L'enfant
peut-il guérier sa mère ?
Drina
CANDILIS-HUISMAN
(17 rue Campagne Première, 75014 Paris)
L'imprévu de la naissance
Rien n'est jamais aussi imprévisible que la naissance de l'enfant. Les jeunes parents d'aujourd'hui vivent la contraception de manière tout à fait différente de celle de leurs parents, ils ne courent plus le risque d'une naissance-accident en tout cas dans une grande majorité des cas et pourtant, programmée ou pas, l'arrivée de l'enfant ne se déroule que rarement selon un plan bien établi. La maîtrise de la contraception semble avoir rendu au contraire plus difficile l'accession au statut de parents. Combien de femmes s'inquiètent d'une stérilité supposée quand l'enfant n'est pas au rendez-vous dès l'arrêt de méthodes contraceptives qu'elles pratiquaient depuis plusieurs années ? Combien de couples, après une longue vie en commun, vacillent à l'annonce de l'arrivée d'un troisième partenaire : l'enfant, pourtant tellement souhaité ? On pourrait aussi penser à toutes ceux et celles qui, alors qu'ils se sentent enfin prêts à s'engager dans le douloureux parcours de l'adoption, voient leur désir d'enfant se réaliser naturellement à leur plus grand étonnement. Si les progrès en matière de contraception ont creusé l'écart entre la sexualité et la procréation, ils font apparaître avec plus d'acuité un second type d'écart : faire un enfant et devenir parents. L'éclosion depuis une vingtaine d'années d'un champ de recherche neuf : la psychopathologie périnatale (cf. "Génération bébé" Psychiatrie française(9)) témoigne assez du désarroi des professionnels face au désarroi des futurs parents devant l'imprévu de la naissance. Tout se passe comme si la logique du prévisible dans laquelle s'inscrit la maîtrise de la contraception ne pouvait plus être mise en cause ni par les parents, ni par les professionnels. En oubliant la nécessaire imprévisibilité de l'arrivée de l'enfant, professionnels et parents s'exposent à se voir débordée par elle.
La naissance d'un enfant inaugure des liens d'une nouveauté radicale. Être neuf, sa venue au monde bouleverse le rapport des générations. Il met ses parents dans la nécessité de quitter leurs anciennes habitudes d'enfant de leurs propres parents, dans le devoir d'assumer leurs responsabilités vis-à-vis de lui, en même temps qu'il réactive chez eux l'intensité des affects et des émotions liés à leurs premiers conflits infantiles. Être neuf, il est quelque peu différent de ce que sa famille et ses parents, en premier lieu, s'attendaient à rencontrer et surtout il est immédiatement actif dans la mise en place des premiers liens. C'est dans cet écart entre l'attente des parents d'une part, attente forgée à travers les vicissitudes de leur propre histoire de fille et de femme pour la mère, de fils et d'amant pour le père, et les ressources propres de l'enfant d'autre part que va se tisser l'originalité de leur rencontre. Cet écart peut se révéler très fécond pour les deux parents, et leur donner le sentiment d'être complètement modifiés par l'arrivée d'un bébé. Il peut aussi les plonger dans l'inquiétude ou les conduites aberrantes auxquelles nous confronte la psychopathologie de l'enfant. Illusion d'un côté comme de l'autre sans doute, à laquelle se confrontera l'enfant dans son double aspect réel et imaginaire.
L'examen de l'enfant que nous pratiquons en maternité à l'aide de l'échelle de Brazelton(2) se situe dans ce moment délicat de mise en place des toutes premières relations. Il veut tenir le pari que l'enfant est un partenaire précieux pour la création des liens de parentalité et c'est en travaillant à mettre en évidence les ressources propres du nouveau-né qu'on peut encourager la mère à prendre confiance en lui comme en elle pour que s'instaure d'emblée un dialogue entre eux. Il nous faut maintenant décrire un peu plus précisément les principes.
Qu'entend-on par les ressources propres de l'enfant ?
Cette échelle, qui est maintenant bien connue, fut élaborée au départ par un pédiatre qui souhaitait se détacher des modèles étiopathogéniques alors en usage dans les évaluations pédiatriques du nouveau-né et mieux comprendre l'apport personnel des enfants à la constitution des liens familiaux et éventuellement à l'installation des premières difficultés relationnelles. En proposant une synthèse de l'examen neurologique pédiatrique et des connaissances apportées par les travaux sur l'attachement et les interactions, Brazelton a construit un outil clinique original qui fait de l'observation de l'enfant dans les premiers jours de la vie une "fenêtre" ouverte à la fois sur l'anténatal et sur le devenir à plus ou moins court terme de cet enfant. Cette métaphore signifie qu'à la naissance le nouveau-né est porteur de trois héritages en quelque sorte, celui de son patrimoine génétique d'abord, celui de son histoire in utero, tranquille ou agitée, et celui des représentations et des attentes que sa mère et sa famille se sont forgées à son sujet. C'est à ces trois choses que l'examinateur va penser en observant un nouveau-né.
Le patrimoine génétique, noyau fixe de notre équipement biologique pour le meilleur ou pour le pire, détermine les caractéristiques physiques de l'enfant, son identité sexuée de fille ou de garçon, les premiers éléments dont la réalité va constituer un socle d'identification à la naissance. " C'est une fille" ! "C'est un garçon" ! Tels sont les premiers mots entendus par les parents lorsque l'enfant est là. Ces mots résonnent très différemment de la révélation du sexe à l'échographie parce que la présence de chair de l'enfant les anime déjà d'un sens tout personnel. Dans une remarquable étude sur les obstacles à l'investissement parental en cas de naissance d'enfants atteints d'ambiguïté génitale, A.-M. Rajon(5) montre bien à quel point l'absence de certitude immédiate sur le sexe de l'enfant sidère les parents et le personnel de la salle de naissance, brise immédiatement le flux de représentations qui se met habituellement en route à la naissance du bébé. On peut évoquer à ce sujet la métaphore du "miroir brisé" employée par S. Sausse(6) à propos de l'enfant handicapé. Quand les choses se passent plus heureusement, alors le sexe de l'enfant, son aspect physique, ses caractéristiques biologiques deviennent autant de marques d'appartenance à une lignée paternelle ou maternelle et signent son entrée dans la famille.
L'histoire du parcours in utero est à considérer tant du côté de la mère que du côté du bébé. La prévention périnatale de la prématurité et de l'hypotrophie menée depuis de très nombreuses années dans les services d'obstétrique nous a mieux fait connaître les facteurs maternels susceptibles d'entraver le développement du bébé in utero. Si ces facteurs sont suffisamment connus, ils ne sont pas pour autant maîtrisés bien sûr. De plus des problèmes nouveaux (toxicomanies, virus V.I.H., précarité des conditions de vie, etc.) surgissent sans cesse, incitant les équipes de professionnels à réajuster leur politique de santé. De nombreux chercheurs à travers le monde utilisent l'échelle de Brazelton pour déterminer l'impact des conditions de la grossesse sur l'état du nouveau-né. Ainsi, par exemple, les toxines prises par la mère pendant la grossesse affectent l'irritabilité de l'enfant, sa capacité à contrôler ses changements d'état, son tonus, sa capacité à être pris dans les bras. Ces mères, dont les difficultés personnelles en font déjà des parents vulnérables, connaissent lors de l'arrivée de l'enfant des complications supplémentaires du fait de l'immaturité comportementale du bébé. L'examen de Brazelton apporte ici des données complémentaires à ce que les pédiatres connaissent bien sous le nom de "syndrome du retrait", en insistant sur la façon dont les différents éléments observables du comportement du bébé interfèrent avec l'établissement des premiers liens. Si de façon prédictive, on peut s'attendre à l'arrivée d'un bébé vulnérable pour toutes sortes de raisons, l'examen permet cependant d'insister sur les "points forts" de l'enfant en tant qu'individu.
Enfin dans ce qui constitue le bébé à la naissance, il faut inclure les représentations maternelles qui constituent un champ de recherche encore trop peu exploré, tant dans la définition que dans les concepts dont nous disposons pour en parler. Dans une étude menée en Jamaïque, K. Nugent(4) s'est intéressé aux effets de la consommation maternelle de marijuana sur les nouveau-nés en comparant divers groupes de la société rasta. Les mères dont le statut culturel et religieux est élevé dans cette société très hiérarchisée sont celles qui consomment le plus de cette drogue durant la grossesse. Mais paradoxalement l'examen néonatal de leurs bébés montre que ceux-ci semblent le moins en subir les effets si on les compare à d'autres groupes dont les mères ont eu une consommation égale ou inférieure. K. Nugent insiste sur le statut très particulier et privilégié accordé à ces femmes, et pendant la grossesse et dans la période immédiate du post-partum. Il avance l'hypothèse qu'on pourrait y trouver l'explication de l'état apparemment bon de ces enfants. Tout se passe comme si le réseau de soutien social qui entoure les femmes durant la grossesse exerçait aussi un effet positif sur l'état de l'enfant à la naissance.
Ce que l'on peut entendre sous l'ensemble des représentations maternelles dépasse de loin, me semble-t-il, la capacité d'adaptation de la mère, aussi bonne soit-elle, aux qualités de l'enfant. Les réflexions récentes sur l'extension des systèmes de classification psychopathologiques DSM-IV aux très jeunes enfants(8) insistent beaucoup sur cette capacité parentale. En réalité, si cette capacité peut être mise à mal lors d'une naissance difficile, une mère qui répondrait parfaitement à son enfant peut s'avérer tout aussi pathologisante. La mère "suffisamment bonne" de Winnicott dispose surtout d'un espace psychique vivant susceptible d'être transmis au bébé en dépit du poids de la réalité externe. C'est à cet espace que se réfère l'essentiel des représentations maternelles agissantes sur le bébé. Il reste encore à le définir. La naissance apparaît comme un moment de mobilisation particulièrement fécond de ces représentations, mais il existe plusieurs façons de les solliciter. L'examen de Brazelton choisit de s'appuyer plus précisément sur la présence de l'enfant.
Observations de l'équipement de base du nouveau-né par la méthode de Berry Brazelton.
Chaque enfant va montrer à des degrés divers un ensemble de compétences qui feront de lui un être unique. La première d'entre elles, tout à fait centrale, repose sur les alternances entre les états de veille et de sommeil et la complexité de ces états. Le nouveau-né s'avère capable, à sa façon, de réguler cette alternance des états en fonction de ses cycles d'attention et de retrait et de présenter de manière aussi individuelle, sur le plan quantitatif et qualitatif, une gamme d'états plus ou moins diversifiée. Lors d'une passation de l'échelle avec tel ou tel bébé particulier, certains vont traverser en souplesse les deux états de sommeil et les différents stades de veille (on observe six états différenciés déjà décrits en 1968 par Prechtl et Benteima), alors que d'autres basculeront sans qu'on puisse le prévoir d'un état d'assoupissement à des cris-pleurs inconsolables, ou bien resteront difficiles à éveiller tout au long de l'examen.
Dans la méthode proposée par Brazelton, l'observation fine des modifications des états chez un nouveau-né nous renseigne sur ses potentialités d'ouverture ou de fermeture aux apports de l'environnement et sur ses possibilités d'exercer une sorte de contrôle homéostatique sur eux. Un exemple banal fera mieux comprendre ce que je veux dire par là. On connaît à quel point le séjour en service d'accouchement est rempli sur le plan des tâches médicales. La porte de la chambre d'une accouchée s'ouvre dix à vingt fois par jour, pour les soins infirmiers, le ménage, les toilettes, les repas, la télé, l'état civil, etc. Pendant ce temps, les bébés semblent s'enfoncer dans le sommeil, entre deux tétées, avec de brefs moments d'éveil au moment des repas. Par contre, la nuit, lorsque le calme est revenu dans l'hôpital, il n'est pas rare qu'ils surprennent leur mère par des moments d'échange plus longs et plus détendus. C'est dire que très tôt l'enfant utilise la veille et le sommeil dans un lien étroit avec ce qu'il perçoit de l'extérieur. Sa capacité de régulation interne de ses états lui est d'emblée utile dans son commerce avec le monde extérieur. Voici un autre exemple tiré d'une observation.
Agnès est une petite fille de deux kilos, née à terme par césarienne. Sa mère souffre des séquelles d'un grave accident de moto qui lui a laissé un bras inerte. Elle est d'un contact difficile avec le personnel, bien que fin avec son enfant. L'examen se fera dans la nursery où l'enfant reste au chaud, en présence de la mère qui m'annonce d'emblée que le sommeil de l'enfant est très profond et que j'aurais du mal à la réveiller, sur un ton définitif qui pour moi masque sa légère déception. Le début de l'examen montre la qualité de ses réponses à l'habituation, le moment du déshabillage est très bien supporté contrairement à mes craintes au vu de sa vulnérabilité. Même si tout au long de l'examen l'enfant ne va jamais atteindre l'état 4, ses efforts pour être présente et percevoir dans un demi-sommeil ce que j'attends d'elle sont tellement perceptibles qu'ils modulent l'inquiétude que l'on pouvait se faire à son sujet. C'est d'ailleurs en prenant appui sur ses tentatives que je trouve en moi la tranquillité nécessaire pour poursuivre l'examen et permettre aussi à sa mère de se rasséréner complètement. Les mères sont loin d'être à l'affût de performances spectaculaires, elles sont par contre très sensibles au climat émotionnel de l'examen et à l'assurance que l'on retire du contact avec l'enfant. Les efforts de l'enfant, pourvu qu'on y soit suffisamment attentifs, sont un levier puissant d'instauration d'un climat de confiance à son égard.
Deuxième ensemble : l'organisation tonico-motrice. Avec l'échelle de Brazelton nous recherchons des patterns moteurs réflexes qui témoignent de l'intégrité du système nerveux central, mais aussi des postures et des attitudes motrices déjà individualisées. Ces patterns présents très tôt dans la vie fœtale deviennent à la naissance de véritables schèmes moteurs susceptibles d'aider le nouveau-né à explorer activement son environnement. L'activité motrice que nous décrivons alors se caractérise par une forme, une intensité, une temporalité qui, ajoutées à l'aptitude naturelle du nouveau-né à l'intégration, réussissent à transformer les informations en expériences.
Les deux parents d'Ambroise sont revenus pour une consultation après la sortie de la maternité, la mère ne s'expliquant pas l'épisode de dépression inattendue qu'elle traverse depuis la naissance de ce gros bébé en bonne santé, longtemps souhaité. Son activité professionnelle aux urgences pédiatriques la confronte à des bébés en état de grande détresse physiologique et elle est complètement décontenancée par le sien.
Le bébé est éveillé et calme lorsque je l'extrais du couffin où il est enfoui. Lors des épreuves d'orientation, son accrochage visuel et son engagement corporel sont intenses, surtout à mon regard et à ma voix. Il se prolonge par des sourires qui surprennent par leur maturité les deux parents. Je le pose sur la table pour examiner ses possibilités motrices, c'est à mon tour d'être surprise par une posture en opisthotonos qu'il adopte lorsque je cherche à l'attirer en position assise pour solliciter un redressement de la tête. Il se rejette violemment en arrière aussi lorsque je tente de le prendre dans mes bras et d'obtenir qu'il se blottisse. La mère s'est rapprochée très près de nous à ce moment-là, reconnaissant sans doute ici une image des difficultés qu'elle éprouve dans le holding de l'enfant. Tout en continuant à rester accroché par le regard à nos deux visages penchés sur lui, il se met à se téter vigoureusement la langue, ce qui provoque chez lui une certaine détente corporelle. Il devient alors plus facile de le contenir dans la niche constituée par le creux des mains et le support de la table. Il examine intensément et alternativement sa mère et moi. La mère, que je sens prise par l'intensité de la situation, commente le fait qu'il devienne alors possible de le réunir, de le rassembler corporellement et qu'il est effectivement très différent des bébés auxquels elle a habituellement à faire. Elle verbalise ainsi probablement la reconnaissance qui s'amorce en elle du fonctionnement autonome de l'enfant et le dégage des étranges bébés imaginaires qui l'habitaient jusque-là.
Troisième type d'organisation : l'organisation sensorielle. Ce que nous savons, c'est que la sensorialité première est amodale, amodalité qui permet au nouveau-né de transférer les informations d'un système sensoriel à un autre pour participer à la création d'un "sens commun" rendant possible une généralisation de l'expérience de type primitif(7). Le son de la voix humaine, la sonorité d'une clochette ou d'un hochet hors de portée de la vue du bébé, mobilisent son attention, inhibent ses mouvements et déclenchent une activité de recherche plus ou moins coordonnée et rapide selon les enfants. On peut observer la tête et le regard de l'enfant s'orienter vers la source sonore et capter avec avidité les traits du visage penché vers lui, entraînant l'adulte dans un échange visuel réciproque très intense sur le plan émotionnel. Cette mobilisation et cette coordination des capacités visuelles, auditives, olfactives ou peut-être encore tactiles, qui supposent une préprogrammation d'origine neurobiologique, sont un élément puissant de déclenchement des liens d'attachement entre le bébé et sa mère. Ils sont en place bien plus précocement que ne le supposait Bowlby(1) qui faisait démarrer les signaux d'attachement chez le nourrisson autour de la cinquième ou sixième semaine de vie. Mais, là encore, l'observation permet d'insister davantage sur le style et l'individualité de l'enfant plutôt que sur la qualité de ses performances. Les efforts que déploie un enfant pour mobiliser son attention et organiser son comportement au contact de l'autre dépassent largement l'inventaire de ses compétences sensorielles.
Enfin, dernier ensemble de ressources du bébé mis en évidence dans l'échelle de Brazelton : la régulation des états. Cette capacité s'apprécie à la lumière de plusieurs types d'observation (items) au cours de l'examen : la calinité du bébé, sa consolabilité, sa capacité d'auto-apaisement et de coordination main-bouche. On aborde ici le domaine très complexe des émotions et de la régulation des états émotionnels et l'on cherche à discerner comment le bébé prend appui sur l'autre (câlinité et, en partie, consolabilité) ou bien trouve en lui-même des possibilités de récupération (auto-apaisement et coordination main-bouche) en cas de stress ou d'épisodes de cris-pleurs. K. Nugent(4) a mené une enquête pour connaître la pertinence de l'examen de Brazelton auprès des mères. Parmi tous les items de l'échelle, les mères distinguent plus particulièrement la consolabilité par l'examinateur, l'orientation auditive, la câlinité et un peu plus loin l'auto-apaisement, alors que les capacités d'orientation visuelle viennent au deuxième plan. Il souligne encore que la situation la plus difficile à affronter pour les mères des très jeunes enfants ce sont les épisodes de pleurs. L'aide de l'adulte est alors impérativement requise, mais sous quelle forme se demandent les mères. Comme si elles sentaient intuitivement que c'est bien dans ces situations que le bébé se forge une représentation du soutien qu'elles incarnent pour lui. Constater que le bébé dispose en lui-même de possibilités de se venir en aide peut constituer pour les mères une surprise et un soulagement.
J'ai tenté de montrer comment l'observation des compétences de l'enfant pouvait devenir un outil de rencontre avec les mères parce que la possibilité offerte de partager un regard extérieur sur l'enfant mobilise les associations maternelles et permet de confronter leurs représentations largement inconscientes avec les possibilités de l'enfant dans la réalité. Il me reste à préciser la technique de cette observation.
Les interventions spécifiques
En tant qu'observateur extérieur, je ne dispose pas comme la mère d'une longue histoire avec cet enfant, je ne l'ai pas rêvé, je ne l'ai pas attendu, il ne m'appartient pas. C'est pourquoi un examen de ce genre demande un effort d'attention et de concentration très particulier pour atteindre en quelques minutes la proximité la plus étroite possible avec cet enfant inconnu et surtout pour tenter d'obtenir sa collaboration et celle de sa mère. Communiquer avec un nouveau-né requiert d'aménager un temps et un espace, c'est-à-dire un cadre favorable à l'observation. Le premier contact consiste à présenter à la mère les objectifs de l'examen, à baisser les stores de la chambre pour tamiser l'intensité de la lumière et à faire le silence quelques instants pour observer calmement l'enfant. Puis l'examen se déroule pendant une vingtaine de minutes, au cours desquelles l'attitude de la mère, ses remarques, ses étonnements sont des éléments tout aussi précieux que les performances du bébé, comme autant de manifestations émergeant du continent de ses représentations.
