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Freud et Janet - Varia
ÉDITORIAL
Promesses, promesses...Yves MANELA
(psychiatre, psychanalyste, CMPP Etienne Marcel, 3 cité d'Angoulême, 75011 Paris)
Nous venons d'élire notre Président de la République, alors que notre groupe avait multiplié les contacts avec les candidats pour expliquer les contradictions auxquelles nous avons été soumis ces dernières années et nos positions actuelles en tant que psychiatres. Nous avons toujours su, et notre Revue en témoigne dès les premiers articles de Brisset et Daumezon, que les impératifs économiques joueraient un rôle très important dans la médecine en général et dans la psychiatrie en particulier. Aussi le Syndicat des Psychiatres Français et l'Association Française de Psychiatrie ont-ils, dès le début, choisi de proposer des solutions constructives sans être strictement corporatistes, et ceci en défendant le traitement des malades mentaux et la relation des praticiens à leurs patients. Nous avons du nous élever ces dernières années contre un pouvoir économique qui se donne comme maître du choix thérapeutique au mépris de l'éthique médicale, qui confond évaluation scientifique et maîtrise des coûts et cherche à imposer une classification dans un but qui s'est révélé confusionnant. Nous avons des désaccords sur la formation, le numerus clausus drastique, le diktat politique dans une matière scientifique qui utilise un langage banalisant, usager pour patient ou malade, offre de soins pour traitement, communication ou information pour relation, etc.
Il n'est pas banal d'avoir un secrétaire d'état chargé de la santé, qui dépend du ministère de l'emploi et de la solidarité. Il n'est pas banal de ne plus avoir de véritable commission scientifique nationale qui propose alors qu'un gouvernement décide. La mode est aux experts qui peuvent être choisis de façon quasi aléatoire et surtout dont les avis deviennent de manipulables « alibis ». On peut en faire ce qu'on veut, les remercier à sa guise. Une telle période de conflits est aussi l'occasion de réflexions et de nouvelles propositions. Nous savons que les crises sont mutatives pour le pire comme pour le meilleur. Espérons un véritable dialogue dans un futur proche avec des positions claires et non des décisions cumulatives et contradictoires. Le passage de la santé publique au marché de la santé nous guette et peut nous faire beaucoup de mal. Nous souhaitons une représentation scientifique qui propose et un gouvernement qui décide, sans accuser assez systématiquement les professionnels d'être les auteurs des dépenses alors qu'ils ont mission de thérapeutique et qu'ils rendent compte des deniers qu'ils coûtent.
Ce numéro contient plusieurs articles de qualité ne se rattachant à aucun de nos thèmes précédents, et que nous souhaitons publier. Nous y avons joint un sujet qui nous tenait à cur : « Freud et Janet », que nous ne faisons qu'ébaucher avec quatre articles remarquables qui présentent deux grands penseurs contemporains, des parcours qui se croisent, des rivalités et des enjeux scientifiques, des refus de rencontre, bref tout pour faire un sujet passionnant : Pierre Janet a pâti de la puissance rayonnante de Freud. Nous y reviendrons sûrement dans un prochain numéro, peut-être sur l'inconscient.
Chers lecteurs, j'espère que ce numéro vous intéressera, et « A vos plumes ! » : envoyez-nous beaucoup d'articles sur les sujets que vous souhaitez.
Y. M.
Mais où est donc Pierre Janet ?
Claude M. PREVOST
(Professeur honoraire à l'Université Paris VII, Professeur Emérite à l'Ecole des Psychologues Praticiens, 29 rue Principale, 86270 Coussay-les-Bois)
Appelé, en 1963, pour assister Mme Favez-Boutonier dans son enseignement de psychologie à la Sorbonne, je me vis, par elle, curieusement en charge de démontrer qu'on pouvait être psychologue clinicien sans être psychanalyste. J'étais en vérité quelque peu isolé. Il me fallait à l'époque trouver un sujet de thèse d'État. Des souvenirs me revinrent du cours de Daniel Lagache en 1947-48 ; ce cours, qui devait, l'année suivante, donner lieu à la publication d'un célèbre petit ouvrage, comprenait de larges allusions à l'uvre de Pierre Janet. Ces allusions avaient pour une part disparu de l'ouvrage. Intrigué, je me décidai à consacrer mon travail de recherche à l'uvre de Pierre Janet, sans me douter qu'il faudrait dix ans pour tout lire et pour mettre de la cohérence dans une pensée fluide, apparemment facile, mais allant dans des sens très divers. Pendant cette période, je m'aperçus qu'il y avait ou plutôt que l'on instruisait un procès Janet Freud, dont Janet, assurément, ne sortait pas vainqueur. Ma lecture m'offrant une version tout autre, je décidai de pousser l'affaire jusqu'au bout. Je soutins donc en 1973 une thèse constituée selon l'ancienne formule : une thèse principale « La Psycho-philosophie de Pierre Janet » dont il reste quelques exemplaires chez l'éditeur Payot et Rivages et une thèse complémentaire : « Janet, Freud et la Psychologie Clinique » qui se vendit très rapidement et qu'on ne trouve aujourd'hui que sur les quais. Le jury voulut bien me féliciter, l'Institut me délivrer un prix, mais de cet effort, rien n'apparut qui puisse faire bouger l'orientation de la Psychopathologie française.
