec quelle musique ? Musique jouée ? Musique subie ? Musique, comme chez les grands artistes, bien placée ? Je veux dire parfaitement placée dans le moment transféro-contre-transférentiel sur la scène consciente et inconsciente, où se joue le remaniement des imagos ; le point T idéal !...
Quoi qu'il en soit, à moins d'arriver à prendre le ton de l'horloge parlante, c'est du self de l'analyste qu'elle témoignera, de son plus ou moins bon état, de la qualité de son authenticité et de la réalité de sa présence. Alors, ne doit-on pas penser que sur la scène de la rencontre avec un survivant, malgré une pensée dans l'opératoire et une symptomatologie d'une platitude mortelle, les voix qui la traversent porteuses d'autres et d'ailleurs, de visiteurs et de revenants, font de son théâtre un Opéra. C'est sa dernière chance !
C. V.
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