Une étude de Daniel Marcelli et coll.(3) menée à la maternité de Poitiers, a comparé systématiquement l'attitude de mères déprimées et de mères non-déprimées au cours d'un examen de Brazelton. Les interruptions intempestives, les sorties de la pièce, les remarques annexes semblent significativement plus importantes dans le groupe des mères déprimées que dans l'autre groupe, alors que les différences de performances des enfants ne sont pas aussi manifestes. Si ce résultat est à manier avec précaution, il souligne l'importance de l'attention à accorder à la mère au cours de la passation. Une brève vignette clinique viendra illustrer une fois encore mon propos :
Aimé est le dernier enfant d'une mère avec un passé personnel très difficile. Les aînés sont placés sur décision du juge et nul ne sait encore ce qui peut se jouer pour ce bébé-là. C'est dans ce contexte qu'est mené l'examen. Aimé se révèle un bébé fragile et endormi mais très prévisible aux épreuves d'habituation. Sa gestualité est harmonieuse et tranquille ; et, pourvu qu'on prenne le temps d'attendre qu'il réponde et qu'il soit confortablement enveloppé, il manifeste des capacités d'orientation bien adaptées. Alors que l'examinateur recherche la marche automatique et les réflexes d'agrippement, la mère quitte brutalement la pièce en disant qu'elle a soif. L'examen se poursuit donc sans elle. Puis elle revient quelques instants plus tard, en demandant ce qui s'est passé avec inquiétude. Encouragée à observer à son tour l'enfant, elle se montre envahie par l'émotion et l'embrasse. Elle avoue alors qu'elle pensait qu'il s'agissait d'un examen destiné à savoir si elle était capable de s'occuper de cet enfant, et elle constate qu'il est question de bien autre chose. Elle est très émue de le voir réagir à l'appel de son prénom et intéressée par la suite de l'examen. L'exemple de cette passation assez fréquente dans ses modalités lorsqu'elle s'effectue en présence d'une mère "à risque" montre aussi les ressources propres à cette mère, ressources destinées à être soutenues dans la durée pour qu'elles puissent constituer un socle de sécurité pour l'enfant. L'examen joue un rôle privilégié pour encourager la relation naissante et donner des pistes de prévention aux équipes qui prendront le relais de cette famille.
L'examen condense très rapidement des données variées. L'observateur doit s'efforcer le mieux possible de rester ouvert à ce qui vient tant de la part de l'enfant que de la part de la mère ou du père s'il est présent à l'examen. C'est un exercice d'équilibre qu'il n'est pas toujours possible de mener à bien. Autour de l'enfant se construit pour quelques instant une alliance avec le narcissisme maternel, qui renoue avec les tout premiers investissements qu'elle a pu connaître. Cela constitue un véritable travail sur soi pour l'observateur qui doit composer avec les contre-attitudes que les mères suscitent en lui. Si la cotation de l'examen dans l'après-coup peut paraître un exercice long et fastidieux lorsqu'il est pris dans le tourbillon de l'activité, il peut au contraire offrir un espace de réflexion et de reconstruction nécessaire pour mieux situer les séquences les plus significatives de cette rencontre à trois. Les mouvements empathiques de l'observateur pendant l'examen sont à considérer avec la même attention que le contenu des performances du bébé, la dernière version de l'échelle (1995) y accorde un intérêt spécial avec les items supplémentaires. Mon expérience actuelle m'enseigne qu'il s'agit d'un processus dans lequel on s'engage qui s'approfondit à chaque nouvel examen. Cela tient sans doute à la spécificité de ce moment particulier que constitue les premiers jours de la vie objet d'émerveillement pour nous tous à la mesure du refoulement qui s'y attache.
D. C.-H.
Références bibliographiques
(1) BOWLBY (J.), Attachement et perte, Paris, tr. fr. P.U.F., coll. Le fil rouge, 1981.
(2) BRAZELTON (T.B.), NUGENT (K.). Neonatal Behavioral Assesment Scale 3e ed. London, Mac Keith Press, 1995.
(3)MARCELLI (D.), BOINARD (S.), PAGET (A.), TOURETTE (C.). Attitudes des mères durant la passation d'une échelle d'évaluation du comportement néonatal, Devenir, 7, 3, p. 35-51, 1995.
(4) NUGENT (K.). Travailler avec les jeunes enfants et leurs familles dans une perspective interculturelle : les enseignements de la recherche in Le monde relationnel du bébé, sous la direction de M. Dugnat. Toulouse, Erès, 1997.
(5) RAJON (A.M.). La naissance de l'identité dans le cas des ambiguïtés sexuelles, Psychiatrie de l'enfant, XLI, 1, p. 5-35, 1998.
(6) SAUSSE (S.). Le miroir brisé, 1997.
(7)STERN (D.) (1985), Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, tr. fr. P.U.F., 1989.
(8) Classification diagnostique de 0 à 3 ans, Devenir, no 10, 1998.
(9) Génération bébé, Psychiatrie française, vol. XXIX 3/1998.
Des - livres - nous - du - mal
Georges Yoram FEDERMANN
(5 rue du Haut-Barr, 67000 Strasbourg)
"Reste une (...) attitude, qui consiste à prendre acte
des effets positifs de la chimiothérapie comme de la psychothérapie,
d'ailleurs, pour constater l'absence de guérison.
Amélioration il y a, mais dans le cadre d'une longue
durée qui justifie dans la pratique une option
d'accompagnement existentiel : le vrai travail psychiatrique,
c'est l'aménagement et la gestion du cadre à l'intérieur
duquel peuvent s'inscrire les progrès thérapeutiques ".Gladys Swain
"Dialogue avec l'insensé"C'est la découverte fortuite, début 1983, des registres de la bibliothèque des malades d'Erstein, tenus minutieusement(1) et d'une main tremblante(2) par M. M.(3) qui m'a fait prendre conscience de la présence du LIVRE à l'hôpital psychiatrique et dresser un début d'inventaire, à la Prévert, de ses fonctions entre les mains du "fou". Ce florilège a influencé mes représentations de la folie, du "fou"... et de moi-même et ma conception de la fonction et de l'exercice de PSYCHIATRE.
En effet, comment aurais-je pu imaginer parvenir à rassembler dix-huit fonctions du livre(5), alors que pendant mes premières années de pratique hospitalière je n'avais jamais pris conscience de la présence du livre dans l'institution, ni de l'existence d'une bibliothèque destinée aux patients.
De fait, bien que le livre fasse partie de notre civilisation je dirais même qu'il en est l'origine on constate qu'il ne pénètre généralement à l'intérieur de l'hôpital psychiatrique que sur un mode confidentiel et/ou facultatif, pour constituer ensuite le plus souvent des "collections mortes"(4) (ou des "chariots de consolation")(5) entreposées dans des locaux que l'on pourrait parfois désigner par le terme de "non lieu"(6) fonctionnant presque clandestinement(7), comme si le livre, ici, n'était pas en mesure de participer à "nourrir" l'esprit ("dérangé").
Bien sûr, je serais tenté de confronter les dix-huit usages du livre dénombrés à l'hôpital psychiatrique à la "triple fonction scientifique, éducative et de loisir" que les bibliothéconomistes attribuent à toute bonne bibliothèque publique [2], mais je me garderais de le faire, car je ne tiendrais pas seulement compte de l'usage du livre de l'imprimé pour être plus précis dans le cadre de la bibliothèque de l'institution, mais je prendrais aussi en considération les journaux quotidiens(8) et les hebdomadaires chrétiens "institutionnalisés"(9), les revues et magazines vendus au kiosque(10) quand il existe, le journal de l'hôpital(11), les livres de prières(12) et même les ouvrages dont font usage d'une manière franchement symptomatique des patients non hospitalisés.
Examinons certains usages... imprévus du livre dont les effets co-thérapeutiques ne font pas doute(13) (1), (3).
La fonction religieuse
Elle représente la première utilisation du livre dans les hôpitaux généraux (1676). Les insensés y sont accueillis au même titre que les pauvres, les chômeurs et les correctionnaires. L'Église est exclue de leur direction mais y maintient son autorité, comme l'explique M. Foucault : "On y mène une vie presque conventuelle scandée de lectures (...), il s'y fait des exercices de piété, des prières et des lectures spirituelles".
Aujourd'hui, qu'en est-il de la vie et de la pratique religieuses à l'hôpital psychiatrique ? Nous rendons-nous compte, nous les soignants, de leur existence, même si certains d'entre nous s'y intéressent ? Nous sommes-nous déjà entretenus avec l'aumônier, le pasteur ou le rabbin, qui ont c'est indéniable une influence énorme sur certains patients ? Savons-nous qu'une revue ("Chrétiens en Psychiatrie") très riche des points de vue multiples qu'elle véhicule traite des rapports de la religion et de la psychiatrie ?
Or, pratique, vie et lectures religieuses sont bien présentes dans l'institution et nous échappent le plus souvent. Peut-être serait-il important que les soignants aient conscience de cet aspect du vécu quotidien des patients qui renvoie au spirituel, non pas obligatoirement pour le maîtriser, mais pour le respecter et "reconnaître à ces personnes en détresse, comme l'exprimait le Cardinal Villiot, la place qui doit leur revenir dans la communauté humaine et dans l'Église".
La vie religieuse peut se traduire à l'hôpital psychiatrique par une lecture (sacrée) dirigée et/ou un commentaire des versets du Nouveau Testament, comme dans un C.H.S. où, chaque dimanche jusqu'en 1988, l'aumônier bâtissait son sermon à partir d'une citation de la Bible. Par exemple : "Vivre pour le Christ", Romains, 14, 7-9 ; ou "Ayez les sentiments du Christ", Philippins, 2, 1-12.
Il est intéressant d'aller voir dans le texte même, la teneur des versets cités. En ce qui concerne "l'Épître aux Romains", on peut lire, versets 7 à 9 : "Aucun de nous en effet ne vit pour soi-même ; aucun de nous ne meurt pour soi-même. Si nous vivons, c'est pour le Seigneur que nous vivons ; si nous mourons, c'est pour le Seigneur que nous mourons. Dans la vie comme dans la mort, nous sommes donc au Seigneur. Car si Christ est mort et a repris vie, c'est pour devenir le Seigneur des morts et des vivants"(8).
Sans engager de discussion complexe sur la justification ou non de la présence du Nouveau Testament à l'hôpital psychiatrique, à la lumière de l'extrait rapporté, on peut reconnaître que son contenu n'est pas anodin.
Mr. Gebus nous avait confié qu'il considérait ne pas avoir à s'occuper de questions de thérapies. Cependant il pensait qu'un soutien religieux pouvait aider la prise en charge médicale. A ce propos, il ajoutait que la plupart des médecins-chefs lui adressaient les patients présentant des préoccupations religieuses.
Aujourd'hui son successeur dispose les revues spécialisées à la chapelle à "la disposition et à la demande". Il est très attentif à l'attente de "pardon" de certains patients jeunes, probablement personnalités dépendantes. Une approche psycho-spirituelle systémique a été réalisée avec le pasteur et un praticien motivé.
Le "livre-objet" pouvait faire partie des collections personnelles "des pensionnaires" qui constituaient les patients de "classe exceptionnelle" internés avec des domestiques spéciaux et résidant en pavillon particulier (règlement modèle de 1838).
Aujourd'hui, il est encore possible de voir le livre remplir cette fonction chez certains patients (chronicisés) disposant d'une chambre individuelle. Le livre fonctionne alors comme "status-symbol" : signe d'appartenance à la catégorie des lecteurs plutôt qu'à celle des malades, par exemple.
Les fonctions d'information et d'intérêt littéraire se retrouvent évidemment à l'H.P. : le besoin culturel persistant, s'il préexistait, dans l'immense majorité des troubles psychiatriques chroniques (à notre sens).
Le "livre-cadeau" offert au thérapeute peut venir confirmer au patient qu'il a accès au "même" Savoir et à la "même" Parole que lui.
La fonction éducative, pédagogique et culturelle a joué un rôle historique fondamental.
A - Introduction
Je souhaiterais introduire ce chapitre par deux citations qui pourraient baliser idéalement le champ de l'éducation à l'hôpital psychiatrique.
Pour Henri Comte :
"L'enseignement doit être moins conçu comme l'apprentissage d'un savoir que comme une initiation aux méthodes d'accès au savoir. Selon une formule qui tend à être unanimement consacrée, sa fonction doit être moins d'apprendre que d'apprendre à apprendre"(2).Erving Goffman estime quant à lui :
"Bien que le "reclus"(14) s'il retourne dans le monde puisse renouer avec certains de ses anciens rôles, il est évident que d'autres pertes sont pour lui irrémédiables et qu'il peut les ressentir douloureusement. Il lui sera peut-être impossible, plus tard, de retrouver le temps perdu pour parfaire son éducation, progresser dans son métier, courtiser une femme ou élever ses enfants".On peut donc penser que l'hospitalisation "en milieu spécialisé", loin de marquer la fin de l'évolution culturelle du patient, serait en mesure dans de nombreux cas, d'en constituer le début. Tenir cette position, c'est reconnaître que la maladie mentale ne présente pas que des aspects déficitaires.
B - Aspects historiques
Du point de vue historique, on relève des marques de la tentative d'éduquer les fous dès le XVIIe siècle. Michel Foucault rapporte : "A cette sagesse, dans ses différentes formes, Willis en 1681, demande la guérison des folies. Sagesse pédagogique pour les imbéciles ; "un maître appliqué et dévoué doit les éduquer complètement" ; on doit leur apprendre peu à peu et très lentement, ce qu'on apprend aux enfants dans les écoles. Sagesse qui emprunte son modèle aux formes les plus rigoureuses et les plus évidentes de la vérité, pour les mélancoliques, tout ce qu'il y a d'imaginaire dans leur délire se dissipera à la lumière d'une vérité incontestable ; c'est pourquoi les études mathématiques et chimiques leur sont si vivement recommandées"(7).
La lecture des traités sur l'aliénation mentale est riche d'enseignement sur "l'utilité des écoles et des réunions pour le traitement des aliénés"(4). Mais on comprend d'emblée qu'il s'agit là, plus de "faire apprendre" impérativement, que "d'apprendre" et encore moins que "d'apprendre à apprendre".
Le but thérapeutique avoué du traitement (moral) est de "modifier l'organisation" par des remèdes moraux dont les plus efficaces "impriment au corps de nouvelles habitudes et une direction nouvelle aux organes cérébraux".
On peut aussi préconiser, comme David Richard en 1840 : "l'instruction scientifique, littéraire ou industrielle (comme) excellent moyen de traitement, en mettant en jeu les principales facultés de l'intelligence qui sont les modératrices des instincts et des sentiments".
Pour J.P. Falret, l'école s'inscrit donc à l'asile comme moyen d'appliquer le principe de "la diversion".
On s'aperçoit que la fonction de l'école n'est pas pédagogique ou culturelle, mais rééducative(15) et que le projet thérapeutique occupationnel prend une dimension quasi obsessionnelle. Ne s'agit-il pas de fixer l'attention des aliénés d'une manière prolongée et même constante ?
A la consultation de quelques traités du début du XXe siècle, il semble s'opérer un virage par rapport au contenu de ceux du siècle précédent. On n'y parle plus d'école alors que paradoxalement elle est devenue dans tout le pays dès 1882, obligatoire, laïque et gratuite. Mais curieusement les aliénistes, s'ils prennent toujours position sur le rapport du malade au travail intellectuel, ne le font plus pour le prescrire, mais plutôt pour mettre en garde contre ses excès.
C - Situation actuelle
De nos jours, sans doute, peut-on parler de pédagogie ("apprendre à apprendre") pour certains enfants hospitalisés dans les services de pédopsychiatrie, et de réapprentissage à l'autre bout de l'existence, par l'intermédiaire de l'entretien des facultés intellectuelles défaillantes et par des stimulations sensorielles, pour les personnes âgées souffrant de détérioration.
Toutefois, je souhaiterais rappeler qu'au XIXe siècle, les aliénistes, dans une intention thérapeutique, pour faire diversion au délire, se sont attachés à maîtriser l'univers pédagogique, qu'ils proposaient à leurs patients et, j'oserais dire, sans intention péjorative, à tenter de les rééduquer (et de les "régénérer"(16) même, à partir de 1857).
Curieusement au XXe siècle, les aliénistes semblent abandonner l'idée des écoles (et des bibliothèques) à l'hôpital (en tous cas ils n'en parlent plus dans leurs traités), peut-être parce que les méthodes thérapeutiques nouvelles offrent de meilleurs résultats (l'impaludation en 1917, la cure de Sakel, l'électrothérapie en 1938, la neurochirurgie vers 1936).
De nos jours, il apparaît pourtant que de nombreux patients, quelle que soit leur pathologie, trouvent un intérêt culturel et/ou éducatif à certaines de leurs lectures.
Il existe bien des écoles à l'hôpital psychiatrique, mais seulement en pédopsychiatrie, comme si l'enfant seul était encore modelable et cultivable. Les processus psychopathologiques auraient-ils une action si différente sur les patients avant et après l'âge de 16 ans (moment de passage de l'enfant vers les services adultes) pour que nous nous gardions de soigner leur éducation et leur culture ?
Passons plus rapidement sur la fonction d'évasion du livre au sens propre, c'est-à-dire que la démarche d'emprunter un livre à la bibliothèque peut servir de prétexte à sortir hors du pavillon d'hospitalisation fermé à clef (livre-alibi).
Au sens figuré, le livre constitue le moyen d'échapper à la réalité quotidienne, de s'évader donc, comme Don Quichotte.
La fonction symptomatique
Louis Wolfson dans son livre "le Schizo et les langues" écrit directement en français, illustre cliniquement que le fait d'apprendre simultanément le français, l'allemand, l'hébreu et le russe, s'inscrit comme symptôme dans le cadre de la schizophrénie dont il souffre ; symptôme qu'il faut certainement respecter puisque celui-ci permet au "schizo" de lutter contre l'angoisse de dépersonnalisation qui le submerge dès qu'il entend la voix de sa mère, s'exprimant en anglais.
La fonction de test thérapeutique
Là, la lecture ou si l'on veut être plus rigoureux, l'emprunt de livres, peut servir de point de repère de l'amélioration clinique au décours d'un épisode psychopathologique aigu.
Les fonctions déviées
Le livre peut être utilisé comme monnaie d'échange ou papier hygiénique.
Le livre "outil-fonctionnel"
Il peut s'agir de livres de loi dont useraient des patients présentant un délire chronique systématisé. On imagine volontiers tel quérulent processif engageant, code pénal à l'appui, un mauvais procès contre son "persécuteur", membre de l'équipe soignante.
Cependant, certains de ces patients semblent défendre "de bonnes causes". Le plus célèbre à nos yeux n'est autre que le "Président Schrebe " dont Freud, dans Les Cinq Psychanalyses et Lacan dans Le Séminaire. Livre III ont repris longuement Les Mémoires d'un névropathe pour en faire l'investigation psychanalytique.
On peut certes hésiter sur le diagnostic précis qu'il convient de faire porter à Schreber. Freud parle "d'un cas de paranoïa" et Lacan du "fou Schreber".
Cependant force est de reconnaître que tout psychotique qu'il fût, il a pu, le plus légalement du monde, obtenir le 14 juillet 1902, d'une manière magistrale, la levée de l'interdiction prononcée contre lui (et ce bien que la cour d'appel de Dresde ait admis qu'il se trouvait "sous l'empire d'un délire"). Pour s'en convaincre, il n'y a qu'à souligner la rigueur toute juridique avec laquelle Schreber fait lui-même "l'exposé des moyens d'appel", s'appuyant notamment sur le code de procédure civile.
Pour ne pas être trop long, je ne ferai que citer la fonction de vulgarisation et d'information médicale, la fonction de production littéraire (Nerval, Artaud, etc.)
Cet inventaire pourrait être décliné à l'infini. Il existe sans aucun doute un large éventail de fonctions de la lecture pour chaque lecteur.
Nous pouvons, grâce à ce florilège des fonctions du livre à l'H.P., nous interroger sur l'absence d'une (véritable) politique du livre et sur notre responsabilité de praticien face à cette carence.