Il semblerait qu'aujourd'hui, un léger frémissement agite les milieux compétents, Janet est cité de plus en plus souvent et l'initiative de cette revue en est assurément une preuve.
I. L'Affaire
Freud est né en 1856, Janet en 1859. Freud commence par la médecine mais se laisse fasciner, au moins en amateur éclairé, par la Philosophie. Janet, de son côté, commence par passer l'Agrégation de Philosophie, et acquiert donc en ce domaine un label de compétence. Janet finira par passer, sous l'aile de Charcot, son Doctorat en Médecine, mais dans son autobiographie terminale, ne cachera pas que seule la Philosophie est la discipline qui ne l'ait jamais déçu.
L'Affaire commence pendant la « période Charcot » puisque Freud vient passer l'hiver à Paris, et assez obstinément, à la Salpétrière, durant l'hiver 95-96. Janet est alors professeur au Havre et mène à l'hôpital de cette ville des expériences similaires à celles de Charcot. L'Hypnose est le mot-clé, sans qu'on sache exactement de quoi il s'agit. Mais c'est en 1889 que la rencontre spirituelle Freud-Janet se noue. Il y a, l'été, deux congrès simultanés, l'un sur la Psychologie, l'autre sur le Magnétisme. Freud, au retour de Nancy, passe au Congrès. Une longue étude ancienne de Léon Chertok semble prouver que les deux hommes ne se sont pas côtoyés lors d'une conférence. Mais dans les couloirs, on vend la Thèse d'État que Janet vient de soutenir : « L'Automatisme Psychologique ». Il n'est pas douteux que Freud en achète deux exemplaires ; l'un pour lui, l'autre pour son maître Breuer. Cet ouvrage constitue le fondement même de la psychologie scientifique. D'autre part, la notion d'inconscient y paraît fondée avec toute la rigueur concevable. Freud ne niera jamais ce en quoi dans cette circonstance il doit à Pierre Janet.
On admet aujourd'hui la vocation de Maître scientifique que s'est donnée Freud. Dès sa jeunesse, il entend être chef d'école. Il perçoit que c'est dans le sens ouvert par Pierre Janet que ce destin peut s'accomplir, mais il redoute à coup sûr que celui qui est déjà prédécesseur ne lui coupe l'herbe sous le pied. Il va donc se montrer fort attentif aux articles que publie Janet à Paris, et qui marquent la même orientation. Il y répond aussi rapidement que possible, jusqu'à la Thèse de Médecine de Janet (« L'État Mental des Hystériques ») où Laplanche et Pontalis, naguère, ont découvert les bases même de la Psychanalyse.
L'inquiétude de Freud cependant ne dure pas. Janet semble brusquement virer de bord. Charcot est mort en 1892. La réaction contre lui et son uvre est extrêmement violente à Paris. On balaie l'Hypnose, on ironise sur l'inconscient, et Janet, protégé par Raymond, successeur de Charcot, dont il rédige les cours, est le seul à maintenir les leçons du Maître. Son but qui est de fonder une Psychologie scientifique devient aléatoire. Il va entrer dans une période de louvoiement, de diplomatie, dont le but est de protéger la Psychologie naissante. Celle-ci risque d'éclater entre une branche pédagogique et une branche physiologique. C'est cet éclatement qui met fin à la vie de la « Revue de Psychologie Clinique et Thérapeutique » dont le premier numéro date de 1897 et le dernier de 1901. La stratégie de Janet se dispose de la manière suivante : il va peu à peu remplacer l'adjectif inconscient par celui de subconscient. Il s'en expliquera dans une lettre confidentielle à un ami : inconscient peut vouloir dire physiologique, alors que subconscient est moins engagé : cet adjectif renvoie à un domaine placé sous la conscience, donc inconnu d'elle, mais de même nature que la conscience elle-même. Le risque de dérive vers la Physiologie est pratiquement nul. D'autre part, dans le registre de la Recherche, Janet va constituer le tableau d'une maladie importante, jusque là peu explorée : ce n'est rien d'autre que la Névrose Obsessionnelle, mais il va l'appeler « Psychasthénie », par opposition à « Neurasthénie », comme la pensée s'oppose au cerveau. En effet, dans l'énorme ouvrage qu'il fait paraître en 1904 (« Les obsessions et la Psychasthénie »), la description des troubles ne peut être que psychologique : l'inconscient est entre parenthèses, comme le problème des causes (voir plus loin).
Freud, qui est à Vienne, ne comprend pas ou ne veut pas comprendre l'ambiance parisienne, ni la stratégie de Janet. Ce dernier sera à ses yeux un traître, et l'affaire est jouée.
On en trouve une première preuve dans le Congrès de Londres du 8 août 1913 où Janet est invité, devant un parterre de médecins généralistes anglais, à parler de la Psychanalyse et où il reprend, sans approfondir, les critiques généralement admises. Certes, Jung lui répond en utilisant l'argument singulier selon lequel la libido freudienne n'est rien d'autre que l'élan vital de Bergson. Jung reviendra à Vienne, triomphant, fera rapport à Freud qui prononcera son exclusion trois mois plus tard (Freud exclut Adler puis Jung : les deux hommes se rallient à Janet. Janet ne fait à ce ralliement aucun écho et ne mentionnera jamais que Jung fut son élève dans l'hiver 1901-1902). En avril de la même année, Janet, à Paris, tient une conférence où il déclare que la Psychanalyse est une philosophie essentielle, que nul étudiant ne peut ignorer. Mme Élisabeth Roudinesco, qui dans son Tome 1 de « La Guerre de cent ans », emprunte largement à notre petit ouvrage, en oubliant parfois les guillemets, déclare alors : « On croit rêver ! » C'est là une réaction peu scientifique. La contradiction, selon nous, se résout aisément : à Londres, Janet parle devant des médecins généralistes qu'il veut convertir à la Psychologie, mais il juge que la Psychanalyse est un appât excessif et se donne l'élégance du psychologue nuancé. A Paris, Janet parle devant des philosophes, et son discours est tout autre. Ce sera une constante chez Janet de reconnaître dans la Psychanalyse une philosophie. « Toutes les névroses ont une origine sexuelle » est une phrase évidemment philosophique. A-t-on fait l'expérience de toutes les névroses ? Hartenberg, en 1902, situera cette étiologie à 75 %, ce qui relève du langage banal de la science. Pour distraire le lecteur par une anecdote, nous relaterons que, nous trouvant un jour chez Jean Delay, qui nous honorait de son amitié, nous l'entendîmes déclarer : « Tous les psychanalystes sont des fripouilles. » Nous répliquâmes que cette phrase était aussi scientifique que cette autre : « Toutes les névroses ont une origine sexuelle. » Le Maître voulut bien franchement rire.
Si l'on se rapporte aux années 20, on retrouve une nouvelle offensive de Pierre Janet contre l'inconscient, que l'on dit « capable de tout », « faire n'importe quoi » et l'on croit qu'il en veut à la Psychanalyse. C'est là une erreur fondamentale. Sa cible n'est pas Freud, mais Charles Richet, prix Nobel, collègue de Charcot, qui venait de publier un énorme « Traité de Métapsychique » nourri de photos de fantômes et d'ectoplasmes, qui plonge Pierre Janet dans une colère noire. Il écrit un article violent, intitulé : « A propos de Métapsychique » qui figura dans la première bibliographie de Janet sous le titre trompeur de « A propos de Métaphysique ». Charles Richet voulut bien reconnaître qu'il avait truqué les photos et que l'inconscient auquel il se référait était pure invention.