La bibliothèque de l'hôpital peut elle-même avoir des fonctions psycho-socio-dynamiques comme le choix des livres et revues de nos salles d'attente. Reportons-nous à ce sujet aux travaux de R. Castel ou de J. Ayme.
Mais comment comprendre l'ostracisme régnant à l'encontre des bibliothèques de malades dans les hôpitaux psychiatriques et la "censure" ? N'y aurait-il que certaines catégories de patients qui pourraient s'adonner à la lecture ? Les malades mentaux seraient-ils insensibles aux effets de plaisir et de jouissance de la lecture ? "N'oublions pas, nous disait Lucien Israël dans Initiation à la Psychiatrie, que les malades mentaux continuent à représenter une minorité à l'égard de laquelle se manifeste la haine raciale ou raciste. Le malade mental représente le mal et chacun de se blanchir en tentant de découvrir un bouc émissaire qui viendrait lui prouver à lui, l'homme de bien, que le mal n'est pas en lui."
On sait bien, si en croit toujours L. Israël, que "la psychose ne limite ni les aptitudes intellectuelles, ni les facultés psychomotrices" et qu'"il est exceptionnel que le plus fou des fous soit fou en permanence. Il y a des moments où sa parole et sa conduite ne le distinguent en rien de tout un chacun. Peut-être grâce aux médicaments."
Prêtons attention aux propos de Groddeck qui estime : "Tout le monde est un peu fou, dit le proverbe, et ce proverbe peut avoir bien raison. Il est vrai, justement, dans le domaine sexuel. La folie passe là pour normale. Du moins, il ne viendrait à l'esprit de personne de juger le comportement folâtre des amoureux selon les mêmes critères que la conduite des conjoints d'un âge mûr. De même, en temps de guerre, (c'est particulièrement et dramatiquement d'actualité avec le Kosovo), on ne s'étonne pas de la folie bestiale du guerrier qui égorge des gens qui ne lui ont absolument rien fait, et pas plus de l'évidente extravagance de la mère qui a encore de l'admiration pour son fils, pourtant idiot. Les troubles du jugement et les dérangements de la raison sont des parties intégrantes de la vie normale, et si on ne les appelle pas pathologiques, on obéit uniquement à une habitude de pensée."
Et proposons la définition que donne Israël de la maladie mentale (op. cit., p. 228) : "La résignation est une chute devant un devoir de tous les instants, le devoir de s'arracher à l'état de nature, le devoir d'adamisation, de devenir homme. Devenir. Ce n'est pas un devoir religieux. Chacun peut y contrevenir. Chacun tente d'y échapper, et la conquête n'est jamais assurée. Toutes les chutes, toutes les rechutes sont tapies à nos portes. Ce n'est qu'en obéissant à la loi du devenir perpétuel que l'homme échappe au nivellement de la pathologie. Le "normal" ne saurait être le fixe et le définitif. Le durable, l'immuable est un souhait névrotique, anal. L'humain est le dynamique. La stabilité est la caractéristique de tous les troubles que nous avons décrits. Leur répétition inévitable, sans dépassement possible, et non pas leur nature, constitue la maladie."
Laissons le soin de conclure à Gérard de Nerval, cité par Shoshana Felmann(8) :
"Toute lecture est une sorte de folie, puisqu'elle repose sur une illusion et nous pousse à nous identifier avec des héros imaginaires. La folie n'est rien d'autre qu'une lecture vertigineuse : le fou est celui qui est pris dans le vertige de sa propre lecture. La démence est, avant tout, folie du livre, le délire une aventure du texte."G. F.
(1)Minutie qui relève du caractère obsessionnel de M. M. et fait merveille dans le cadre des fonctions de bibliothécaire qu'il remplit, ne venant jamais s'inscire là comme symptôme.
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(2)Tremblement entrant dans le cadre du syndrome neurologique dû au traitement neuroleptique.
(3)M. M., délirant chronique, responsable de la bibliothèque des malades du CHS de X..
(4)Collections dont le fonds d'ouvrages n'est pas renouvelé régulièrement... ou ne l'a pas été depuis longtemps.
(5)Le chariot est l'instrument mobile que les bibliothécaires poussent devant eux jusqu'au lit du malade pour lui proposer une collection d'un centaine d'ouvrages.
(6) "NON LIEU" est utilisé ici abusivement autant en ce qui concerne son sens que son orthographe (nous nous sommes permisde faire disparaître le trait d'union), mais le terme nous semble néanmoins exprimer avec force ce que les bibliothèques de malades représentent (ou plutôt ne représentent pas) pour la majorité des soignants.
(7) Clandestin : l'usage de ce terme est là encore quelque peu abusif, mais nous en avons fait le choix délibérément afin de retenir l'attention du lecteur. Evidemment le fonctionnement des bibliothèques n'a rien d'illicite à proprement parler ; par contre, on peut admettre qu'il se fait presque en cachette, dans le sens où l'activitéde la bilbiothèque ne donne pas (assez ?) lieu à une information destinée à l'ensemble des publics concernés (malades, mais aussi personnel infirmier, médical et administratif).
(8) Les dernières Nouvelles d'Alsace et l'Alsace.
(9) La Vie, Famille chrétienne et l'Ami du Peuple, jusqu'en 1988.
(10) On peut trouver quelques exemplaires du mensuel Lui sur un présentoir situé près du comptoir de la cafétéria.
(11) Vision.
(12) Le Nouveau Testament est dans tous les pavillons.
(13) Présentation de Robert Castel (3) in Asiles.
(14) "Reclus" : il n'existe pas en français d'équivalent au mot (anglais) "inmate", employé par Goffman pour déisgner ) la fois les personnes enfermées dans un hôpital psychiatrique, une prison, un couvent, etc... En choisissant le terme de "reclus", les traducteurs (Liliane et Claude Laine) ont voulu mettre l'accent sur l'isolement de ces personnes dans un univers claustral" in Asiles.
(15) Rééducative est à entendre ici dans le sens de rééduqyer : eduquer (moralement) une seconde fois et différemment, in Petit Robert, 1981, p. 1636.
(16) Régénerer : ce terme semble correspondre parfaitement à l'esprit qui anime Morel quand il publie, en 1857, son Traité des Dégénérescences.Références bibliographiques
(1)AYMÉ (J.), La participation des infirmiers à la psychothérapie, in Information Psychiatrique, 1959, 8.
(2) COMTE (H.), Les Bibliothèques Publiques en France, Presses de l'École Nationale Supérieure des Bibliothèques, 1977.
(3) GOFFMAN (E.), Asiles, Éditions de Minuit, 1968.
(4)FALRET (J.-P.), Des maladies mentales et des asiles d'aliénés. J.-P. Baillière, Paris, 1864.
(5) FEDERMANN (G.), Le livre, son rôle, ses fonctions, son utilisation à l'hôpital psychiatrique, Thèse de médecine, Strasbourg, 1985, 234 p.
(6) FELMANN (S.), La folie et la chose littéraire, Seuil, 1978, p. 66.
(7) FOUCAULT (M.), Histoire de la folie à l'âge classique. Gallimard. 1982.
(8) Le Nouveau Testament, traduction du Chanoine Osty et de J. Trinquet. S.I.L.O.E., Paris, 1964, p. 340.
Comme un enfant perdu
Gérard WEIL
(43 rue Thomas-Lemaître, 92000 Nanterre)Il est des esprits si vierges que Dieu même est tenté d'y inscrire la trace de sa présence. Un battement de paupières plus tard, le diable a déjà raturé cette prose exquise. Celui que désigne le doigt divin n'est pas le moins réprouvé. Différente en cela de celle d'ecclésiastique, la carrière mystique n'est pas de tout repos, qui consiste à se faire l'amant de la vérité malgré les masques dont elle aime se couvrir.
"Loudun, en plein Poitou, parmi les huguenots, sous leurs yeux et leurs railleries", pour le dire à la manière de Michelet, offrit au moment qui nous occupe, le XVIIe siècle, une scène idéale à ceux que l'autre en Dieu tentait, comme dit-on le fait le diable. Le seul mot de possession nous évoque à la fois l'étreinte et cette funeste confiscation de l'esprit, à l'occasion de laquelle un exorcisme est requis.
On voudrait que s'attestent, dans la chair de l'homme, des signes indubitables. C'est ainsi, par exemple, que fut sondé le corps d'Urbain Grandier, brûlé à Loudun, le 18 août 1634, vers cinq heures de l'après-midi, place du Marché-Sainte-Croix, parce qu'il avait commis sur les pauvres filles du couvent des ursulines ce que celles-ci avaient dit qu'il avait fait. Plus sûrement sans doute en raison de son peu de goût pour le célibat et d'un libelle dont il était peut-être l'auteur, "très injurieux à la personne et à la naissance du cardinal de Richelieu", écrit Théophraste Renaudot.
Mais cette mort est loin d'apporter la paix, l'ordre moins encore, au furieux tribunal de la conscience. Rien n'y fait. La preuve nourrit le doute. Le diable est dans la place, à l'intérieur des corps, opaques, rebelles, superbes, point trop carbonisé sous le soleil de la raison d'État voulue par Louis le Juste. La prieure du couvent, Jeanne de Belcier, dite Jeanne des Anges, en héberge sept, et notamment Léviathan, puissant séraphin dont la résidence est établie au milieu du front de cette fille bien née.
Monsieur le cardinal de Richelieu, en ce siège plus périlleux que celui de La Rochelle, résolut de faire marcher la troupe des jésuites. Entre en scène le père Jean-Joseph Surin, de l'illustre Compagnie, d'autant moins propre à cette tâche qu'il a l'esprit malade, "plongé dans des peines et pressures si extrêmes, qu'il ne savait que devenir". Le plus faible guerrier se hâte cependant : le provincial, ayant songé que l'idée n'était pas si bonne, voulut le retenir. Mais il était déjà parti.
Pendant l'avent de l'année 1634, les exorcismes sont pour la montre. Surin, lui, veut mener la prieure sur la voie de la sainteté. Il en jette des larmes, saisi de tendresse à son endroit. Or les démons ne mangent pas de ce pain-là, promettant plutôt "des merveilles et des choses qui flattaient la curiosité de tout le monde". Malheureux qui se fie à la fourbe du diable. Quelle est précisément la règle du jeu ? Avec des mots, chasser Béhémoth et sa troupe des enveloppes charnelles qu'ils tiennent à leur merci.
La prieure manifeste ses réticences avec subtilité : "J'entretenais volontiers ce père des grands travaux que les démons me donnaient à l'intérieur, mais je ne prenais pas plaisir qu'il voulut pénétrer dans mon intérieur." Mais l'autre n'est pas sa dupe : "Ce n'étaient que paroles artificieuses, ne venant rien de l'intérieur qui pût contenter ce père." Les armes dont il use sont l'Esprit, la doctrine, l'Évangile, au nom desquels il espère que sa patiente aura la force d'expulser ses démons. Pour ces êtres noués par l'exercice d'une pratique ennemie de la nature, Dieu représente l'objet qui libère au nom de l'obéissance. Surin, cependant, ne dédaigne pas les peu profonds mystères d'une pénétration toute psychologique : "Votre ennemi se sert de votre nature pour mieux couvrir son jeu." Le compliment peut lui être retourné. Au fil de son "oraison perpétuelle", il forme le vœu d'être la proie de l'esprit malin si la mère en était du même coup déchargée. Isacaron, grand pourvoyeur d'impuretés, lui confirme le fait : "Je te rendrai, dit-il, tout à fait misérable."
En effet le démon, la nuit du 19 janvier, s'insinua dans sa moelle, voulant "le contraindre à se déclarer pour le mal". L'obsession atroce par cet esprit le saisit, "s'entortillant dans les membres et faisant des morsures afin d'ôter le repos et d'inquiéter la pureté". Il eut alors l'idée, pour se défendre et s'en fortifier, de repousser ces attaques par une évocation de l'image de la Sainte Vierge "tenant le saint Enfant Jésus". Instantanément, le démon mollit et le père s'apaisa. Où l'on voit qu'une foi profonde opère bien des merveilles. Les assauts renouvelés de l'obsession sont autant d'occasions de s'en remettre à Dieu. Le drame est cette union si intime qu'il ne peut dire si Léviathan l'agite à sa guise, ou si l'esprit étranger qui le jette sur le pavé n'est pas le sien propre.
En présence de Gaston d'Orléans, frère du roi, le démon prit un malin plaisir à sauter de l'un à l'autre, retournant à la prieure d'où il avait jailli, après avoir laissé le premier tout à fait "hébété". Léviathan, jaloux de sa proie, la lui disputait, disant : lâche donc la mère, ne veuille point pour elle la sainteté ! De ces tribulations découlait seulement le désir de souffrir davantage encore, comme s'il était possible de vaincre en étant parfaitement vaincu.
Les voies du retour à Dieu sont tortueuses. Elles passent évidemment par la mortification de la chair, empire des anges déchus. Balaam, qui portait la prieure à bouffonner, sentit la morsure de la haire et de la discipline, et d'une certaine "ceinture de cuivre avec des pointes", à propos de laquelle elle s'écria, lorsque son exorciste voulut l'en dispenser : "Ah, mon père, vous voulez condescendre à ma nature ; hélas, non, je vous prie, suivez le mouvement que Dieu vous donne". Il faut s'arracher la chair à pleines poignées pour ôter toute prise à l'ennemi.
Il semble que, même en cette occasion, la meilleure médecine soit celle que l'on s'administre à soi-même. Dans son Autobiographie, Jeanne des Anges nous en entretient longuement : des maux la traversent, qui sont évacués par des flux de sang. Telle cette "fausse pleurésie", dont le sieur Fanton, médecin estimé, jugea cependant qu'elle était vraie. Saignées, défaillances, faiblesses... La guérison sera d'autant plus extraordinaire que le médecin la croyait impossible. Des nuées de l'esprit, surgirent son bon ange et saint Joseph dont la main, qu'il appliqua sur le côté droit, eut la vertu d'en ôter la douleur. La suave onction se recueillit sur la chemise qu'elle portait cette nuit-là, sous la forme de cinq gouttes "d'un baume qui jetait une excellente odeur". MM. Legué et Gilles de la Tourette, dont les idées sur la question sont bien arrêtées, supposent que Jeanne avait elle-même appliqué l'onguent, puisqu'elle en confectionnait depuis sa jeunesse. Cette conjecture, en effet, est "fort probable".
Les acteurs de cette pièce ne pensent pas autrement : ils savent que les mauvais penchants de leur nature offrent une pâture aux démons. Et même la reddition, lorsqu'elle se produit, n'est pas exempte de calcul. "C'était sur la fin de septembre, il s'y trouva grande compagnie, même de la Cour". Léviathan, si l'on ose dire, fit à l'exorciste la grâce de se soumettre à ses injonctions et fut chassé du corps qui l'abritait, comme un locataire indélicat. Ces personnes de qualité purent alors apercevoir, sur le front de cette fille, une croix sanglante qui venait de s'y graver. Le plus proche témoin se croit tenu d'ajouter "qu'elle n'avait point approché les mains de sa tête". Le suivant, Balaam, fit ce qu'il avait promis, c'est-à-dire, à sa sortie, imprimer le nom de Joseph sur le dos de la main gauche, en présence de gentilshommes anglais dont l'un promit qu'il "publierait" partout ce qu'il venait de voir. Dans le récit qui retrace le cours douloureux de sa vie, Surin mentionne un détail touchant : que le matin du jour où Léviathan s'éclipsa, il reçut l'impulsion de réciter le Pater, l'Ave et le Credo, "qu'il disait étant enfant". Isacaron, pour son dernier rendez-vous, se rendit à la puissance de la Sainte Mère de Dieu, dont il écrivit le nom, Maria, au-dessus du précédent. "Cela fut vu clairement par un gentilhomme nommé Monsieur de Sainte-Marthe."
Ces saintes marques, dont l'apparition se nourrit de tant de témoignages, ne s'effacent pas. Des années durant, son bon ange les lui renouvellera, ayant d'abord pris le soin de lui retirer son gant. Quoi qu'il en soit de cette routine, Béhémoth se fit tirer l'oreille. Il fallut négocier. Il jura ne vouloir sortir "qu'au tombeau de Monsieur de Genève (saint François de Sales)", à Annecy.
La logique du pandémonium n'est pas facile à saisir. La nuit, celui qui la visite, c'est Satan, sous les traits du père, qui lui tient de douteux discours. Vertige : "Mon esprit commença d'entrer dans une forte défiance de Dieu sur moi. " Justement, Béhémoth est celui qui la porte" à prononcer des blasphèmes contre la majesté de Dieu". Et les diables prospèrent, non par hasard, sur sa nature mauvaise, de telle sorte "qu'un démon et moi, c'était la même chose". Doit-elle se défier de Surin, si Dieu le lui commande, ou rester sourde à sa voix intérieure et remettre son sort entre les mains du père ?
Dans ce tourbillon, la question du voyage en Savoie procure une agréable diversion. Vu les embarras d'un tel pèlerinage, la voix de saint Joseph marchande à Béhémoth les conditions de sa capitulation. Il plierait bagages à Loudun, avant le voyage au tombeau de Monsieur de Genève. Le corps de la prieure ne serait pas soulevé dans les airs au-dessus des gradins. Enfin, Maria et Joseph s'étant un peu poussés, les noms de Jésus et de saint François de Sales se gravèrent avec les autres précieux stigmates poinçonnés dans la peau.
Chemin faisant, elle parut devenir ainsi la vivante relique de sa gloire, illustrée de caractères "très beaux et très vermeils". A Tours, par exemple, dit-elle, il venait quatre ou cinq mille personnes pour les visiter. Amboise, Blois, Orléans : l'exhibition des marques déplace les foules et les personnes "les plus considérables". Médecins, archevêques et grands seigneurs en attestent la merveille. On la donne à voir au peuple. A Paris, vingt mille personnes, dit-elle. Y compris le cardinal de Richelieu, qui baisa par deux fois le morceau de la chemise ayant essuyé le suc de saint Joseph, disant : "Cela sent parfaitement bon". En plein jour, la nuit mystique de la prieure dégénère en vague thaumaturgie. A Montargis, à Nevers, à Lyon, les marques se renouvellent, ayant tendance à s'effacer, autant que son incertaine présence cherchant à consister sous le regard d'autrui.
Le père, en ce temps-là, tombait en capilotade et devenait mutique en raison des avanies de ses propres démons. De Bordeaux, où l'avait relégué son infirmité, à Lyon par Toulouse, Avignon et Grenoble, le malheureux jésuite voyagea telle une chiffe muette. A Chambéry, "un petit morceau de sang du saint évêque", qu'on lui fit avaler, se gonfla d'air au fond de ses entrailles, grâce à quoi il devint capable d'éructer : "Jésus, Maria". Mais pas davantage. Ce qui gît en lui, infiniment resserré, s'étale à présent sur la vivante bannière que Jeanne est devenue sur le tard avec une duplicité candide. A Loudun, trois ans plus tôt, des possédées l'avaient souffleté de ces mots véridiques : "Médecin, guéris-toi toi-même ! Va-t'en à cette heure monter en chaire. Qu'il fera beau voir prêcher cela, après avoir roulé par la place !"
Toute sa peine se résume à ces mots de serrement, d'oppression, de véhémence entravée, cause d'abattement, de faiblesse, de ce qu'il n'avait "la puissance, ni de parler, ni de marcher, ni de faire aucune action qu'avec un extrême tourment". Avec Surin, nous touchons du doigt l'épouvante qu'entraîne l'absence absolue de repères. Pour le mystique, l'ultime recours est en Dieu comme la seule issue de son âme. Mais le moyen de boire à la source spirituelle si la volonté divine est précisément de l'ensevelir dans ce "précipice du désespoir" : la damnation ? Le point le plus pénible étant que la voie du bien lui était barrée parce que Dieu la lui avait interdite.
Le délire, peut-être pas, mais ce douloureux "embrouillement" de l'âme lui représente à travers le prisme de l'hérésie manichéenne les deux principes du bien et du mal qu'il discerne dans la matière, même en dînant. Si Dieu, qui veut le bien, le damne, il convient de lui obéir en s'ensevelissant dans le mauvais principe. Dans un tel état d'égarement, rien ne s'offre à son corps qu'un sol qui se dérobe, puisqu'il s'élança "il fut élancé", dit-il dans la Garonne, si pressé de rejoindre l'enfer qu'il ne voyait jamais un puits, ni la rivière sans faire "quatre ou cinq pas pour s'aller jeter dedans".