Il n'y a pas sur ce point querelle entre Janet et Freud. En effet, au moment même où se constitue la Société Parisienne de Psychanalyse, Janet marie sa fille aînée à Édouard Pichon, réputé pour la Grammaire qu'il a établie avec son oncle Damourette, seul médecin des hôpitaux de la jeune Société de Psychanalyse. Il faut savoir que jusqu'en 1939, Janet assistera, sans dire un mot, à toutes les réunions de la Société, en parlera parfois discrètement. C'est même Lowenstein, tenu pourtant comme tête de pont de Freud dans la Société Parisienne, qui fera remarquer que Freud ne vient jamais, alors que « Monsieur Janet est toujours présent » (on retrouvera mention de la remarque dans les archives de la Société). Aussi bien Édouard Pichon découvre-t-il au début des années 20 que l'uvre de Freud et celle de Janet ne sont plus en contradiction l'une avec l'autre. Il juge qu'il est temps d'arrêter la dispute. Ayant de bons rapports avec Freud, il lui écrit au début de 1937 que lui-même et Pierre Janet iront voir Freud à Vienne. Freud ne répond rien. Le beau-père et le gendre prennent le train de Paris à Vienne, frappent au 19, Berggstrasse, s'annoncent à la servante, qui vient répondre : « En aucun cas Monsieur Freud ne recevra Monsieur Janet. » Freud s'en expliquera dans une longue lettre à Marie Bonaparte ; il déclare en vouloir à Janet d'avoir mis en doute l'étiologie sexuelle des névroses ; il n'a pas démenti une certaine opinion qui court çà et là selon laquelle Freud a suivi des cours de Janet ; enfin, il aurait déclaré que « l'inconscient est une façon de parler » (en français dans le texte). Il a donc refusé de le recevoir, mais peut-être aurait-il pu le laisser entendre par lettre ce qui eut dispensé un vieillard, de trois ans plus jeune que Freud, il est vrai, de faire, par un train peu rapide, le voyage Paris-Vienne-Paris. « Impolitesse tout à fait acceptable », dit Freud. Détail historique assurément, mais qui ne grandit d'aucune manière la personnalité de Freud.
Les événements rythmant l'Affaire s'arrêtent là. Il y a eu malentendu, conflit de priorités et de caractères. On peut rêver de ce qui fut advenu si les relations avaient été autres et l'on peut se demander ce que penserait l'École Lacanienne devant ce rejet par Freud d'une formule comme : « l'inconscient est une façon de parler ».
II. Janet et la Psycho-Pathologie
L'influence majeure qui s'est exercée sur Pierre Janet est celle du neurologue anglais Jackson. La chose est tout à fait évidente, mais il ne l'avouera qu'en 1942, dans la préface qu'il donne à la thèse de Jean Delay. Il ne s'est pas vanté de ce patronage, parce que Jackson était d'abord physiologue, et que Janet voulait fonder une Psychologie psychologisante. Certains auteurs, dont Frank Sulloway (« Freud, biologiste de l'esprit », Fayard 1995), affirment le jacksonisme de Freud. Quoi qu'il en soit, à partir de Janet, nous avons pu présenter un tableau de la succession des tendances vitales depuis les tout débuts de la vie, jusqu'à un avenir pour autant qu'on puisse le pressentir ou l'espérer.
Dès le début de la vie, il existe selon Janet un conflit : conflit entre l'esprit (le anglais) et, sinon la matière c'est trop dire , du moins
ce qui s'oppose à lui et qui est inerte. L'esprit est essentiellement facteur de progrès ; son rôle est à chaque étape de résoudre des contradictions. Dans tout ce que nous disons là, le temps semble présupposé. Or, si l'on regarde la première étape de la vie, on découvre que les vivants ne procèdent que de façon réflexe, c'est-à-dire immédiate et intemporelle ; à la deuxième étape, on voit le vivant (le tigre guette le chevreuil) suspendre l'attaque réflexe pour attendre le moment favorable. Ce vivant fait la conduite de l'attente et du même coup, construit le temps. Ce sont, de la même manière, des conduites qui construisent l'être, les objets, et même la mort : la mort n'est pas l'arrêt des conduites de quelqu'un, c'est le moment où les médecins déclarent qu'il n'y a plus rien à faire et cèdent la place aux employés des pompes funèbres ; le mort va réunir deux jours après autour de lui plus de gens qu'il n'en a jamais eu en sa présence. Il va contraindre ses héritiers à faire des conduites de partage, et plus généralement des conduites de récits. La mort n'existe pas, non plus que les objets, non plus que l'être. Ce thème, à la fois constructiviste et nihiliste, apparaît, à partir de 1910, constamment dans l'uvre de Janet. Il vient là une philosophie, souvent difficile, à laquelle nos contemporains, croyant comprendre le big-bang et ses créations, pourraient adhérer, mais qui n'a pas été comprise du temps où Janet, tranquillement, présentait ces paradoxes au Collège de France. On est en tout cas bien loin du triangle courtaud auquel revient Freud dans le complexe d'Oedipe.
Le tableau ci-dessus indique que l'esprit, après avoir été pris en charge par diverses espèces successives, est maintenant dans la charge de l'Homme. L'homme normal est un homme réfléchi qui, avant d'agir, s'enferme dans sa subjectivité, pour revenir vers le réel en tâchant de changer celui-ci vers un mieux. Ce mieux se trouverait au stade suivant dans les conduites rationnelles, toutes marquées par la présence d'un principe unique, vouées par conséquent au dogmatisme. Selon le schéma bien connu d'Auguste Comte, les conduites rationnelles ont trois états : la religion, la philosophie et la science. C'est théoriquement de la science qu'on peut attendre la venue des conduites « expérimentales » : Janet veut en fait dire « expérientielles » (l'expérimental étant du domaine scientifique). Dans ces conduites expérientielles, on s'attend à ce que l'impossible advienne ; dans les conduites progressives, au-delà, on tâchera de faire en sorte que l'impossible arrive. Janet sur le tard répétera souvent : l'impossible c'est de revenir sur le passé et de retrouver ses défunts.
Nous voudrions ici introduire une manière de parenthèse. Dans la première moitié de sa carrière, Janet se présente comme le fils du siècle des Lumières ; il se souvient avoir été le camarade de Jean Jaurès à l'École Normale et il dit volontiers que l'âge d'or est devant nous et non derrière nous. C'est de la science qu'il attend cet âge d'or. Or en 1889, la science est à son zénith. Puis, de la théorie des quanta au principe d'Eisenberg (1931), la science semble se mettre en doute, ce que Janet suit avec attention. Aussi bien au soir de sa vie se demandera-t-il si c'est de la science qu'il faut attendre le progrès. Celle-ci pourrait bien n'être qu'un cul-de-sac. Lorsque l'on voit une hystérique, fonctionner au stade des conduites asséritives et déclarer que la nuit dernière, elle a parlé avec ceux qui ne sont plus, peut-être y a-t-il moins lieu de la tenir pour folle que de songer qu'elle anticipe. Les conduites expérientielles et progressives pourraient se situer dans la foulée des conduites asséritives, ce qui revient à mettre sévèrement en doute les imputations de maladie mentale.
Quoi qu'il en soit, et pour nous en tenir au discours officiel, Janet admet qu'il peut y avoir maladie, dans certains cas extrêmes. L'écrivain Raymond Roussel, étudié par Foucault, et patient de Janet, écrit des ouvrages surréalistes dont Janet considère qu'ils sont dans l'air du temps. Mais si un matin, un ouvrage de lui ayant été mis en vente à 9 heures, Roussel s'étonne de ce que à 10 heures, on ne le salue pas dans la rue, là Janet s'inquiète. Mais sans que dure cette inquiétude. En vérité, ceux qu'on appelle les malades mentaux et il n'y a de fous que pour la police témoignent de ce que certaines façons de vivre sont possibles. On doit les respecter comme témoins. Pourquoi diable voudrait-on les changer ?
Certes il y a des cas où le sujet ne parvient pas à faire des actes adéquats avec les conduites réflexives qui sont la loi de notre temps. On dira qu'il y a là chez eux une faiblesse, tant il est vrai qu'on a répété sans cesse cette antienne : « Janet c'est le déficit, Freud c'est le conflit. » En fait, il n'y a rien d'autre chez Janet que du conflit, mais on peut reculer devant le conflit et sembler entrer dans la faiblesse apparente. Mais il y a des solutions : ou bien le sujet recule, selon la ligne horizontale du tableau ci-dessus, allant chercher des forces dans des conduites anciennes fortement corporéisées ; il faudra l'accompagner au retour car il peut commettre par exemple l'erreur aux conduites sociales (là où « Ça parle » ; Lagache n'a pas manqué de montrer la source janetienne de Lacan) de croire qu'on lui parle alors que c'est lui qui parle (paranoïa). Cette démarche renvoie à l'hystérie. Le sujet peut aussi descendre vers les abîmes de la pensée sans jamais revenir au réel : c'est alors l'autisme qui n'est jamais un vide de la pensée mais au contraire le siège d'un imaginaire « formidable ».