Il jubile intérieurement de se voir plongé dans un tel néant. Il se délecte à la pensée de se pendre "derrière le tabernacle du Saint-Sacrement", de se percer la gorge avec un couteau. Dieu est, mais pas sa miséricorde : le malheureux s'anéantit devant l'image de Jésus-Christ dans son manteau de colère rouge. Son corps est appelé "paquet", paria retranché de la société des hommes pendant près de vingt ans.
Mais il se trompait, ou plutôt un certain père venu le confesser lui dit qu'il se trompait, ou plutôt qu'il espérait que Dieu lui ferait la grâce de voir qu'il se trompait. Cette vertu, l'espérance, s'appuyait sur le fondement d'une parole, d'une "impression" qui lui "fit impression", et dont l'écho se prolonge longuement dans l'esprit. "Que je puisse vivre avec espérance comme les autres hommes" ? La parole désormais "substantielle" de son Dieu ne le nie pas : "Oui, cela se peut". Plus précisément, parole grosse de l'avenir qu'il n'est pas hors de son pouvoir d'espérer : "En doutes-tu que cela se puisse ?" Comme si, sous cette impulsion, s'était ménagée une vacance où son esprit pouvait enfin se mouvoir.
Si Dieu n'existe pas, le terme de l'extase est au fond d'un lit, voire celui de la Garonne. On reconnaît l'objet de la mystique à ce trait qu'il s'infuse en l'esprit de l'orant sans pour autant cesser d'être inconnaissable. Mais nous ne connaissons pas mieux que lui les démons qui régissent notre nature, et Dieu beaucoup moins bien, qui, dès l'enfance, lui imprima dans l'âme la vision de ses attributs infinis. L'ignorance, peut-être, où Surin se trouve d'une quelconque assise à sa personne le pousse à croire qu'il n'est de liberté qu'en Dieu, qui l'asservit absolument, opérant une sorte de renversement qui finit par donner du sens à son égarement. Avec un peu de chance, il pourra même se frayer un chemin vers ce qui se nomme, dans cette langue et cette religion, le prochain.
G. W.
Références bibliographiques
DE CERTEAU (M.), La Possession de Loudun, Julliard, Paris, 1970.
DE CERTEAU (M.), La Fable mystique, Gallimard, Paris, 1987.
MICHELET (J.), La Sorcière, Garnier-Flammarion, 1966.
Sœur JEANNE DES ANGES, Autobiographie, Jérôme Millon, Grenoble, 1990.
SURIN (J.-J.), Correspondance, Desclée de Brouwer, Paris, 1966.
SURIN (J.-J.), Triomphe de l'amour divin sur les puissances de l'Enfer et Science expérimentale des choses de l'autre vie, Jérôme Millon, Grenoble, 1990.
Notes sur "l'Imprévu attendu", ou la notion de suspense
Claudine ROMEO
(55 rue Servan, 75011 Paris)" Tout ce qu'on peut dire de vraisemblable,
c'est qu'il arrive aux mortels bien des choses invraisemblables ".
Agathon, cité par Aristote, Rhétorique(2) 1402 a 11" Dans une enquête, il y a toujours des détails qui
clochent et des fils qui ne se rattachent à rien.
Essayer de tout renouer valait-il tout le temps qu'il faudrait y passer,
il n'en n'était pas certain ".
Michaël Connelly Créance de Sang(6)Chapitre I
La règle des trois unités dans la Tragédie Classique semble insister sur la dernière, l'unité d'action.
Ce que ne disent pas les manuels de littérature de classe de seconde ou première, c'est que la règle ainsi formulée n'est pas une trouvaille du XVIIe siècle français, mais bien la règle mise en œuvre par les propres inventeurs de la Tragédie, les tragiques grecs : Eschyle, Sophocle, Euripide sont les plus connus.
Cette règle fut, une fois pour toutes, théorisée et formulée fermement par Aristote dans sa Poétique(1). S'il faut le rappeler avec le maximum de clarté pédagogique, c'est que le texte de la Poétique est habituellement et obsessionnellement cité seulement pour deux concepts maintenant banals, que n'importe quel psychologue amateur emploie aussi pour caractériser certains aléas de la vie quotidienne : la mimesis (mime, imitation) et la katharsis (purgation, purification), "cure kathartique", etc.
Sans s'appesantir sur la pertinence éducative de ces deux concepts difficiles à interpréter surtout le second, retenons l'action comme règle basique utilisant la mimesis et produisant la katharsis.
Au sujet de cette "action" (praxis) que des traducteurs rendent également par "intrigue", et qui doit, comme le précise Aristote, avoir un début, un milieu et une fin (télos), je veux montrer ici que :
- elle fait véritablement entrer une idée esthétique dans la philosophie ;
- elle fait entrer aussi cette même idée esthétique et philosophique dans le vocabulaire d'une thérapeutique, d'une cure, d'une suite d'événements psychiques dont l'évolution est finalement positive, etc;
- cette fin, elle est à la fois imprévue" et attendue. Elle coïncide, en même temps avec l'idée de dé-nouement, lequel, s'il produit effectivement la katharsis, apporte le " soulagement accompagné de plaisir " (Aristote les Politiques, chap. VIII, 7, 1342 a lignes 5-15).
A ce titre-là, même une fin "triste" Oedipe-Roi se crève les yeux en se découvrant parricide et incestueux est néanmoins la fin accomplie d'une enquête policière, menée avec succès par le protagoniste lui-même : ce qui est obtenu à la fin, c'est la vérité, et c'est bien. Impression forte qu'on avait déjà un peu deviné le coupable, que la vérité menaçait déjà au-dessus de nos têtes, comme une épée de Damoclès, et que néanmoins, elle éclate comme un coup de tonnerre imprévu, un tremblement de terre qui ébranle le spectateur jusqu'aux tréfonds.
Chapitre II
C'est la qualité intrinsèque, organique d'une émotion de rythme très lent puis, à la lettre, foudroyante porteuse d'une contradiction basique y compris dans son rythme particulier(1), qui nous saisit. Posant une notion si juste, si complexe, dont on vérifie la valeur dans le quotidien, aussi bien que dans la tragédie et certaines formes de romans, Aristote fait accéder à un haut niveau théorique la notion de suspense qu'il invente, tout premier dans l'histoire.
Production d'émotion si forte et efficace, l'objectif de tout bon roman policier, Oedipe-Roi en est bien sûr un, ou plutôt une pièce policière où l'action commence avec l'enquête et lorsque les crimes sont déjà accomplis.
Or, si la production littéraire, théâtrale ou filmique de cette émotion est, comme le dit Aristote, poésie pure, il faut bien voir que comme tout fait psychique, spontané ou provoqué artificiellement (si cette distinction est valable...), elle n'est pas entièrement du côté de l'affect.
Oedipe, découvrant la vérité, dé-nouant et re-nouant les fils emmêlés des faits et événements successifs, reconstituant dans le temps les éléments, obtient une compréhension d'abord au ralenti, puis précipitée, de la vérité. Cependant, celle-ci, comme le Dieu de Pascal, est sensible au cœur et ne reste pas conjecturale, se précipite dans tout l'affect comme dans un chaud liquide, même si la compréhension intellectuelle de l'intrigue met les choses en ordre, a quelque chose d'esthétique et, d'une certaine manière, de juridique(2).
"Il savait qu'une réponse peut continuer à déranger l'estomac, même si elle est satisfaisante sur le plan intellectuel"(7).
Ce "dérangement" du héros en même temps que du spectateur et du lecteur est un euphémisme et l'excellent roman de Connelly en est une preuve de plus.
Le rapport intellect/affect, enquête/résultat, vécu comme pure contradiction organique, intégrée de manière compacte et indissoluble pourrait d'ailleurs prendre la tragédie d'Oedipe-Roi de Sophocle comme paradigme universel de tout dénouement kathartique, de Sophocle à Hitchcock, l'enquête prenant soit toute la durée du film (Colombo, Oedipe-Roi) ou presque toute la durée du film. Tous les Poirot d'Agatha Christie sont aussi un peu le jeu circulaire des petites cellules grises.
Dans Blood Work(3) de Michaël Connelly, le crime principal, et même les deux autres, ont eu lieu deux mois avant le début ; le roman commence ainsi avec l'enquête.
Avec Colombo, la célèbre série, le crime a lieu à la deuxième ou à la troisième minute.
C'est ici qu'on vérifie une idée chère à Aristote, et qui l'oppose complètement à Platon y compris dans les répercussions au sujet de l'art et la poésie : il n'y a pas de séparation entre être et connaissance dans tous les écrits d'Aristote.
Cela va se vérifier dans la conception du temps et de l'enchaînement au théâtre : l'action est l'identification des relations entre les êtres déroulées dans la durée sous forme de faits : meurtres, reconnaissances, retournements d'alliance, renversements des rapports de force, découverte partielle d'éléments de situation jusque-là cachés, déclarations et argumentations au sujet de ces éléments. Il faut bien voir que les faits de pensée pour Aristote se situent dans la même temporalité, le même suivi et le même enchaînement causal(4) que les faits tout court.
Chapitre III
Comme ce qui donne l'occasion à l'être de se révéler (méchant, courageux, traître, pieux, amoureux, etc.) c'est l'action, les pensées (diainoiai) sont aussi des faits, avec leur expression (lexis).
C'est cette conception qui rend l'enquête aussi passionnante (effrayante et pleine de suspense) que les faits qui l'ont précédée. D'où ces romans policiers, à commencer par Oedipe Roi, dont la valeur de surprise à suspense est aussi forte dans l'enquête que celle d'enchaînement de faits bruts.
Pasolini, dans son beau film Oedipe est fidèle au mythe d'Oedipe mais pas particulièrement à la pièce de Sophocle puisqu'il met assez peu l'accent sur l'enquête, excepté bien sûr le dénouement final. Dans les Gommes, Alain Robbe-Grillet bien qu'il ne soit pas usuellement un auteur de romans policiers reprend le thème, Oedipe-enquêteur, et rend tout à fait l'atmosphère feutrée et violente d'une énigme dont la solution est déjà là "connue". Elle est apparemment dans l'inconscient qui, lui, n'a pas de déroulement temporel puisque, comme le dit Lacan, il n'a pas d'histoire.
Entrons plus précisément dans le vif d'une comparaison entre Platon et Aristote non au sujet de la poésie en général, cela a été fait mille fois, mais au sujet de la "ressemblance" dans l'art en général et dans la poésie en particulier, sachant que, pour Aristote, la poésie est la tragédie à suspense telle que je l'ai délimitée ci-dessus, et avec les questions : qu'est-ce qui est "imité" (mimé) par la poésie (tragédie) ?, en quoi se rapproche-t-elle de la philosophie ?, et en quoi se distingue-t-elle de l'histoire ?
Aristote invente tout, dans sa conception de la performance tragique, le suspense nous l'avons dit, mais aussi le suivi de l'intrigue, les séquences temporelles, l'unité de temps, à la différence de l'épopée qui peut décrire et raconter, parce qu'elle est longue et a plus de temps(5), et donc d'espace, plusieurs actions simultanées.
On sait que pour Platon les réalités vraiment réelles sont les idées, lesquelles sont, à un degré réduit, reproduites dans les choses particulières, que l'artiste peut ensuite imiter : trois degrés d'éloignement, pour ce qui est de l'art.
Pour ce qui est de la poésie, Platon, laissant de côté les poèmes ïambiques ou dithyrambiques, entame dans République Livre III la distinction de fond entre poésie épique et poésie tragique : problématisation initiale, reprise ensuite, amplifiée et résolue bien autrement, par Aristote.
Pour résumer : si chez Homère on trouve quelques passages, monologues ou autres, au style direct (deux points, ouvrez les guillemets...), tout l'ensemble est majoritairement à l'indirect, le poète raconte les actions et les pensées arrivées aux héros. Il parle rarement en son propre nom : c'est l'épopée, la chanson de Roland.
Seul le théâtre met en scène, au sens propre, les personnages qui eux-mêmes miment les actions.
Platon s'intéressant d'ailleurs beaucoup plus aux "caractères" (éthoi) qu'aux actions, on ne s'étonnera pas qu'il dérive sur le comédien, dont ne parle pas Aristote. Celui-ci reprend cette idée de "mimer", du mime (mimesis), assez mal traduit pas "imiter" (car s'ensuit une confusion regrettable avec les arts plastiques) -sur scène, on mime des actes ; le suivi (synthesis) des actes, est l'intrigue, l'action.
Michaël Connelly tout bon écrivain de policier est en même temps un peu théoricien dit : "il semblait pourtant bien que les inspecteurs n'aient pas jugé bon de tout restituer dans le temps. Ils n'avaient pas recréé la chaîne d'incidents dont l'événement était la somme". Il s'agit pour l'enquêteur, ex-agent du F.B.I., non de se découvrir lui-même le meurtrier, mais de découvrir celui qui a tué la femme dont les chirurgiens ont prélevé le cœur pour le lui greffer (il est très gravement cardiaque). Dans ce "Blood Work", il y a quelque chose d'une boucle où le protagoniste revient à lui-même, même si le cœur de la victime n'est pas vraiment le sien. Boucle caractéristique d'Oedipe-Roi en moins resserrée, mais aussi dans un autre registre, du Meurtre de Roger Akroyd d'Agatha Christie(5), où le narrateur est l'assassin et parle à la première personne.
Chapitre IV
L'idée de l'enchaînement d'actions dans le temps échappe complètement à Platon, qui parle de récit, s'intéresse aussi au discours direct(6) et indirect puisqu'il envisage plus l'épopée que le théâtre comme Pasolini dans son essai théorique sur le cinéma, Empirisme Hérétique.
Platon saisit la nuance mais ne s'intéresse pas à la différence profonde entre les deux, qui n'est pas seulement, récit d'un côté, et mimesis, de l'autre le drame, la tragédie. Récit épique qui peut être, nous l'avons dit, description simultanée, "spatiale" où se perd aussi, bien sûr, l'unité de lieu avec l'unité de temps.
Aristote précise que l'Odyssée est une "reconnaissance du début à la fin". Ulysse rentré à Itaque se fait finalement reconnaître par son précepteur. Ce n'est pourtant pas un drame, car trop long et trop dispersé.
En effet le mouvement par lequel le temps est perceptible, puis connaissable, dans Aristote Physique Livre IV(4), est le mouvement des sons en même temps que celui des actions. Musique et voix qui s'accordent plus ou moins bien d'ailleurs selon qu'il s'agit de l'un ou de l'autre des instruments : la flûte, dit Aristote, s'accorde mieux avec la voix que la cithare. Ce qui se mime, c'est le son de l'action dans son suivi temporel.
Mouvement du temps, du son, de la voix humaine, et non pour raconter une action, mais pour la mimer à la première personne, de telle façon que les actes présentent un suivi "serré" et "progressif" à la manière d'une musique à la fois mélodique et rythmée.
L'unité d'action des drames, dans son mouvement, opère un effet semblable à celui d'une pièce de musique classique, linéaire, qui se suit sans diversion et sans dérive du début à la fin, d'une manière très resserrée. Mais ces points de vue sur l'imitation dans un temps unifié, lui-même soit reconstitué, restitué, ou au contraire résumé et concentré ce que nous verrons plus loin, a des incidences sur la relation entre art et connaissance, et sur la différence majeure entre Platon et Aristote.
Platon calque son point de vue sur la Poésie en général et donc la Tragédie sur sa méfiance à l'égard des arts plastiques. S'il admire le divin Homère, dont il a été nourri comme tout grec cultivé, et que Socrate cite d'ailleurs sans arrêt, il le rejette lui et les autres poètes hors de la cité (Ion).
Comme les autres artistes, le poète produit une chose éloignée de trois degrés du véritable réel, imitant des choses concrètes dont le statut est "anecdotique", qui déjà mentent par rapport aux idées correspondantes car elles sont partielles, vues sous un seul angle.
Il produit une image d'images. Cette activité, bien que "divine", s'oppose en tout point à la véritable connaissance et à toute forme de compétence (République - Livre X(10)). "L'art d'imiter, dit Socrate, ne touche qu'une partie de chaque chose et cette partie n'est qu'un fantôme".
On sait que pour Socrate, parler de tout, comme les poètes, mais aussi les rhéteurs et les Sophistes, est preuve d'incompétence. Seul le spécialiste parle correctement et connaît.
Par ailleurs, pour ce qui est de l'efficacité de la poésie puisqu'après tout c'est sur cette question énorme qu'Aristote reprend Platon dans La Poétique, et répond par la katharsis , les poètes sont nuls dans la vie "réelle" : qu'ont-ils réalisé, demande Socrate ? Homère et Hésiode n'ont joué aucun rôle ni sur le plan militaire, ni sur le plan politique.
Chapitre V
C'est ici que se raccorde la conception d'Aristote, dans La Poétique, pour ce qui est du rapport au réel et du problème connaissance/compétence.
Il faut voir comment le stagirite envisage la tragédie du point de vue de la connaissance. Cela s'applique aussi au drame. Il parle aussi rapidement des comédies à retournement final, "à reconnaissance" comme on en voit encore chez Beaumarchais (Le Mariage de Figaro) et Hugo(8) (Lucrèce Borgia) : c'est une voie d'accès puissante au connaître, et ce, par et dans les actes, et au cours d'une performance temporelle "jouée" dans le temps, dimension réelle du monde concret (Platon, au contraire, a une conception toute mathématique du temps). Cela se vérifie en ce qu'elle s'oppose radicalement à l'histoire et à l'épopée, pour se ranger du côté de la philosophie.
L'histoire est science des événements particuliers, des "épisodes", elle est anecdotique, et surtout, au regard des enchaînements des causes, elle n'apporte rien. Elle apparaît souvent comme succession de séquences fortuites, dues au hasard (tuché). Comme l'épopée, elle est dans la multiplicité et l'émiettement spatio-temporels, pas dans la succession des causes, qui est le fond même de l'intrigue dramatique. Les regroupements sont alors des co-incidences. Les successions de faits sont non indiciels, ou rarement, or l'indice (seméion) est aussi une rouage précieux du drame.
Déjà en ce sens, le drame est bien plus proche de la philosophie, car il est le jeu "logique" (logikos) y compris dans son expression (lexis).
Autre point admirable, peu remarqué car on s'obnubile souvent sur le sens de mimesis et katharsis, à propos de ce texte pourtant si riche et si clair, Aristote dit et répète que c'est l'action (praxis), l'intrigue, qui compte, et pas le ou les caractère(s) (éthos).
Le caractère importe peu, "on peut avoir une tragédie sans caractères, mais pas sans action". Sans insister sur le fait que les héros tragiques d'Eschyle à Racine ont des personnalités très stéréotypées effectivement, qu'ils sont déjà des types ou prototypes tels qu'en parlera Jung, ce sont effectivement les actions prises dans une suite "logique" "nouée puis déliée" (ploké : entrelacement, tresse, trame, intrigue ; lusis : dé-nouement, di-lution, solution d'un problème etc. mot qui vient du grec avec le radical... lu...).
Il faut donc un nœud qui se dénoue ensuite, avec un rythme déjà défini plus haut, très particulier, que je nomme "suspense", une "affaire" qui se noue et dénoue lentement et qui pourtant est brusquement tranchée, à la fin (télos).
Aristote se moque du faux réalisme des "caractères". Il pense en terme de situation et d'action et à ce titre-là, remplace la réalité fidèlement copiée (fût-elle, comme chez Platon, abstraite) par le vrai.
Il prend sur Platon une position inouïe, insoupçonnée jusque là, la grandeur des tragiques n'ayant été chantée, louée en philosophie, que par les sophistes, lesquels ont été mis au ban de la philosophie grâce à la médisance de Socrate.
Chapitre VI
En effet, c'est en n'étant pas réaliste, en ne "copiant" ni des choses, ni des caractères réels que la tragédie "mime" véritablement la vie, et surprend de manière saisissante. S'attachant à l'action dans une situation, elle révèle l'universel de l'humain. Ceci n'est possible pourtant que si les situations, elles, paraissent très circonstancielles, concrètes.