Quelles sont les causes de ce blocage ? Il faut dire que si Freud confond le symptôme et sa cause, Janet se montre indifférent à la notion de cause qu'il estime en voie de répudiation depuis Hume et Kant. Convié par Jérôme Bruner à présenter Janet devant les enseignants de l'Université de New York, nous nous souvenons avoir été fortement « accroché » par un enseignant qui voulait tout savoir des causes selon Janet. En fait tout peut arriver : voici un jeune homme que ses parents ont laissé depuis 17 ans derrière des dictionnaires, invité à son premier repas mondain ou à son premier bal. Qu'il laisse tomber sa fourchette et il peut se déclencher une timidité catastrophique. Plus profondément et plus étonnamment, Janet sait qu'un enfant peut naître avec un cerveau en mauvais état (on parlerait aujourd'hui de gènes ou de chromosomes). Or, il faut partir du principe que tous les êtres vivants ont le même capital de force mentale. Savoir aussi que le cerveau sert non à inventer, mais à répéter les actes habituels. Cet enfant handicapé a le choix entre deux attitudes : mettre toute sa force dans le fonctionnement de son cerveau : il marchera, mangera, parlera un peu. Il sera « débile ». Cet autre choisira de laisser son cerveau en l'état ; il sera replié dans une chaise mais pourra parfois procéder à des inventions admirables : il y en a eu dans l'Histoire. Où se situe cette liberté, cette volonté ? Elle est dans la personne, ne cherchons pas plus avant, on risque de tout brouiller. Et après tout, chercher la cause d'un trouble, c'est oublier l'homme actuellement troublé pour lui préférer une ombre révolue.
Que dire de la Psychothérapie ? Officiellement, Janet est directif : le thérapeute est « le directeur » et si le sujet n'a pas de vouloir (mais...), le thérapeute peut mettre le sien à sa place. En vérité on ne saurait être trop prudent. Il faut écouter, se rendre compte qu'un malade qui a vu bien des médecins en sait souvent autant que son thérapeute. Et puis surtout, pourquoi guérir ceux qui sont non des malades mais des témoins ? Il semble que Janet ait loué à la fin du XIXe siècle des appartements thérapeutiques pour que des malades de la Salpétrière puissent y faire tranquillement leur régression.
Il en va de même de la formation des psychologues. Certains jeunes psychologues (c'est ainsi qu'il parle des jeunes analystes de la S.P.P.) essaient d'analyser leurs rêves. En fait ils rationalisent, bâtissent un système, s'enferment dans ce qu'il y a de bloqué dans la philosophie ou la science, et ne rendent service à personne.
Janet est-il psychologue ou philosophe ? Dans ce dernier cas, ce serait un philosophe du temps, qui vise le progrès sans être sûr de l'atteindre. Nourri en fait comme Freud de Schopenhauer, mais aussi de Nietzsche, comme Ribot, il n'est pas impossible que la fin du temps amorce un retour où, de fait, nous retrouverions nos chers disparus : progrès ou éternel retour, c'est à la liberté fondamentale de l'Homme d'en décider.
C.-M. P.
N.B. : Nous sommes convaincu que la référence constante de Lacan à Clérambault (auteur d'un « Automatisme Mental » où mental veut dire neurologique) est un rideau de fumée qui dissimule Janet. Les deux hommes ont travaillé ensemble au début des années 30 (voir chez l'un et chez l'autre l'étude de « Mme Sansonnet »). Nous espérons qu'un thésard viendra un jour se pencher sur le problème.
Mais où est donc Pierre Janet ?
La querelle Janet-Freud relève d'un total malentendu. Janet n'est pas un psychologue du déficit mais bien le philosophe d'un conflit universel. La Psychologie s'inscrit pour lui à l'intérieur d'une réflexion sur la temporalité du monde et la liberté de l'Homme.Where on earth is Pierre Janet ?
The Janet-Freud quarrel is based on a total misunderstanding. Janet is not a psychologist of deficits but rather the philosopher of a universal conflict. Psychology, for him, finds its place within a reflection about the temporality of the world and the liberty of man.Pero, entonces, ¿dónde está Pierre Janet ?
La querella Janet-Freud surje de un total malentendido. Janet no es un psicólogo del déficit sino, más bien, el filósofo de un conflicto universal. La Psicología, para él, se inscribe al interior de una reflexión sobre la temporalidad del mundo y la libertad del Hombre.
Janet et Freud, relations textuelles
Jacques CHAZAUD
(médecin-chef honoraire des Hôpitaux Psychiatriques. NYAS Member, 46 avenue de la Belle-Gabriel, 94130 Nogent sur Marne)
Le présent travail se veut très « localisé ». Point n'ai-je l'intention, ni la prétention (même si je pourrais exprimer quelques désaccords ponctuels) de rivaliser avec l'incomparable chef-d'uvre d'Ellenberger sur la genèse du concept de l'Inconscient[2]. Il ne me chaut pas davantage de prendre la relève des travaux de Barraud[1] ou de ceux de Pivot[5] dans un cadre comparatiste. Mon but n'est que de fournir au lecteur dépassé par la masse des connaissances, qu'il lui faut désormais assimiler « en temps réel » (sic), un condensé historique résultant d'une lecture longtemps menée « en parallèle », mais hélas partielle, de l'uvre des deux grands Auteurs[3, 4].