Dans le Meurtre de Roger Ackroyd(6), on a Poirot :
" Soyez sûr qu'il y avait une raison.
Quelle pouvait-elle être ?
Lorsque nous la connaîtrons, nous saurons tout. Cette affaire est très curieuse, très intéressante "... La manière dont il prononça les derniers mots était indescriptible. Je sentis qu'il examinait le cas sous un angle très spécial et je ne pus comprendre ce à quoi il pensait...",
note le Dr Shepard, qui se révélera plus tard être le meurtrier.On peut encore aller plus loin dans la conception qu'Aristote se fait de l'intrigue. En effet, nous n'avons mis en évidence que le mot praxis, l'action. Cependant l'histoire celle avec un petit h, celle qu'on raconte dans une tragédie, se nomme précisément en grec mythos, qui a donné mythe.
Ainsi, nous rejoignons l'usage que fait Freud des mythes d'Oedipe et de Moïse par exemple ou du marchand de sable dans les contes de Grimm, sans oublier cependant, que dès qu'on lâche la structure à suspense et à resserrement dans le temps, on n'est plus tout à fait dans l'efficacité tragique, quelle que soit l'interprétation qu'on donne au mot katharsis.
C'est dans une performance assez courte et bien ficelée (ploké) que se saisissent les affaires humaines ; finalement, c'est ce que dit et répète Poirot, tout comme Aristote. Ainsi, toujours dans Roger Ackroyd, Poirot :
" Croyez bien, monsieur, que mon travail était intéressant. C'était le travail le plus intéressant de la terre.
Vraiment, dis-je d'une voix encourageante.
Oui, j'étudie la nature humaine, monsieur.
Magnifique, dis-je avec doute. "Dernier point fondamental, qui montre encore beaucoup plus clairement l'anti-réalisme, au sens courant, d'Aristote face au "réalisme idéél" de Platon. En effet, peu importe qu'une intrigue, qu'une histoire, qu'un beau mythe, soient vérifiés dans la réalité. Aucune importance qu'Antigone et ses malheurs aient ou non existé. Lorsqu'on a une histoire une et bien claire (sophé), encore faut-il qu'elle soit vraisemblable pour être convaincante (je cite) Ainsi, Poétique chapitre 9 : "Le rôle du poète ne consiste pas à dire ce qui s'est passé mais ce qui pourrait arriver, ce qui est possible selon le vraisemblable ou le nécessaire", puis "les poètes construisent d'abord l'intrigue à l'aide de faits vraisemblables..."
Cependant encore ch. 9 "ces événements se produisent contre notre attente tout en s'enchaînant pourtant les uns aux autres". On est donc immergé dans l'imprévu attendu, le "deus ex machin " (mechane est d'abord un mot grec, avant d'être latin) étant déjà comme les objets de l'inconscient, toujours déjà là, dans les coulisses ou dans les limbes.
Les chapitres 13 et 14 de La Poétique précisent les procédés pour produire ce résultat inouï, dont l'effet fabuleux est nommé par Aristote, katharsis, sans autre précision.
Aristote assortit ce résultat de notions comme la structure et le schéma, dans la performance, le chemin suivi. Dans L'inconnu du Nord-Express(7), Patricia Highsmith, cerne l'état d'âme d'un des deux protagonistes, Guy :
"Il avait l'impression maintenant qu'il avançait sur un chemin tout tracé et que, même s'il l'avait voulu, il n'aurait pu s'arrêter ni changer de route".
Aristote note à propos de la causalité dans la Métaphysique(3) et de la chaîne des causes dans la tragédie (Poétique) que la "ligne de l'action ressemble à un dessin en noir et blanc", c'est un schéma certainement davantage resserré et synthétisé (Aristote parle toujours de la "synthèse" ou "succession dans le temps" des actes) que développé ou enjolivé.
"Il passe la matinée à gommer et à tailler des crayons et se dit qu'il lui faudrait encore quatre ou cinq jours, ce qui le mènerait bien en avant dans la semaine suivante, avant de pouvoir mettre noir sur blanc une vague esquisse".(8)
Épilogue
Last but not least :
Pourquoi vouloir à tout prix appliquer cette notion de "dénouement à suspense", pas seulement aux tragédies classiques, à certaines comédies à retournement comme chez Beaumarchais et Mozart, au drame romantique, mais aussi au roman policier ?
Il serait plus correct sur ce point de s'en tenir au film policier, à Hitchcock par exemple, le film se performant effectivement dans le temps comme au théâtre.
La réponse est elle-même étonnante, renversante. Aristote affirme sans hésiter, dans cette même Poétique qu'on a encore plus de " soulagement accompagné de plaisir (katharsis) " en " lisant les tragédies " qu'en les voyant jouer, ce qui est un comble après tout cela ? !
C. R.
(1) Le facteur temps est longuement analysé par Aristote dans le texte
(2) Cela se traduit d'ailleurs par de graves retombées judiciaires.
(3) En français, "Créance de Sang" élimine le mot Work ; or, en grec et dans la Poétique, Aristote parle de "ergon" : le travail ou effort d'un acte.
(4) Toutes les recherches "scientifiques" d'Aristote dans la Physique, les Parties desAnimaux, la Métaphysique s'appuient sur la recherche des causes et de l'enchaînement causal.
(5) Temps et espace, définis l'un par l'autre dans la physique d'Aristote, comme dans toute tradition philosophique.
(6) Thème du discours indirect libre, ou direct, que Pasolini pose, pour le cinéma, avec une rigueur théorique créative.Références bibliographiques
(1) ARISTOTE, Poétique, Éd. Bilingue, classiques en Poche, Les Belles Lettres, Paris, 1997.
(4) ARISTOTE, Physique, Livre IV.
(6) CHRISTIE (A.), Le meurtre de Roger Ackroyd, Le livre de Poche policier, Paris, 1961.
(7) CONNELLY (M.), Créance de sang, Seuil Policiers, Paris, 1999.
(8) HIGHSMITH (P.), L'inconnu du Nord Express, présent. A. Hitchcock, Poche Policiers, 1951.
(9) HUGO (V.), Préface d'Hernani, Classiques Garnier.
(10) PLATON, République, Livres II et X, Ion.
(11) PLATON, Ion.
(12) PLATON, Gorgias.
La sagesse dans la vallée
Jean-Yves FEBEREY
(18 B rue Catherine Ségurane, 06300 Nice)Depuis quinze ans, Patrick Duvivier est installé avec son épouse Évelyne dans la Vallée de la Bendola, au-dessus de Saorge (Alpes-Maritimes). Il y exerce le ministère de pasteur swedenborgien, mais cette fonction ne prend qu'une part limitée de son temps, à côté de l'organisation de stages et bien sûr des charges de la vie quotidienne dans un environnement naturel magnifique, mais éloigné des facilités de la vie dite moderne. Dans cet article, nous voudrions souligner les particularités de son parcours, fruit de rencontres avec des personnes, des enseignements et des textes, et son inscription dans un site historique et géographique tout à fait propice. Sans que cela en altère la singularité, nous voudrions aussi le rapprocher de certains mouvements à l'œuvre dans notre société, et dont nous recueillons régulièrement l'écho.
Après avoir entamé une formation en arts plastiques, Patrick Duvivier a eu l'occasion d'entrer en contact avec des personnes étudiant la théologie, ceci par l'intermédiaire du superviseur de sa psychothérapeute, qui animait un groupe de travail. C'est là qu'il a appris à connaître l'œuvre d'Emmanuel Swedenborg (1688-1772), savant et philosophe suédois auquel s'est intéressé en son temps Emmanuel Kant (1724-1804). Celui-ci aurait délégué(1) un étudiant auprès de Swedenborg, mais n'en aurait rien dit ensuite, sans doute parce qu'il était à la fois fasciné et repoussé par son "extravagance déclarée"(3).
Mais c'est au cours de trois années d'études théologiques aux États-Unis (où les disciples de Swedenborg sont plus nombreux qu'en Europe, Angleterre exceptée) que Patrick Duvivier a approfondi sa formation, en y rencontrant aussi les mythes et savoirs thérapeutiques des Amérindiens, qu'il pratique à Saorge.
Pour situer le parcours de Swedenborg, disons rapidement qu'il a été un savant des Lumières, reconnu par de grandes universités européennes, et que c'est vers l'âge de 50 ans qu'il a eu ses premières visions et révélations intérieures. Il s'est alors retiré du monde pour étudier dans une petite cabane de son jardin l'hébreu et le grec, et méditer sur la Bible. Il aurait été initié à la Kabbale par son professeur d'hébreu. Mal vu du clergé luthérien, au point que sa liberté en fut menacée, ce fils de pasteur a dû s'exiler en Angleterre où il est mort deux ans après, à l'âge de 84 ans. Personne ne trouvera de mauvais goût un rapprochement avec la fin de la vie de Freud, même si le contexte n'était évidemment pas le même. Dans la postérité spirituelle de Swedenborg, on notera le père de l'écrivain Henry James, pour qui la doctrine était comme un " baume mental " où il trouvait un grand réconfort.
Revenons un instant sur Kant et Swedenborg(3) : le philosophe s'était ruiné pour acheter ses livres et rend compte de sa démarche dans les Rêves d'un visionnaire(4). Il y examine les rapports entre occultisme et métaphysique et reconnaîtra plus tard sa "naïveté", c'est-à-dire la relation entre sa pensée et ses superstitions secrètes. En revanche, comme l'expose Monique David-Ménard, il ne renie jamais ce qui, dans l'ordre du sentiment, "l'a entraîné à penser sur le chapitre litigieux de la ressemblance entre occultisme et métaphysique". Elle ajoute plus loin que son audace ou son inconscience dans la lecture de Swedenborg en font un interprète que Freud reconnaîtrait parmi les siens(3).
Retour dans la vallée. Arrêtons-nous sur les différentes pratiques de guérissage et/ou de recherche spirituelle proposées à Ipailla par l'Association Chrysalis(5). Il y a la retraite studieuse dans la maison en bois ouverte sur la forêt, les ateliers d'étude biblique et swedenborgienne, la méditation, les stages de massage et guérison, mais aussi la prise en charge de personnes ayant des problèmes psychiques plus lourds (dépression, dépendance) dans un contexte de post-cure. Enfin, il y a la hutte de sudation qui est la version du sauna des Indiens d'Amérique, appelée aussi "hutte-médecine", pratique rituelle qui comporte toujours un temps de méditation, et "last but not least", le stage itinérant dans la Vallée des Merveilles, le célèbre site où se trouvent des milliers de gravures rupestres, dont la réalisation se serait étendue du mésolithique (5 000 ans avant notre ère) jusqu'à l'époque romaine. Longtemps objet de superstitions dont témoignent les noms (Diable, Corne de Bouc, Malédia), la région du Mont Bégo est devenue au XIXe siècle objet de connaissance historique, auquel sont attachés les noms de Fodéré, Bicknell, Barocelli, Conti... D'une durée de cinq jours, ce stage a lieu au moment "où culminent les forces de vie", c'est-à-dire fin juillet, et propose de renouer avec une tradition très ancienne de pèlerinage sur ces lieux, tout en incitant à la découverte de la nature et de ses ressources.
Pour le lecteur d'une revue de psychiatrie réputée sérieuse, cet inventaire de moyens issus de traditions a priori historiquement et géographiquement très éloignées, pourra sembler un nouvel exemple des recours/retours contemporains au monde des médecines traditionnelles, ce qui est certainement exact. Un lecteur suspicieux pourra y déceler l'ombre de quelque activité sectaire, un autre sarcastique la marque d'un obscurantisme à toute épreuve.
C'est la cohérence de la démarche du pasteur swedenborgien par rapport à ses propres choix de vie et à leur originalité en terme de références spirituelles qui nous a paru intéressante à souligner : que ce parcours ait pu être "auto-thérapeutique" pour Patrick Duvivier est très probable, et que celui-ci souhaite proposer à d'autres des éléments de ce parcours est tout à fait légitime. Le fait que l'association qu'il anime propose des démarches "à la carte" me paraît être un gage sérieux de non-sectarisme. Enfin, son attention aux évolutions de l'économie en perdition de ces magnifiques vallées des Alpes méridionales, son utilisation de l'énergie solaire comme du téléphone portable, montrent bien que la "modernité" n'est pas rejetée en bloc, ni diabolisée.
A ce titre, je trouve que les choix de Patrick Duvivier, qui a bien sûr connu le monde urbain, constituent une réponse personnelle apparemment tout à fait efficace à la fameuse "crise du sens" des sociétés capitalistes développées. Les récentes analyses d'Alain Bihr(1) sont à cet égard très riches d'enseignement, puisqu'il y articule la souffrance individuelle aux représentations sociales actuelles : notre monde deviendrait "tendanciellement au moins, subjectivement invivable". N'est-ce pas ce que nos patients nous disent tous les jours, pour des raisons qui sont les leurs, dans leur subjectivité, mais aussi en raison de ce qu'ils perçoivent (ou pas) de la crise du sens ? Le sociologue alsacien insiste beaucoup sur la démythification du monde opérée par le capitalisme, dans le prolongement du "désenchantement" déjà décrit par Max Weber (1864-1920), auquel je tendrais personnellement à opposer aujourd'hui l'"eurodisneyisation compensatoire". Les anciens mythes ont été réduits à l'état de folklore : "restes désarticulés de conceptions du monde périmées" (Gramsci, 1891-1937). Mais comme l'être humain a besoin aussi d'une conception du monde, il pourra avoir tendance à faire aujourd'hui son choix au sein de la profusion quasi infinie des sens, ainsi que l'explique Alain Bihr, qui n'hésite pas à parler d'une "foire aux sens". Contre l'effet déstabilisateur de la profusion, un choix qui représente une donne personnelle et suffisamment souple (ce caractère me paraît essentiel...), offre certainement des avantages en terme d'économie psychique.
Enfin, il est difficile de ne pas rapprocher aussi l'installation de Patrick Duvivier dans la vallée de la Roya des "néo-ruraux"(2) dont la presse parle régulièrement (Le Monde, 10.01.97 et 12.01.99, par exemple), bien que lui-même se situe chronologiquement entre les soixante-huitards et la vague plus récente. La vie urbaine contemporaine fatigue et exaspère de plus en plus de personnes, qui "ne s'y retrouvent plus", aussi bien en termes d'emploi que d'équilibre. De plus, il serait moins difficile de vivre avec le R.M.I. en zone rurale qu'en zone urbaine, ce que je crois volontiers pour partie. La vie en pleine nature, la contemplation des paysages comme de la végétation, la perception immédiate du cycle des saisons, peuvent être d'authentiques motifs de réconfort, sans qu'il soit besoin d'être rousseauiste. Rappelons aussi la célèbre fable de Jean de La Fontaine, Le Rat de ville et le Rat des champs, qui atteste de l'ancienneté de la question :
"C'est assez dit le Rustique ;
Demain vous viendrez chez moi
Ce n'est pas que je me pique
De tous vos festins de roi.
Mais rien ne vient m'interrompre
Je mange tout à loisir.
Adieu donc ; fi du plaisir
Que la crainte peut corrompre."Pour conclure, le parcours de Patrick Duvivier nous apparaît à sa manière comme éminemment contemporain, même s'il a recours à des sagesses et des pratiques très anciennes, comme à une théologie minoritaire, celle de Swedenborg, dont il n'est pas inintéressant de noter qu'elle a grandi à l'ombre des Lumières. Le débat auquel nous souhaitons apporter une contribution est autant celui de "psychiatrie et environnement", que notre numéro sur ce thème est loin d'avoir clos, mais aussi celui des limites de l'efficacité subjective de l'exercice de la "raison critique". Est-il inévitable que la quête de la connaissance ne bascule à un moment vers une quête d'une autre nature, spirituelle, religieuse ou mystique ? Citons à nouveau Kant : "La folie et l'entendement ont des frontières si mal tracées qu'il est difficile de s'avancer loin dans un de ses domaines sans faire de temps en temps une brève reconnaissance dans l'autre". Là non plus, sans doute, Freud n'aurait pas renié. Le psychiatre-psychanalyste, que ce soit dans son cabinet ou lorsqu'il en sort en tenue d'anthropologue d'occasion (à entendre au sens où celle-ci fait le larron, et non pas dans l'idée d'une deuxième main), n'est-il pas un témoin plus encore qu'un observateur privilégié des hésitations à la croisée des chemins ? Ces quelques pages ont l'ambition de rendre compte d'un itinéraire en cours, avec ses références imprévues et ses effets à découvrir encore, et ne sont exclusives d'aucun autre récit analogue.
J.-Y. F.
(1) On pense aussi aux escapades de Ferenczi chez les voyantes de Budapest, dont Freud lisait avec attention le récit dans les lettres de son élève (Correspondance 1908-1914, Calmann-Lévy)
Références bibliographiques
(1) BIHR (A.) : L'actualité d'un archaïsme, Éditions Page deux, 1999.
(2) CARTIER (R.), CARTIER (J.-P.) : Il y a une vie après la ville, La Table Ronde, 1997.
(3) DAVID-MÉNARD (M.) : La folie dans la raison pure : Kant, lecteur de Swedenborg, Vrin, 1990.
(4) KANT (E.) : Rêves d'un visionnaire, Vrin, 1967.
(5) KANT (E.) : Essai sur les maladies de la tête, Garnier-Flammarion no 571, 1990.
(6) Documents de l'Association Chrysalis, Ipailla, 06540 Saorge.
Laisser dire l'imprévu
Catherine CYSSAU
(Maître de conférences à l'Université de Paris-VII Denis-Diderot)Les imprévus sont des contretemps qui viennent mettre à mal l'anticipation obsessionnelle de la vie dans ses moindres événements. Ils angoissent celui dont la pensée tente de tout maîtriser. Mais l'imprévu est d'une autre dimension : il renvoie à l'invisible, au dessaisissement, aussi bien qu'au surgissement. L'imprévu est vivant, bondissant, où les imprévus sont de dérisoires irritations du moi, ses déboires au quotidien. Je parlerai donc de l'imprévu qui s'oppose aux imprévus. Prévu, c'est tout vu, il s'agit de la capacité de voir auparavant ou d'apercevoir d'avance. Dans l'imprévu, il y a l'impossible anticipation d'une vision(1).
L'acte de vision
Pour Merleau-Ponty (8, 28, 29), la rencontre avec l'invisible a toujours lieu dans un moment d'inattention, où Je devient "anonyme" et "poreux". Accédant par ce contact à l'"empiètement" du monde, Je devient capable de voir à travers le visible. La surface du visible cache la chair latente des choses et peut venir révéler leur "profondeur", depuis ce chiasme où l'invisible fait partie intrinsèque du visible, tout en demeurant radicalement autre, insaisissable par les "pinces" de la maîtrise intellectuelle. L'imprévu est ce possible qui fait exister l'homme au point de rencontre avec le monde. Cette rencontre va supposer d'être ouvert à l'inattendu, de se laisser surprendre.
Par ce décentrement du moi que l'altérité fait échapper à lui-même, la chair de la piscine coïncide avec le reflet des carrelages à travers le miroitement de l'eau sous le soleil. Les carrelages objectifs sans l'eau où miroitent des rayonnements qui, à la fois, les voilent et les révèlent, et sans cet instant de pénétration qui fond les éléments en une vision unique telle qu'elle est "plus loin que tout lieu identique"(29), tout simplement n'existent pas. Et ils n'existent pas puisqu'ils sont sans imprévu. Merleau-Ponty, en liant l'imprévu et la vision esthétique, propose comme gestalt une déformation, une liquéfaction qui, opacifiant la vision objective du carrelage froid, le voue à ne transparaître que depuis l'eau qui masque et modifie les rayons d'être où il peut apparaître changeant dans un jeu de lumière. La visualité du carrelage bleu, en ce chiasme qui condense sa réflexion, est inassignable. Elle surgit comme une dimension physique de l'imprévu.
L'acte de vision procède par effraction. Il y a une douleur chirurgicale sans laquelle le mouvement de voir ne saurait atteindre l'instant de profondeur d'un rapport à la chair. L'originalité de l'image convient à cette rencontre de l'ombre avec l'actuel. Voir au travers du visible, c'est voir avec la visualité de l'invisible. Ainsi la vision découvre par réminiscences, au contact de l'absence qui fonde nos expériences originaires à n'avoir pas d'original, l'instant d'une vision qui vient à l'imprévu (10, 29). Il y a dans l'imprévu, qui fait l'acte de vision merleau-pontien, l'actualité du traumatisme et la perception du souvenir-écran révélant, selon Freud, l'ombre anonyme du sexuel infantile avant qu'il ne s'incarne.
L'imprévu du langage
Bataille (4, 8, 9) est, parmi les auteurs littéraires, celui qui vient nous désigner l'exigence de vérité auquel il soumet le visuel. Pour donner vue, l'expérience intérieure apprend à se défaire du moi, et même du soi que Bataille nomme ipse ainsi peut surgir, du dessaisissement et de l'inattention, cette ouverture de l'image à une visualité informe, c'est-à-dire non seulement inclassable dans un dictionnaire mais susceptible encore de défaire les significations en arrêt d'autres mots fournis pour morts à la langue par la forme où les tient le dictionnaire(7, 11). Tel est l'imprévu du langage qui conduit Bataille à être au contact du point vif, en l'image, de la curiosité infantile. Bataille met à jour le sexuel dans son excès de vie volubile.
Dans la cure, le temps est imprévu où surgit l'inconscient par la brèche de la rétine (Freud). Et le pouvoir de s'autosoigner dont dispose un patient, c'est, selon Freud, le langage où s'ouvrent les images d'un rêve qui en recèle la chance. Le traitement psychique (12, 20) définit, dès 1890, l'action du psychique sur lui-même. Le traitement d'âme est une forme d'autothérapie. Si le psychique peut exercer une action sur le corps, le psychique peut encore exercer une action sur lui-même, et ce grâce à la magie du langage. Peut-on envisager qu'il y ait analyse où l'imprévu ne serait pas le moteur du transfert ? Le processus analytique n'existe que de ces ruptures et de ces discontinuités et le transfert n'est pas la moindre. C'est toute la différence entre le médecin qui pour soigner anticipe, de façon mécanique ou statistique, les moyens de guérison de l'organe atteint de maladie, et le psychanalyste qui renonce à garder un moi stable dans les séances. Alors, dans ce temps seulement d'une parole en figure imprévue qui l'étrange, il peut faire de l'imprévu une voie d'interprétation. La disposition auto-érotique de l'analyste lui permet de renoncer à la totalité de son moi, de se laisser cliver au gré des fantaisies du patient.
La capacité de traitement repose sur cette disposition auto-érotique qui rend possible à l'hallucinatoire du langage d'être étrangement inquiétant, là où les figures de l'autre habitent le soi, tout en étant une production intime et interne que se donne le soi à lui-même (12, 14). Cette disposition auto-érotique rend le langage susceptible d'accueillir l'action magique autothérapeutique qui fait le pouvoir des mots dans le retour de la parole sur elle-même(27).
L'effet magique du transfert
L'imprévu, que ce soit dans l'analyse ou la psychothérapie, tient à l'effet magique du transfert. Mais quel transfert, celui de l'obsessionnel ou celui de l'hystérique ? Imprévu veut dire changement. Le moi lâche prise, pour voir clair, comme dit l'enfant : "parle-moi ; j'ai peur... Il fait plus clair lorsque quelqu'un parle"(21). Freud a tenté d'extraire le transfert de l'amour, il n'y est pas arrivé(22) ; il ne le pouvait puisque le transfert est sexuel par son essence infantile.
Lou Andréas-Salomé(1, 2) fut, parmi les pionniers, celle qui sut nous faire sentir que le mystère de l'amour qui n'est pas si différent dans la vie et dans la cure contenait son propre imprévu. L'affect sexuel, dans sa cruauté et sa curiosité infantile, offre au transfert d'effectuer cette action littéralement magique sur la pensée qui, en parlant, change d'état. La fusion est le modèle biologique et géologique de cette capacité physico-chimique qu'ont certains corps à subir des variations instables qui les poussent à changer d'état.
Lou Andréas-Salomé a cette possibilité de déclasser la pensée et d'ouvrir la représentation à la dimension de vivacité sexuelle qui l'anime. La fusion érotique des amants mobilise deux voies de transmissions pour excéder les formes individuelles. L'une, organique, relève du mélange des sécrétions sexuelles dans l'acte physique. La fusion biologique des cellules sexuées (méiose) invente la différence d'un individu génétique en puissance. Mais il se produit en même temps une chimie de l'affect, vecteur de mouvement et de changement psychique. "Il semble alors vraisemblable qu'il y ait des substances déterminées et des processus chimiques qui produisent des effets sur la sexualité et permettent la continuation de la vie de l'individu dans celle de l'espèce. Nous tenons compte de cette vraisemblance en remplaçant ces substances chimiques par des forces psychiques déterminées."(Freud, 23) Le modèle de l'amour, que propose Lou, est à l'opposé de l'identification empathique de la mère pour son bébé, c'est le contraire d'une "compréhension mutuelle"(24). Il n'y a aucune anticipation, nulle adaptation à l'amant inconnu. L'égoïsme prévaut à l'alchimie du mystère de l'amour. Il en va d'ailleurs de l'amour comme du rêve, la fusion suppose un traitement de l'autre comme un reste diurne. L'amant reste à la périphérie du psychique, comme le sexe s'est trouvé déporté périphériquement sur le corps humain, tout en devenant indépendant de la vie. C'est à cette condition seulement que l'affect pourra transmettre à la psyché ce que le corps détient en lui d'étranger et dont la méiose des cellules sexuelles n'est qu'un prototype génétique. "L'affectivité contenue dans l'érotisme", réveille, anime "en nous-mêmes, en lui donnant vie, ce qui n'était pas prévu dans le programme de notre propre évolution" héritages ancestraux restés lettre morte, hors transfert et dont le corps a pu garder les lignes défuntes parfois d'une expression ou d'un symptôme.
Pour que le transfert transgresse la résistance où Freud parfois le confine, pour qu'il gagne la chance de l'imprévu, son incision et sa crudité, il convient de le penser en fonction du modèle de l'hystérie. Le fonctionnement obsessionnel isole l'affect et voue le transfert à la maîtrise, il le porte donc à sa résistance maximale. L'obsessionnel n'a pas accès à la dimension de l'imprévu, c'est même ce dont il souffre ; il ne rend compte que des imprévus qui l'angoissent dans sa toute puissance. L'hystérie laisse advenir l'inattendu et l'impensable. Zoé Bertgang(25) se laisse changer d'état pour devenir la surface d'empreinte de Gradiva afin que Norbert Harnold puisse longuement projeter et éroder, à son contact, ses représentations d'"attente anxieuse"(20) avec lesquelles il anticipe une vie refroidie jusqu'à prendre l'aspect du marbre. L'hystérie alors prend soin du fonctionnement obsessionnel, l'inverse n'est pas vrai. Et c'est tout le problème de l'appareillage de la cure qui, dans sa perfection théorique, devient impraticable, tant il risque de réduire l'analyse à une cure-type où rien ne peut donc advenir !
Archaïsme de l'affect et primitivité du sexuel
Mais l'imprévu, comme l'a justement vu Lou Andréas-Salomé, et c'est bien ce que veut ignorer l'obsessionnel, tient à l'archaïsme de l'affect et à la primitivité du sexuel. Par archaïsme de l'affect, je veux simplement désigner l'extraordinaire diffusion de cette mémoire et de sa transmission. L'affect hystérique est la voie de transmission qu'emprunte le phylogénétique. "Les états d'affect sont incorporés à la vie d'âme en tant que précipités de très anciennes expériences vécues traumatiques et sont évoqués dans des situations similaires comme symboles mnésiques. J'estime que je n'avais pas tort de les mettre en équivalence avec les accès hystériques acquis tardivement et individuellement et de les considérer comme leurs prototypes normaux "(Freud, 26) L'affect précipite, y compris dans l'angoisse. Et l'imprévu désigne la nécessité de cette fulgurance. Il y a, dans l'affect d'angoisse lorsqu'il cesse d'être un signal du moi pour devenir un "précipité", une accélération, un déséquilibre qui sont toujours imprévus. L'angoisse, de ce point de vue, a lâché prise et sert de transmission.
La primitivité du sexuel renvoie à l'extrême curiosité infantile toujours inventive, ainsi qu'à la cruauté sauvage de nos ancêtres meurtriers et incestueux, dont les fantasmes gardent pour l'inconscient la force. C'est à la primitivité du sexuel que Bataille fait appel, dans la langue, pour inciser l'image afin qu'elle rende l'informe qu'est le sexuel qu'elle porte.
Est informe ce qui jaillit d'un sexe gonflé comme une bordée d'affect. "Moi-même j'étais vide." "Je me sentais impuissant ou avili"(5). Avec Le bleu du ciel, Histoire de l'œil ou Madame Edwarda, Bataille excise de la sexualité ces arrêts sur images censés la modéliser. La tumescence du pénis, lors de l'érection, apparaît à Freud le modèle de l'organe hypocondriaque : "Eh bien, nous connaissons le modèle d'un organe douloureusement sensible, modifié en quelque façon sans être pourtant malade au sens habituel : c'est l'organe génital en état d'excitation. Il est alors congestionné, turgescent, humide, et le siège de sensations diverses"(23).
Mais un tel modèle n'a d'intérêt, comme l'a remarqué Fédida(15, 16), qu'à transgresser sa fonction d'organe de la miction pour finalement ne se limiter à aucune forme constituée. Il ne s'agit pas de doubler la fonction de la miction par une fonction génitale, mais de prendre la mesure de ce détournement d'organes auquel la sexualité soumet le corps humain. Entre les formes du sexuel, il n'y a aucune direction progrédiente, aucun ordre de préséance. Alors, pour faire éclater les images de la sexualité, là où elles risquent d'être réduites à une néo-fonctionnalité emblématisée et idéalisée dans la figure pornographique du sexe "bandant", Bataille, avec Le bleu du ciel, ira cerner la violence du désir à partir de l'impuissance comme mouvement possible de déchéance, susceptible de dessaisir, de défonctionnaliser l'ordonnance des clichés culturels sur la sexualité. L'impuissance n'est pas alors la forme d'une psychopathologie décernée, mais l'impuissance devient l'exigence de l'informe à laquelle la sexualité et les figures du sexuel sont portées.
"Quand je vis Madame Edwarda se tordre à terre, j'entrai dans un état d'absorption comparable, mais le changement qui se fit en moi ne m'enfermait pas... L'extase desséchante de la fièvre, à ce point, naissait de l'entière impossibilité d'arrêt."(6, p. 63) L'urine s'écoulant, du vomi, la crasse, l'ordure, ou bien un visage maculé de sang, du lait, l'encre que rend la claque au vent d'un tissu... Il s'agit de vouer à dissolution la forme constitué du corps ou des organes. Une poche d'encre qui crève le bleu du ciel, évoquera la mort comme la débandade d'une banderole. Absorber ce qui s'épanche par l'image incisée. Les larmes, l'urine, le sang figurent des éjaculations. Et l'éjaculation tient à l'image renversée d'une mouche noire qui se noie dans l'urine blanchâtre d'un pot de chambre anonyme : "elle en parlait sous prétexte que je mangeais un cœur à la crème et que la couleur du lait la dégoûtait. Elle mangeait du boudin et buvait tout le vin rouge que je lui versais"(5, p. 63).
La mort devient un tremblement, elle rend le corps comme un sanglot. Le narrateur, chez Bataille, absorbe les mutations qu'il répand sur les choses, fantômes d'images déchirées, glissantes dans la réalité de la nuit. "Mon front était humide de fièvre. Elle pleurait comme on vomit, avec une folle supplication."(5, p. 17) "Elle s'est mise à claquer des dents. Je l'ai touchée, elle était froide. Elle avait les yeux blancs. Elle était horrible à voir... Elle a vomi par terre... A un moment donné, je suis allé à la fenêtre et je l'ai ouverte. Dans la rue, juste devant moi, il y avait une très longue banderole noire... elle avait l'air de battre de l'aile. Elle ne tombait pas... Elle se déroulait en prenant des formes tourmentées, comme un ruisseau d'encre qui aurait coulé dans les nuages. L'incident paraît étranger à mon histoire, mais c'était pour moi comme si une poche d'encre s'ouvrait dans ma tête et j'étais sûr, ce jour-là, de mourir sans tarder..."(5, p. 49-52).
Un incident, un imprévu, comme la présence d'une banderole déchirée, oubliée, provoque, force, est utilisée pour faire surgir la dimension de l'imprévu, une visualité du langage dans l'image. Cette visualité, cette chair de l'interprétation disperse la représentation sous l'impact et le choc des impressions sensorielles qui viennent toucher tous les registres de la réminiscence perceptive. Une violence de bruit, d'odeur, de couleur rend à la parole son rêve et fait sortir les mots du prêt-à-porter sans imprévu où ils se momifiaient.
La capacité de figuration que Piera Aulagnier développe, au contact des effrois innommables des patients psychotiques, utilise le déclassement de l'informe, ceci de façon à rendre l'innommable sensible. Ainsi peut-elle renvoyer à tel patient qu'il a été cette serpillière pleine de vomi, avec le dégoût de la mère qui essuie le vomi. "Rendre figurables un "vu", ce vomi, cette serpillière, cette flaque, cette expression de dégoût de celle qui l'éponge, que nous regardons ensemble..." De cette façon, "le sentiment de dégoût ou d'horreur, l'impression d'écoulement de son propre contenu corporel, vont pouvoir se relier à l'image d'un "vomi" introduite par moi, image au plus près d'une représentation pictographique"(3). Et ce faisant, Piera Aulagnier énonce un affect pour dire l'innommable d'un non-représentable. L'affect, actualisé dans la langue dont il était exclu, donne chair et pour cela donne à voir, libère la curiosité infantile enkystée sur un inconciliable, une incohérence, "blanc de pensée", dit-elle, qu'il faut réemprunter.
Ceci nous conduit à cette remarque : l'imprévu fait partie du langage. L'action magique des mots, ils la doivent à l'imprévu qu'ils contactent. Dans la psychose, les mots sont coupés de la source d'imprévu du langage. Le langage lui-même, sans transfert d'affect, dérive hors de l'actualité d'une perception qui ne soit pas délirante.
Clinique
L'éponge, celle imbibée, à moitié dévorée par un escargot tropical, celle qui de boire du bleu Klein(2) s'est desséchée gonflée et transformée. Je lui avais dit que lorsque sa mère buvait, elle n'était plus qu'une flaque que la petite épongeait pour la contenir, pour la garder intacte, sa mère.
Nous étions peu de temps avant les vacances que j'avais dû avancer d'une semaine, quand je pus finalement retarder mon départ. Je proposai alors à la patiente de la recevoir une semaine encore si elle le voulait. Elle reçut ce changement pour un imprévu, et elle se mit à aller très mal. Elle s'était préparée à mon départ. Du moins, comme chaque année, s'était-elle préparée à ne pas y songer, à l'inexister, comme elle annihilerait l'analyste et l'analyse, passée la porte de la dernière séance qui précéderait l'interruption des vacances. Elle m'appela défaite, réduite à un sanglot, prête à se pendre, à s'ouvrir les veines. Elle avait hanté les rues du quartier de l'analyste pendant la nuit, et devant l'obsession de sa présence, elle avait même pensé s'installer dans sa cage d'escalier.
Elle n'en pouvait plus d'être une éponge qui se déforme tout le temps. Entre deux sanglots, elle lâcha que ça ne servait à rien de prolonger d'une semaine pour être dans un tel état. Elle reconnût qu'on parlait plutôt de prolonger la vie d'une personne mourante. Mais c'est elle qui allait en crever ! Elle avait eu ce rêve avant d'aller si mal. Un homme, par ses paroles, la violait, ce qui lui transperçait la colonne vertébrale. L'analyste eut la vision d'une scène d'exhibition. La patiente se souvint d'un exhibitionniste, en effet, devant l'école. Elle était petite, mais ça ne lui avait rien fait. Pourtant, il y eut encore deux autres exhibitionnistes, plus tard dans sa vie, dont elle garde l'effroi. Pourtant, c'était comme à l'école, elle ne comprenait pas ce qu'on attendait d'elle, et ne pouvait se concentrer sur aucun travail intellectuel.
Un imprévu venait d'ouvrir une brèche vers l'inconscient réminiscent(17, 18). Car c'était un imprévu, cette semaine d'analyse à laquelle elle ne s'attendait pas, comme le geste de l'exhibitionniste ouvrant un manteau sur son sexe d'homme, comme les changements d'états alcooliques de sa mère. La flaque revint différemment. Une hémorragie. Elle avait vu sa mère baigner dans son sang. Elle était petite et seule, longtemps seule à avoir peur, seule... Elle fut convaincue que sa mère, sans elle, allait mourir, comme elle était convaincue que l'analyste, sans sa surveillance, ne survivrait pas. Il suffisait d'un imprévu pour perdre la vie des proches. A chaque vacance, elle butait sur cette répétition qu'elle évitait par des passages à l'acte divers. Cette fois, elle "buvait" les dernières séances comme l'éponge absorbe tout. Elle s'était préparée à une date qui suspendait "mon" existence, comme chaque année. Mais la présence inopinée de l'analyste avait détruit ses représentations d'attente.
Confinée jusqu'à l'angoisse, elle éclatait en violence meurtrière, elle n'était plus qu'une flaque qui "me" brutalisait. Mais elle savait enfin la peur qui l'habitait. Soulever le déni que la "confusion des langues"(19), par la mère "dégueulante" et par la violation du sexe exhibé, avait tenu hors champ de l'affect imprévu, qui l'avait submergé de peur et d'une horreur incompréhensible, où elle préférait croire qu'il s'était agi de banals contretemps. D'ailleurs, elle ne se souvenait même plus de ce qu'elle avait vu devant l'école sous le manteau de l'homme et ni non plus de sa mère ivre. Elle n'avait rien vu de particulier qui l'ait marquée !...
Un imprévu, un contretemps avait ainsi rendu le transfert à l'imprévu du temps et du sexuel. Ce qui touche à la chair de l'infantile avait retrouvé la violence des affects réminiscents.
C. C.
(1) Imprévu est composé, à partir du latin inpraevideo, du préfixe in, du préfixe prae qui signifie devant, en avant, et du verbe video : voir.
(2) Le peintre Yves Klein et la série des éponges qu'il réalisa.Références bibliographiques
(1) ANDRÉAS-SALOMÉ (L.), Eros, Paris, Minuit, 1984.
(2) ANDRÉAS-SALOMÉ (L.), L'amour du narcissisme, Paris, Gallimard, 1980.
(3) AULAGNIER (P.), Du langage pictural au langage de l'interprète, Un interprète en quête de sens, Paris, P.B.P., 1991.
(4) BATAILLE (G.), L'expérience intérieure, Paris, (coll.) Gallimard, 1988.
(5) BATAILLE (G.), Le Bleu du ciel (1957), Paris, 10/18 Pauvert, 1970.
(6) BATAILLE (G.), Madame Edwarda (1956), Paris, 10/18 Pauvert, 1979.
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(8) CYSSAU (C.), Au lieu du geste, Paris, P.U.F., 1995.
(9) CYSSAU (C.), Le commencement est sans détour, in M. Meheut, Penser le bonheur, Paris, Ellipses, 1997.
(10) FÉDIDA (P.), Ce peu de temps à l'état pur, L'inactuel, 1998, N° 1.
(11) FÉDIDA (P.), Le mouvement de l'informe, La part de l'œil, 1994, N° 10.
(12) FÉDIDA (P.), Auto-érotisme et autisme, conditions d'efficacité d'un paradigme en psychopathologie, Crise et contre-transfert, Paris, P.U.F., 1992 ; Topique des instances et topologie des réseaux.
(13) FÉDIDA (P.), Un organe psychique hypocondriaque. Traitement psychique autocratique, Monographies de la Revue française de psychanalyse, La névrose obsessionnelle, Paris, P.U.F., 1993.
(14) FÉDIDA (P.), A propos du concept de soi, Revue internationale de psychopathologie, 1991, N° 3.
(15) FÉDIDA (P.), L'hypocondrie du rêve, Corps du vide et espace de séance, Paris, J.P. Delarge, 1977.