Je ne saurais en rien garantir la valeur de ce procédé. Les opposants à Freud ou, simplement, ceux qui ont envers lui une nécessaire attitude critique, font remarquer, à juste titre, qu'il lui arrivait de « réécrire » l'histoire. Lui-même a, d'ailleurs, plus d'une fois relevé dans son uvre, ses erreurs (fréquentes) de datation. Le problème est autre avec Janet. Nous possédons de nombreux livres de lui. Mais, à l'inverse de ce qui a eu lieu, pour Freud, l'ensemble de ses articles n'a jamais été réuni. Il n'est pas indifférent, par ailleurs, que notre compatriote Professeur au Collège de France cité par H. Bergson, W. James et tant d'autres n'ait jamais aspiré à faire « École »(1), à l'inverse de « Herr Professor » qui n'a reculé devant rien (pas même devant l'innommable(2)) pour faire survivre ses découvertes. Notre but est résumé dans notre titre. Il ne vise que le textuel.
Y a-t-il eu, autre que métaphorique ou scripturaire, une véritable « rencontre » entre l'homme Janet et l'homme Freud ? A la Salpêtrière, chez le Grand Charcot (der Meister, disait le Privat Dozent qui se réclamait du titre d'« élève » pour quelques mois passés entre 85-86), Freud n'entendit jamais parler de Janet. Celui-ci dirigea, en effet, le laboratoire de psycho-physiologie, de 1900 à 1913 (il en fut évincé par Déjerine). Nous savons que Freud « figurait » parmi les quelque trois cents auditeurs du 1er Congrès International d'Hypnose (1899) dont Janet fut organisateur, aux côtés de Déjerine, Bernheim, Liébault, Forel. Mais ni l'un, ni l'autre n'ont jamais évoqué, à cette occasion, un contact personnel, même si on ne peut exclure qu'il eût lieu. Nous savons, par contre, que Freud refusa de recevoir Janet lors du passage de celui-ci à Vienne en 1937 !
Janet eut affaire, par contre, à des élèves de Freud : E. Jones, fut son contradicteur public, C.-G. Jung, lui, a suivi ses cours et s'en est largement inspiré. L'ironie de l'Histoire voulut que la fille de P. Janet, Hélène, épousa E. Pichon (futur Maître de F. Dolto et de Lacan), Médecin des Hôpitaux, Pédo-psychiatre, linguiste et l'un des Pères fondateurs de la Société Psychanalytique de Paris. Pichon, esprit volontiers caustique, a toujours montré le plus grand respect pour son beau-père, alors même qu'il prenait le parti de « Mr Sigismond Freud »...
Les relations textuelles de nos deux grands penseurs pour nous concentrer désormais sur elles ont évolué de l'hommage courtois aux critiques entre intellectuels civilisés, en passant par les disputes par définition insolubles de « préséance » de découverte, masquant mal les divergences doctrinales. Rien là que de fort banal. La nature de ces échanges exige de relever qu'aucun des deux protagonistes n'a cependant étudié l'ensemble ni l'évolution des idées de son contemporain. Freud en est resté, concernant Janet, au « rétrécissement du champ de conscience ». Janet, lui, concernant Freud, en est resté à la période « cathartique » (de Breuer) et « traumatologique » (de Freud) dans sa période, si j'ose dire, « sexologique »... Le premier ignora tout de « la hiérarchie des tendances » et de la « psychologie des conduites » du second qui, lui, arrêta sa lecture avant la « métapsychologie ».
La relation inaugurale est initiée en 1893 par Freud qui a pu, enfin, arracher à son savant mentor J. Breuer(3) sa collaboration pour écrire et publier (dans le Neurologische Zentralblatt) la fameuse « Communication préliminaire » qui ouvrira, deux ans plus tard, en 1895, les Études sur l'Hystérie. Nous pouvons y lire que les notions de « dissociation hystérique » et d'« états hypnoïdes » sont « reconnues et partagées avec les deux Janet » (lisez : les frères Pierre et Paul). Aucune référence n'étaye cette déclaration probablement due à Breuer. Une réserve est émise cependant sur les « surprenantes découvertes » des anesthésies que ne retrouvent pas, à cette époque, les Viennois. Une note de la seconde édition (1898) qui est, elle, due en toute certitude au seul Freud, rajoute : « Dans l'intéressant livre de P. Janet, l'Automatisme psychologique (Paris, 1889), on trouve l'histoire d'une guérison obtenue, chez une jeune fille hystérique, par l'emploi d'un procédé analogue au nôtre. » Freud confirme ainsi l'existence d'un parallélisme concomitant sans dérivation, ni influence réciproque, des recherches, ce dont il ne démordra jamais (non plus que Breuer dont les travaux remontaient à 1881-82, mais étaient restés non publiés).