(16) FÉDIDA (P.), Par où commence le corps humain, Le fait de l'analyse, Les organes, 1998 N° 5.
(17) FÉDIDA (P.), Le site de l'étranger, Paris, P.U.F., 1995.
(18) FÉDIDA (P.), Passé anachronique et présent réminiscent, Epos et puissance mémoriale du langage, L'écrit du temps, 1985, N° 10.
(19) FERENCZI (S.), Confusion de langue entre les adultes et l'enfant, Psychanalyse IV, Oeuvres complètes, Paris, Payot, 1982.
(20) FREUD (S.), Traitement psychique (traitement d'âme), in Résultats, idées, problèmes I, Paris, P.U.F., 1984.
(21) FREUD (S.), Introduction à la psychanalyse (1916-1917), Paris, P.B.P., 1965.
(22) FREUD (S.), Observations sur l'amour de transfert (1915), La technique analytique, Paris, P.U.F., 1975.
(23) FREUD (S.), Pour introduire le narcissisme (1914), La vie sexuelle, Paris, P.U.F., 1977.
(24) FREUD (S.), Esquisse d'une psychologie scientifique, La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1979.
(25) FREUD (S.), Le délire et les rêves dans la Gradiva de W. Jensen, précédé de Gradiva, fantaisie pompéienne par Wilhelm Jensen, Paris, Gallimard, 1986.
(26) FREUD (S.), Inhibition, symptôme et angoisse (1925), in Oeuvres complètes t. XVII, Paris, P.U.F., 1992.
(27) LACAN (J.), Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, in Écrits, Paris, Seuil, 1966.
(28) MERLEAU-PONTY (M.), Le visible et l'invisible, Paris, (coll.) Gallimard, 1988.
(29) MERLEAU-PONTY (M.), L'œil et l'esprit, Paris, Folio essais Gallimard, 1989.
Penser
l'imprévu
Miguel
de AZAMBUJA
(21 rue d'Odessa, 75014 Paris)
L'expérience de la clairière
Peu de temps après mon arrivée à Paris, quelques amis m'amenaient à découvrir la forêt de Fontainebleau. Nous étions quatre ou cinq personnes, la marche était agréable, la journée lumineuse, et nous étions pris par le plaisir de la conversation. Soudain, d'une façon imprévue, la clairière : un espace dégagé au milieu de la forêt, qui semblait incongru et pourtant à sa place, comme si les arbres lui avaient laissé la leur. C'était en fait une aire, une aire de libre circulation, qui contrastait avec le territoire touffu des arbres.
C'était, paradoxalement, tout le contraire d'un espace vide. Un espace qui abritait une présence à venir. C'était le contraire d'une page blanche, ou d'une toile qui n'a pas accueilli les traces du peintre : "Cela peut sembler plutôt surprenant, mais vous saisirez peut-être ce que je veux dire en pensant à l'expérience d'un Van Gogh, qui se sentait réel en peignant, mais déréel dans ses relations avec la réalité externe et dans l'abri de sa vie privée intérieure"(1).
Cette clairière, cette Lichtung, selon les mots du philosophe(2), ce n'était donc pas un espace extérieur à moi, mais une sorte de Dehors intime et en cela ouvert au changement, à des nouvelles tentatives. Contre la monotonie (mort monotone) des espaces fermés, la clairière semblait me donner une autre opportunité, ouvrir une issue pour que l'imprévu advienne. Là où il n'y avait pas de chemin, tous les chemins étaient possibles. C'était le moment du jeu, de la création.
L'équivalent urbain de cette figure forestière est le flâneur. Le flâneur ne semble pas être pris ni par ses pensées ni par l'extériorité des rues. Il s'attelle à dessiner, peut-être à son insu, un espace potentiel de rencontre et de surprise. Rappelons le célèbre "Je ne cherche pas, je trouve" de Picasso, qui semble avoir fait de l'art un immense espace de flânerie. Le flâneur fait avec la ville ce que Picasso fait avec ses toiles. La ville devient ainsi pour le flâneur un immense squiggle...
L'expérience de la clairière, ou la figure du flâneur, me permettent d'introduire en quelques lignes ce petit travail sur l'imprévu. Il s'agit de réfléchir ici sur cet état particulier qui permet que l'imprévu puisse avoir lieu. C'est un état de souplesse, de disponibilité on pourrait parler d'une sorte de clairière psychique qui suppose que l'acte puisse devenir rencontre, que l'événement devienne la matière avec laquelle nous peindrons notre toile, l'imprévu étant ici non seulement ce que la toile nous montre (ou le squiggle, ou la flânerie) mais le fait même de peindre. Le sujet saisit au vol un événement qui pourra ainsi changer sa vie, et le lieu où cette rencontre se déroule va constituer un espace potentiel, une clairière psychique qui n'est pas tout à fait dehors ni tout à fait dedans, mais qui montre qu'il peut circuler de l'un à l'autre, avec cette légèreté psychique que permet le monde des possibles.
La prison du Dehors
Mais il y a certains patients qui ont levé le pont, qui ont fui leur intériorité, leur propre "théâtre interne", leur propre palais des Atrides, et sont allés s'enfermer dehors, à l'abri de toute intimité. On peut penser ici à ces patients que l'on convoque en parlant des pathologies de l'agir, et plus particulièrement à certains patients coronariens(2, 3). Ils ont fait de la réussite leur seul objectif, ils passent leur vie à faire leurs preuves, uniques et irremplaçables ; ils sont devenus des puissances indépendantes qui consacrent leur vie à leurs tâches héroïques. Agir, agir sans cesse, en faisant disparaître le temps de l'attente, du rêve, du repos. Ils vont même mettre leur vie en péril, convaincus de se placer "au-dessus de la mêlée" et d'être ainsi à l'abri des contraintes de la matière et de la mortalité. Cette position héroïque n'est pas un choix, mais une obligation. Ils sont des "héros" malgré eux. Ils ne peuvent pas vivre autrement et ils sont loin de s'apercevoir du caractère parfois mortel que peut revêtir cette position, du danger qu'ils courent en soumettant leur corps à ce rythme effréné. Le dehors est pour eux le lieu de la reconnaissance ultime et de la gloire. Mais ce dehors, qui était le territoire de l'exploit, devient rapidement une prison infinie et parfois mortelle. Ainsi, le patient héroïque se déplie vers l'extérieur sans pouvoir jamais rentrer chez lui. Et c'est cette impossibilité de repli sur soi qui installe la coupure entre le dehors et le dedans, qui l'empêche d'accueillir l'intime, qui rend impossible l'expérience de l'imprévu.
Pensons maintenant à un autre prisonnier du dehors, un autre homme sans rêves et sans imprévus : le toxicomane. Par rapport à la reconnaissance sociale cherchée par certains patients coronariens, celui-ci semble se situer à l'autre extrême de l'échelle. Ils se rejoignent pourtant dans un projet commun d'autarcie, dans cette phobie d'altérité qui les empêche d'être dans le monde avec les autres, parmi les autres. Le patient toxicomane est une sorte de héros déchu, un albatros, un Icare aux ailes brûlées qui déambule dans la ville, loin de toute flânerie, "L'estropié de l'air qui s'agite, éperdu."(4)Un Icare somnambule en somme. Mais un Icare qui a inversé les termes du mythe : c'est parce qu'il se noie qu'il voudra aller vers le soleil, sans savoir qu'ainsi il brûlera ses ailes. C'est parce qu'il y a une blessure, un trou(3), qu'il essaie de le remplir, sans savoir qu'il deviendra, rapidement, une passoire sombre :
"Il étend la surface de son corps pour se retrouver.
Il renie la présence de lui-même pour se retrouver.
Il vêt d'une chemise quelques vides pour,
avant l'autre Vide, un petit semblant de plein."(4)Il a besoin de cet excès pour aller dehors et pouvoir survivre. Il a besoin de cette sorte de microclimat portable qui le remplit de sensations et le met à l'abri de la rencontre. Il éloigne ainsi la terreur, certes, mais en s'éloignant des autres, en vivant derrière le mur, avec une prothèse psychique qui lui permet de survivre, qui l'empêche de vivre : Pharmakon.
Il éloigne la terreur en s'éloignant de lui-même, en s'éloignant du monde. Pour effacer les monstres, il a effacé le monde ou en tout cas, il lui a enlevé sa puissance créatrice. C'est un monde sans désir, un monde monochrome guidé par la répétition et la mort. Un monde qui a aboli la rencontre, l'imprévu.
Tahiti
"Je pars à Tahiti", me dit M. F. avant même de s'asseoir. "En sortant d'ici, j'irai acheter le billet", dit-il, tout excité. Il venait de rencontrer, en venant à sa séance, un ami qui lui avait parlé de Tahiti. En fait, je n'étais qu'à moitié surpris. M. F. avait fait de " l'imprévu " un style, en lui enlevant ainsi, justement, son caractère d'étonnement, de surprise. S'il trouvait sur son chemin des amis qui partaient à la campagne quelques jours, il partait avec eux, joyeux. Vivre l'instant donc. Ou plutôt vivre dans l'instant, sa façon à lui de "vivre dans les plis", comme dirait le poète(4). Il vivait ainsi entremêlé avec le dehors, comme si le dehors entrait en lui facilement et disparaissait ainsi en tant que dehors. L'attente, l'espace de l'attente ne pouvait donc pas se présenter à lui, être accueilli par lui. Trop douloureux. Chaque fois qu'il essaie de mettre en place un travail régulier, ou bien chaque fois qu'il doit entreprendre une démarche administrative et il en a beaucoup !, c'est un supplice. Il n'a pas pu se protéger de la terreur et "rentrer dans les plis". La menace est trop grande, tyrannique, la "bureaucratie avec des tenailles", comme il dit. Trop douloureux. Il rechute.
M. F. avait commencé à consommer de la drogue à l'âge de 16 ans. Il en a actuellement 34. La mère parle de lui comme de son préféré et elle a toujours fait son lit, toujours préparé son repas, jusqu'au jour où il est parti de la maison. "Elle me faisait tout", dit M. F. en définissant le rapport à sa mère avec cette phrase d'une terrible ambiguïté. Ouvrier dans le bâtiment, son père ne faisait que travailler. M. F. pense à lui comme à un homme fatigué qui a passé sa vie à travailler, qui n'était jamais là, homme opaque et sans relief, "brisé par le système". Le dealer de la cité, par contre, avait une grosse moto et des habits tout neufs, sans faire d'efforts. Il arborait les emblèmes d'une phallicité joyeuse qui fascinait M. F., depuis tout petit.
Depuis tout petit, il faisait du sport et il voulait devenir athlète. Il s'entraîne alors plusieurs fois par semaine, il progresse, il est parmi les meilleurs. Son entraîneur est "comme un père" pour lui, et M. F. se souvient avec plaisir de cette période où, probablement, il pensait pouvoir garder une place de privilégié, tout en évitant les conflits avec la figure paternelle. C'était une façon comme une autre d'aller vers le monde, le narcissisme étant ici un moteur et non pas un obstacle. Mais M. F. se dispute avec son entraîneur, violemment. Le jour d'une épreuve importante -c'était la première fois qu'il participait au championnat national d'athlétisme, M. F. n'est pas au rendez-vous et il est disqualifié. Il se pique à l'héroïne, pour la première fois, le soir même.
Aujourd'hui, dix-huit ans de vie avec le produit : quinze ans avec l'héroïne, trois avec la méthadone. La méthadone l'a aidé, certes, à calmer la dérive, mais l'impossibilité est là, le monde avec les tenailles est là. Il a essayé d'arrêter de consommer à plusieurs reprises. Mais le monde apparaît encore trop dur sans le produit.
Et maintenant, Tahiti. Il veut partir, tout de suite. Je lui dis que non. Qu'il ne peut pas partir comme ça, qu'il faut qu'on en parle, qu'on prenne le temps d'en parler. Qu'il ne peut pas laisser tomber son appartement H.L.M., obtenu après des années d'une vie d'errance et de "galère", qu'il ne peut pas laisser tomber son traitement, car M. F. est séropositif. Et la méthadone ? Je ne crois pas lui avoir donné toutes ces explications. Je lui ai dit non, il faut qu'on en parle, c'est tout. Et là, à ma grande surprise, M. F. change complètement d'attitude. L'excitation a disparu, il est d'accord pour qu'on parle, il est presque soulagé. Un espace analytique s'ouvre à ce moment-là qui permet que le travail change. S'agissait-il de ce "non" paternel, tellement attendu, qui lui dit que la vie ne se réduit pas qu'à des instants joyeux ? ou bien le "non" qui lui ouvre la porte du territoire de la désillusion ? Pourquoi peut-il l'entendre, à ce moment-là ? Le transfert abrite des épaisseurs mystérieuses. En tout cas, pendant des mois, nous verrons comment cet "objet Tahiti" trouve chez lui une place nouvelle, inédite, imprévue. Ce n'est plus le prétexte pour abolir le dehors et s'enfermer en lui. Tahiti survit à l'instant et n'est plus l'objet d'une incorporation immédiate. Il devient projet, possibilité. Paradoxalement, "prévoir" son voyage à Tahiti permet que l'île puisse devenir imprévue. Il prépare le territoire de la rencontre, rencontre dont il ne sait pas ce qu'elle va donner. Auparavant il n'y avait pas de territoire possible, pas d'espace, pas de transition, seulement la répétition inlassable d'un instant, qui finissait par tuer la surprise.
"Tahiti" est devenu une clairière possible, une issue. Il décide "d'aller voir d'abord comment c'est", mais avant il veut arrêter de prendre de la méthadone. Il arrêtera de prendre un produit, pour la première fois, après dix-huit ans. Je pense à la phrase de Pontalis : "Toute conquête se paie par un exil et la possession par une perte"(7). Il décidera de partir deux mois, et de voir...
M. F. revient, après deux mois. Il dit se sentir bien là-bas, en forme. Il a repris le sport, après de longues années. Il dit ressentir un certain respect pour le peuple Maori, même si lui-même sourit en percevant son regard idéalisé, adolescent. "Ils m'ont accepté", dit-il. Il a trouvé un travail là-bas et s'est renseigné sur les démarches à suivre pour fonder sa propre entreprise de maçonnerie. C'est comme si, d'une certaine façon, une nouvelle opportunité lui était offerte, pour essayer de négocier, encore une fois, ce carrefour difficile qui précède l'âge adulte.
Tahiti deviendra pour lui une clairière. Il est, pour la première fois depuis longtemps, disponible à la rencontre, prêt à se laisser surprendre, à aimer ou ne pas aimer, à prendre le risque des "intermittences du cœur" dont parle Proust. Il veut prendre le risque, cette fois, d'aller vers la vie sans penser qu'elle est remplie de monstres ou de tyrans.
Il est venu pour régler certaines affaires, faire des économies, discuter avec son médecin de son traitement, poursuivre ses séances. Au moment où j'écris ces lignes, il n'a toujours pas reconsommé, doit partir à Tahiti très bientôt, et se sent bien. Il ne sait pas ce qui l'attend. Mais il va avec ses matériaux et il est prêt, cette fois, à peindre une autre toile.
Le feu d'artifice
Pour terminer, quelques lignes sur un patient que je viens de recevoir à l'hôpital, pour une première consultation. Il est séropositif, il était toxicomane et vient me voir parce qu'il a actuellement des problèmes avec sa compagne. En écoutant son histoire, je suis frappé par la façon dont il a arrêté de consommer de l'héroïne. Il a 38 ans et cela fait quatre ans qu'il ne touche plus à la drogue. Il avait commencé à prendre de l'héroïne vers l'âge de 18 ans, mais rapidement la réponse devient piège, et il me décrit ainsi l'enfer banal de son parcours : la drogue, la prison, la rue... Il veut arrêter, fait plusieurs sevrages, mais il ne supporte pas la vie sans produit et il rechute. Il y a cinq ans, il fait un sevrage de plus et commence peu de temps après un stage de formation avec le but de se réinsérer. Il finira son stage et obtiendra son diplôme. Il sera ainsi artificier, métier qu'il exerce encore aujourd'hui et dont il parle en termes passionnés. Il décrit l'ambiance qui précède le lancement d'un feu d'artifice comme une ambiance électrique. "Les artificiers, nous sommes très tendus, on attend avec impatience l'explosion, on est comme des fauves en cage, on ne peut pas tenir en place. Il y a une distance réglementaire à respecter mais c'est plus fort que moi, je m'approche toujours un peu du feu d'artifice. En même temps, c'est très risqué parce qu'on ne sait jamais. Si on a mal dosé la poudre, ça peut exploser et faire mal. Je suis très excité à ce moment-là et quand le feu part, je sens la montée, là", dit-il en touchant sa poitrine.
Depuis qu'il est artificier, M. J. n'a plus touché à la drogue. En fait il n'a fait que changer une poudre pour une autre. La prise de risque, la possibilité de l'overdose, le flash, l'adrénaline qui monte... Face à la réponse mortifère proposée par la drogue, il a réussi, de manière imprévue, à assouplir sa réponse, la rendre sociable, créer un autre paysage. Il a réorganisé son univers (l'on pense à la flânerie, à la clairière, au moment où les choses peuvent s'organiser autrement) et changé la trajectoire de sa vie. Il ne s'agit pas d'une substitution. Si c'était le cas, on ne postulerait pas une terre de passage. On ne dirait pas que M. J a pu constituer "une zone intermédiaire où le monde peut être converti", pour le dire avec les mots d'Aline Petitier(4). Ce n'est pas seulement l'objet qui a changé mais le rapport que M. J. entretient avec celui-ci, le rapport que M. J. a au monde. Il a pu faire, à un moment de sa vie, un squiggle avec le monde, un squiggle fait avec des feux d'artifice, tandis qu'avant il griffonnait maladroitement sur son corps des cris impurs.
Comment ce changement a-t-il été possible chez M. J. ? Difficile à dire. Mais je crois que son expérience, et celle de M. F., nous aident à penser l'imprévu et nous ouvrent des pistes sur un des thèmes complexes en analyse, que nous pouvons formuler ainsi : ça veut dire quoi, changer ?
M. de A.
(1) D-W. Winnicott, Lettre à Victor Smirnoff, le 19 novembre 1958 (5, 9).
(2) Heidegger a utilisé la figure de la clairière pour figurer le lieu où l'être se déclare(8).
(3) "La santé avec ce trou et une tristesse immense", dit Jean Cocteau en parlant de la désintoxication(1).
(4) Aline Petitier, Nous sommes toujours séparés du sommeil(6).Références bibliographiques
(1) COCTEAU (J.), Opium, Stock, 1930, Le livre de Poche, Paris, 1995.
(2) CONSOLI, (S.), Les conquérants de l'inutile : somatisation et pathologie de l'idéalité, Revue de Psychologie Médicale, 1992.
(3) FEDIDA (P.), Le site de l'étranger, P.U.F., Paris, 1995.
(4) MICHAUX (H.), La vie dans les plis (Poésie) Gallimard, Paris, 1972.
(5) MILLER (P.), Brutality of fact. La puissance de la peinture selon Francis Bacon, Topique, Pouvoirs de l'image, no 53, Dunod, Paris, 1994.
(6) PETITIER (A.), Marcel Proust visiteur de psychanalystes, Revue Française de Psychanalyse, tome LXIII, 2, P.U.F., Paris, avril-juin 1999.
(7) PONTALIS (J.-B.), Entre le rêve et la douleur, Gallimard, Paris, 1977.
(8) STEINER (G.), Martin Heidegger (Champs) Flammarion, Paris, 1981.
(9) WINNICOTT (D.-W.), Lettres Vives, Gallimard, Paris, 1989.
Un exemple biblique d'auto-thérapie :
la lèpre
Moïse BENADIBA
(CH Valvert, boulevard des Libérateurs, 13391 Marseille Cedex 11).Dans les textes de la tradition biblique, l'existence de la souffrance, du mal et des maladies pose question du fait que Dieu, créateur du monde, est responsable de tout ce qui dans ce monde se passe ; qu'il y ait place au mal, à la maladie, interroge et n'est pas facilement admis.
A ce sujet, voici l'essentiel : dans la tradition biblique, qui affirme que la souffrance et la maladie font partie de la structure même de la Création du monde, la responsabilité divine est clairement désignée : le texte biblique dit à ce propos : "N'est-ce pas de la bouche de l'Éternel que sortent les maux et le bien ?" (Lamentations III, 38) ou encore plus précisément : "L'Éternel a tout fait en vue de sa fin, et même le mauvais pour le jour du malheur" (Proverbes, XVI, 4).
Dans le cadre même de cette responsabilité divine affirmée, l'homme a cependant la liberté, le droit, le devoir, la capacité et le pouvoir de ne pas demeurer passif face à la souffrance et aux maladies quand elles adviennent, et de ne pas les accepter ; dans ce combat, les limites de ses moyens sont toutefois clairement posées dans le texte biblique lui-même, l'Écclésiaste notamment, où il est dit : "J'ai vu toutes les œuvres qui se font sous le soleil et voici : tout est vanité et buée. Ce qui est courbé ne peut être rendu droit et ce qui fait défaut ne peut advenir pour être compté" (Kohelet, I, 14-15).
- Le Talmud, dans cette même perspective, va préciser que lorsque la souffrance, la maladie, atteignent un homme, fût-il un juste, c'est parce qu'il n'est pas complètement juste, parce qu'il y a dans son comportement, en lien avec l'éthique admise et courante dans le milieu où il vit, défaut, faille ou déficience.
- Maïmonide(1), poursuivant ce même point de vue, dégage trois types de maladie qui concernent l'homme :
- les handicaps physiques et les blessures corporelles, congénitales ou résultant des violences de la nature, en rapport avec la nature matérielle de l'homme ;
- la souffrance causée aux autres, résultat des actions d'autrui. Il s'agit ici essentiellement d'agressions et de traumatismes, violences et des conséquences de guerres et conflits ;
- la maladie physique et spirituelle que l'homme attire sur lui, en se laissant aller à ses désirs ou en vivant en dysharmonie, en désaccord ou en opposition avec les règles du sens commun dans la société qui l'entoure.
Selon Maïmonide, la source des deux premiers types de maladie est la matière dont le monde et l'homme sont composés et ils sont de ce fait inévitables. Le troisième type de maladie, plus fréquent que les deux autres relève strictement de la responsabilité de l'homme.
C'est dans ce dernier cadre nosologique que se situe, dans la tradition biblique, une maladie de la peau appelée en hébreu "Tsara'at" : lèpre. Le texte biblique premier concernant cette affection cutanée est dans "Lévitique" en ses chapitres XIII et XIV qui lui sont entièrement consacrés.
De quoi s'agit-il ? La " Tsara'at " est une affection cutanée proche de la lèpre ; les symptômes de la "Tsara'at" que décrit la Bible ne sont toutefois pas ceux de la lèpre et les mesures thérapeutiques que la Bible prescrit pour s'en prémunir, du domaine de l'auto-thérapie, ne se fondent nullement sur des procédures médicales ou de prophylaxie.
La "Tsara'at", forme spécifique de lèpre peut-on dire, qui n'existe plus, est décrite dans le texte biblique comme une maladie qui se manifestait à l'époque où existait le Sanctuaire dans le Temple de Jérusalem. Cliniquement, elle se traduisait par l'apparition d'une éruption cutanée de taches blanches qui s'accompagnaient de décolorations apparaissant sur les murs de la maison du sujet atteint, ses ustensiles ou ses vêtements. D'étiologie psychogène, sa guérison demandait de la part du sujet atteint une démarche qualifiée de "spirituelle" nécessitant amendements et repentir.
Le Talmud(2) cite sept fautes ou défaillances de l'homme qui, d'ordre étiologique, peuvent être à l'origine de la maladie "Tsara'at" : la médisance, le meurtre, l'immoralité, le faux serment, l'arrogance, le vol, l'avarice.
Le Midrach(3) cite, lui, dix fautes ou défaillances en ce même domaine et donne des exemples cliniques pour l'illustrer, relevés du texte biblique :
- l'idolâtrie : les hébreux qui ont été adorateurs du Veau d'Or furent tous immédiatement frappés de "Tsara'at" ;
- l'immoralité : plus particulièrement dans le domaine de la sexualité. A ce sujet, il est dit que lorsque le Patriarche Abraham se rendit en Égypte avec sa famille et son épouse Sarah, celle-ci fut enlevée par Pharaon et conduite au palais royal dans des intentions immorales ; Pharaon et ses proches courtisans furent frappés de la plus grave des vingt quatre formes de "Tsara'at" existantes ;
- le meurtre : crime irréparable. Dans la tradition biblique, la "Tsara'at" est la punition directe et première quand il y a effusion de sang humain ;
- la profanation du Nom de Dieu ;
- le blasphème du Nom de Dieu : c'est la faute de Goliath. Le corps de Goliath, avant le combat contre David, fut atteint d'une éruption brusque et massive de "Tsara'at" qui l'affaiblit ;
- le vol : plus particulièrement "voler le public" : par exemple en lui vendant une marchandise plus chère que sa valeur réelle. Cette faute est punissable de "Tsara'at" parce qu'il est impossible de la réparer ;
- l'orgueil : équivaut à l'idolâtrie selon la tradition biblique ;
- l'action qui outrepasse les droits de l'individu ; plus particulièrement, celui qui empiète sur le domaine d'autrui encourt le châtiment de "Tsara'at" ;
- le mauvais œil ; dans les cas d'avarice notamment, le refus de prêter ou de donner attire le châtiment de "Tsara'at" ;
- le "Lachon Hara" ou médisance. Il s'agit ici de la principale étiologie du "Tsara'at" selon la tradition biblique. La médisance avait pour conséquence la "Tsara'at" sous sa forme la plus maligne et grave. Ainsi, pour avoir tenu des propos pouvant être perçus comme de la médisance, Myriam, sœur de Moïse, fut frappée de " Tsara'at " (Nombres XII). La plaie de la lèpre dont l'origine était la médisance entraînait un éloignement de tout lieu de résidence, un isolement total du sujet atteint ; ce qui, selon la législation dans la tradition biblique représente une très grave sanction.
La médisance provoquait immédiatement le stade terminal de la lèpre et le transgresseur, frappé définitivement dans ce cas des symptômes de la maladie, était aussitôt isolé.
La médisance est donc la faute la plus grave punie par la "Tsara'at" et les termes les plus durs de la législation prévue dans les textes bibliques lui étaient appliqués.
Quelle était cette législation ? Selon la tradition biblique, elle consiste en des principes législatifs et réglementaires concernant les symptômes d'impureté. Les lois fondamentales de la "Tsara'at" dans la Bible sont en relation avec la problématique de l'impureté, au sens religieux et juridique de ce terme. Voici les principales, étudiées essentiellement à partir du Pentateuque (Lévitique XII et XIII) :
En ce qui concerne la forme cutanée de la maladie lépreuse, il est dit ceci : quand le Sanctuaire du Temple de Jérusalem existait, si un individu découvrait sur sa peau une ou plusieurs taches blanches dont la couleur variait entre blanc de neige et teinte sombre du blanc d'œuf, il devait être examiné par un "Cohen"(4). Seul un "Cohen" pouvait déclarer un homme atteint de lèpre comme ayant un statut juridique de "Tamé" (impur) ou "Tahor" (pur). Le "Cohen", seul et entier responsable du diagnostic et de la prescription de la conduite à tenir, devait déclarer, avec sa bouche, le mot "pur" ou "impur", l'articuler pour que cela s'entende clairement. Pourquoi le "Cohen" ? La déclaration de pureté ou impureté de l'homme atteint par l'une de ses formes cliniques de lèpre était confiée au "Cohen" parce que dans certains cas, notamment pour les lèpres dont l'origine était la médisance, la sanction comprenait un éloignement de tout lieu habité, un isolement radical, équivalent de la mort selon l'opinion rabbinique. Une telle sanction était si grave qu'elle ne pouvait être décidée que par un homme dont le sentiment éthique ne pouvait être contesté. C'est le "Cohen", enseignant du peuple dans la tradition biblique, qui incarne le mieux cette vertu ; le "Cohen" pouvait seul dire la loi et si possible éviter un châtiment d'exclusion : il savait comment conduire, par la parole, un homme à prendre la voie de l'amendement avec repentir et remise en question. Le "Cohen" encore, par ses paroles, ses prières, mélangeait ses mots dans ses supplications avec ceux du malade lépreux intercédant ainsi auprès de l'Éternel en la faveur de ce dernier.
Si des symptômes justifiant l'isolement ou sa poursuite faisaient leur apparition, c'était un signe que le malade tardait à prendre la voie de sa guérison, parce que non capable encore d'introspection sérieuse permettant sa repentance. Si le malade par contre, du fait parfois même de son isolement, prenait la voie du repentir, les signes de la maladie, déclarés impurs, régressaient puis, effet et résultat d'auto-thérapie, disparaissaient.
Il y avait d'autres lois édictées aux lépreux, dites lois d'isolation, nécessaires et applicables préalablement à sa mise sur la voie de la guérison qui, en définitive dépendait de lui, parce que toujours en lien direct avec ses possibilités de remise en question et de repentir. La Bible soumettait le lépreux, surtout celui devenu tel par médisance, déclaré impur, à des lois d'isolation particulières qui venaient consolider son exclusion, sa mise à l'écart. Il devait :
- faire une déchirure à ses vêtements, ne pas couper ses cheveux ni raser sa barbe, comme un endeuillé ;
- se couvrir la bouche, désignant ainsi la cause de sa maladie : la médisance, en hébreu "Lachon Hara" (qui signifie "mauvaise langue") ;
- couvrir sa tête d'un voile, comme ceux qui pleurent un mort ;
- proclamer "Tamé, Tamé" ("impur, impur") s'il rencontrait un autre homme pour l'avertir ainsi de se tenir à distance. Cette parole annonçait aux autres l'infortune et la détresse du malade et leur permettait ainsi de joindre eux aussi leurs paroles et leurs prières à ceux du "Cohen" pour la guérison du lépreux.
Autour de la question de la lèpre dans la tradition et les textes bibliques, ceci encore :
- Généralement, le corps du sujet atteint de lèpre n'était pas concerné de manière immédiate. Il y avait des signaux prémonitoires qui l'avertissaient, des clignotants en quelque sorte : la contamination préalable des murs de sa maison en un premier temps, puis de ses vêtements. En ces moments évolutifs, le sujet, seul responsable, pouvait arrêter l'évolution progressive de la maladie et éviter par la manifestation de signes de remords, des paroles notamment, que son corps soit touché.
- Les lois de "Tsara'at" qui s'appliquent aux lépreux nous enseignent, selon le Midrach, que l'avenir d'un homme peut être suspendu à l'aspect d'un poil sur le corps. En effet, le texte biblique dans "Lévitique", dans sa partie concernant la lèpre, précise que si deux poils blancs étaient visibles sur la zone du corps affectée, le lépreux était déclaré "Tamé" (impur), séparé de sa famille et de ses proches, relégué à la vie solitaire d'un exclu sans liens ni échanges humains. Il n'existe donc pas dans cette perspective de circonstance fortuite et rien, même pas la croissance d'un poil sur le corps, ne peut être attribué à une simple coïncidence. Il n'y a pas en ce domaine de hasard et nous avons, selon cet enseignement de la tradition biblique, à considérer chaque événement de notre vie comme dépendant de notre responsabilité.
- Lépreux, en hébreu, se dit "métsora", mot qui est l'acrostiche de "motsi chem ra" qui veut dire littéralement "qui sort un nom mauvais", et qui signifie "diffamateur". Pour la tradition biblique, le médisant est aussi un diffamateur, profanateur du Nom de Dieu et transgresseur.
- Le Midrach insiste à ce sujet sur l'importance de la parole considérée comme fondatrice en signalant que toute parole que prononce une bouche humaine est enregistrée dans le Ciel. Selon la tradition biblique, chacun devrait comprendre qu'une parole, une fois prononcée, laisse une trace, est gravée pour l'éternité et ne peut s'effacer.
- Pour la guérison du lépreux, il est écrit dans la Bible qu'il sera amené vers le "Cohen" mais aussi que le "Cohen" sortira vers lui. Pour qu'il y ait guérison et possibilité d'auto-thérapie, deux mouvements sont donc selon le texte biblique nécessaires : le "Cohen" n'apporte la purification ici considérée comme guérison, auto-thérapie, que si le malade a la volonté et le désir d'aller vers lui, de faire l'effort ; autrement dit, il y a nécessité de ce que, en psychanalyse, nous nommons résistance et transfert.
La problématique de la "Tsara'at" (lèpre), exemple biblique d'auto-thérapie possible quand interviennent la responsabilité du sujet et sa parole exprimée dans la cadre de champs transférentiels, nous enseigne enfin ceci : l'importance de la parole, de son statut et de ses fonctions. Le thème de la "Tsara'at" vient en effet, selon la tradition biblique, signifier que dans la remise en question par le sujet isolé du sens de sa maladie, se crée un espace de passage, un vide, un lieu pour une parole autre. Ce qui est en jeu est de l'ordre de la parole et du questionnement. Tout se passe, en effet, comme si possibilité était donnée à l'homme de sortir de sa destinée d'exclu pour s'autoriser à parler afin de parvenir à définir par sa parole, entrelacée à celle du " Cohen " et parfois à celle du peuple, un espace intérieur, une capacité à recommencer à parler et à se situer dans la voie d'une guérison en ouvrant la parole à son vide et en la libérant afin qu'elle parle pour lui en son nom propre. Le déliement, le dénouement par le passage de l'impureté à la pureté, de la médisance à une parole autre, l'issue de son destin de malade exclu, est un déliement de la bouche, ouverture à la parole ; parce que chez l'homme, dans la tradition biblique, comme dans la psychanalyse, la langue n'est habitable que "dans la mesure où on s'y déplace, où on lui fait signifier des choses qui sont autant d'exils et d'expulsions hors des habitudes, et dans la mesure où les voyages qu'on y fait la ruinent et la reconstruisent à la fois..." [4]. L'homme, dans cette perspective, est pour la parole un point de passage.
Le Talmud, à ce sujet, ne cesse de souligner l'importance de la parole comme facteur d'identification et élément primordial dans la structuration de l'identité. Pour lui, il y a un lien formellement établi entre prise de parole et avènement du sujet car la prise de parole pour un exclu, notamment le lépreux, nécessite un dépassement. Le Talmud insiste ici, sur le caractère fondateur de la parole. Il y a, selon la tradition biblique, une efficacité thérapeutique de la parole, une efficacité de la parole vraie qui n'est pas de l'ordre du fantasme ou de l'illusion.
Selon cette tradition, la parole a affaire avec l'éthique, il y a une éthique de la parole, une parole éthique comme étant le refus de toute parole instituée, de toute vérité qui se prend pour la vérité : l'éthique de la parole comme la parole éthique s'avèrent être : "... une mise en mouvement du "dire" contre le déjà dit... soulignant que le rapport entre les voyelles et les consonnes n'est pas une évidence et qu'il faut y introduire le Désir"(3). La parole éthique ne vient rien combler ; au contraire, elle introduit la distance, l'espace, la possibilité de passage. Elle est, tel le son brisé du "CHoFaR" ou telle la parole de Moïse, qui bégayait, "balbutiement"(3). La parole éthique selon la tradition biblique s'ouvre la parole à elle-même et le sujet se construit et se déconstruit dans sa parole et par elle. C'est dire qu'elle est de l'ordre de l'inconscient, mais c'est dire aussi qu'une parole de l'ordre de l'inconscient est fondamentalement éthique dans la mesure où elle met en mouvement, où elle ébranle le déjà parlé. Il n'y a pas pour la tradition biblique une parole qui serait entendue par tous de la même manière, la parole est toujours une parole plurielle ; ce que le Roi David, dans les Psaumes, exprimait ainsi : "Dieu a parlé une fois, deux fois je l'ai entendu".
Ce qui sous-entend que dire, c'est agir ; ce que je dis m'oblige, parler engage, la parole s'engage au niveau de l'action et des mouvements de création. La structure même, à ce propos, du texte talmudique illustre cette donnée : il s'agit d'une structure en forme de commentaires de commentaire ; la parole dans le Talmud, le dire talmudique, n'est jamais un dit et toute parole doit passer : une autre parole est toujours nécessaire pour effacer ce qui vient de se dire et l'empêcher de devenir dit. Selon ce point de vue, l'homme ne peut entendre quelque chose de la parole qui lui est adressée ou proposée dans le texte que s'il construit et fait la parole en question. L'homme modèle d'abord par sa parole le langage dans lequel il s'installera dans un deuxième temps. Ainsi, si l'on se tient à la lettre du texte biblique, et l'épisode de la Tour de Babel (Genèse XI) l'illustre justement, ce n'est pas évident qu'en parlant la même langue les hommes aient obligatoirement des paroles semblables ; du côté de l'Autre, de l'altérité, ceci fait retour : si je partage avec l'autre la similitude lexicale, "cette similitude ne fait pas pour autant un énoncé univoque si on tient compte du sens"(1). C'est donc la parole, le signifiant, qui vient marquer le sujet et cette parole c'est la parole de l'autre.
Quels liens entre ce qui précède et la psychanalyse ? Quels passages entre le thème de la "Tsara'at" dans la tradition biblique et l'actuel de la psychanalyse ? Ceux-ci essentiellement :
- dans la tradition biblique comme pour la psychanalyse, primat est donc toujours donné à la parole : pour l'une comme pour l'autre, par la transmission de la parole, il s'agit de délier des liens tout en découvrant que tous ces liens ne peuvent engager rien d'autre que chacun de nous solitairement et solidairement ;
- la psychanalyse, comme la parole selon les points de vue biblique et talmudique n'est pas ou ne devrait pas être une articulation de concepts : l'une et l'autre, parole éthique et psychanalyse, cherchent plutôt les manques d'articulations que les concepts viennent généralement obturer ;
- entre ces deux filières de la symbolicité que sont les textes de la tradition biblique et la psychanalyse, le rapport n'est toutefois pas d'inclusion : il est plutôt "inépuisable" comme dit Daniel Sibony(4) à ce sujet, en précisant que le tressage entre les filons symboliques de l'une et l'autre, relève de la transmission du symbolique et ne peut donc s'entendre qu'en termes de langue. Dans ce contexte, la psychanalyse, comme la parole éthique, pour autant qu'elle peut avoir affaire au symptôme, s'envisage comme un dire de la transmission "qui s'insinue entre l'impasse d'une transmission et la transmission d'une "passe"(4) ; transmission où l'inconscient s'avère non parole du cœur mais le cœur même de toute parole.
La parole définit la condition humaine ; l'accès à la parole, à la prise de parole, est une seconde naissance, selon la conception de la tradition biblique et de la psychanalyse selon Lucien Israël à qui je cède ici le mot de la fin, pour dire avec lui : "L'homme naît dans la parole, c'est sur quoi se fonde la psychanalyse... Parler, c'est toujours offrir plus qu'on ne croit dire et moins qu'on ne veut dire"(2)...
En relation avec l'auto-thérapie du sujet frappé par la "Tsara'at", que dire de plus ?
M. B.
(1) Dans le chapitre XII de la troisième partie du Guide des Egarés, cité dans la rubrique Mal du Dictionnaire Encyclopédique du Judaïsme (Les Editions du Cerf, Paris, 1993, p. 692).
(2) Arakhin, 15 a.
(3) Commentaires rabbiniques, enseignements moraux et philosophiques de la Bible, son explication homélitique.
(4) Prêtre qui officiat dans le Sanctuaire ; les "Cohanim" (pluriel en hébreu de "Cohen") exerçaient les fonctions d'experts en matière d'examen des maladies lépreuses. Et cela même si le "Cohen" était ignorant ; dans ce dernier cas, il suffisait qu'un érudit examine la plaie et informe le Cohen avec justesse de la situation pour qu'il puisse faire une diagnostic.Références bibliographiques
(1) ADJEDJ (J.-P.), Babel ou l'in-achèvement d'une langue, Apertura 4, Éd. Springer-Verlag, Paris, 1990, p. 127-133.
(2) ISRAËL (L.), Initiation à la psychiatrie, Éd. Masson, Paris, 1989.
(3) OUAKNINE (M.-A.), Lire aux éclats, Éd. Lieu commun, Paris, 1988.
(4) SIBONY (D.), Jouissance du dire, Éd. Grasset, Paris, 1985.