Au chapitre « Histoire des maladies », dans la partie critique du cas traité par lui d'E.v.R., Freud insiste sur les « idées de contraste » attribuées à l'épuisement dépressif du « moi primaire », ou à sa fatigue partielle, qui permettent l'émergence en force de la représentation contraire, jusqu'alors repoussée, « selon la théorie de Janet et de ses disciples ». On comprend que dans son ouvrage de 1911 sur L'État mental des hystériques (qui reprend sa thèse de 1893 avec d'autres travaux, dont le volume de 1894 consacré aux « accidents mentaux »), Janet se montre très flatté que « MM. Breuer et Freund (sic) aient vérifié récemment notre interprétation déjà ancienne des idées fixes subconscientes chez les hystériques ». Dans la suite du texte, Freud retrouvera son nom. Janet cite plusieurs des cas desdits MM. et note qu'ils remarquent, dans la formation symptomatique, que « le rapport entre la provocation et l'accident peut être symbolique » : ainsi du dégoût moral et du vomissement. Aussi bien disent-ils, « avec plusieurs auteurs allemands, que le phénomène de l'attaque hystérique se laissait en partie ramener à des réactions émotionnelles accompagnant un souvenir ». Janet se réjouit encore que « MM. Breuer et Freud exprimaient très bien l'idée que nous soutenons depuis longtemps que... l'hystérique souffre de Réminiscences ». Il se dit surtout heureux de voir les Autrichiens étudier les couches profondes du subconscient pour « rendre conscient... (l')... événement provocateur, l'amener à la pleine lumière. Les accidents disparaîtront quand le sujet se rendra compte de ses idées fixes ». Mais Janet relève prudemment que la guérison n'est pas forcément facile pour autant. Il se félicite néanmoins que les deux auteurs considèrent les « états hypnoïdes » comme « aliénés » (?) et, surtout, que la « division » ou « dissociation » de la conscience soient reconnues, ainsi, comme « phénomènes fondamentaux ».
Il faut croire que Janet s'en est tenu à la « Communication préliminaire » des Etudes... Sinon, il lui aurait été moins agréable de lire (en 1895), sous la plume de Freud, qu'il n'avait rien trouvé chez Frau v. R. « qui rappelle la diminution de la production psychique que Janet tient pour responsable ». Ce dernier pense que la « prédisposition hystérique consiste dans le rétrécissement anormal de la conscience (par dégénérescence héréditaire) le moi chez l'hystérique affecté de stigmates est réduit », ce qui le conduit à avouer, qu'avec Breuer, « il rit » de ces conceptions, alors que nombre de ses patients sont de « grandes dames » des plus douées, cultivées, voire susceptibles d'illustrer les lettres, et sont dotées d'un caractère « impeccable » et déterminé, de haute moralité(4). Il ajoute même cet... hommage démodé, que plus d'une a une énergie et une intelligence « vraiment viriles »... Janet donc, en 1893 (post-daté 1911) est satisfait. Il ne sait cependant pas que Freud l'est lui aussi et écrit, le 10.07.93, à l'ami Fliess : « à Paris, notre travail [avec Breuer] a enfin attiré l'attention de Janet ».
Dans Les psychonévroses de défense (de 1894), Freud, écrivant seul est plus réservé et, s'il loue les beaux travaux de P. Janet, J. Breuer et autres, ainsi que l'unanimité faite autour du concept de « clivage de la conscience », il entreprend d'en éclaircir l'origine et la portée. « Conséquence acquise » pour Breuer d'une « rêverie » hypnoïde, avec émergence de représentations coupées du reste de la communication associative, elle est pour Janet le fait d'une « faiblesse innée de la capacité de synthèse psychique » avec « étroitesse du champ de conscience ». Freud, quant à lui, y voit un « effort » motivé ou la conséquence d'une « intention différente qui n'atteint pas au but et produit le clivage ». Sinon il s'agirait soit d'une « rétention » (avec clivage minime ou nul) d'une excitation ; soit de « représentations inconciliables (essentiellement sexuelles) avec le moi, rejetées, refoulées dans l'oubli (comme non arrivées) » à cause de leur affect insupportable. Cet « oubli » n'a, de facto, pas réellement réussi à s'imposer, mais a conduit à des réactions pathologiques dont les hystériques par transformation et déplacement de charge (conversions motrices, sensitives, hallucinatoires...) manifestent le retour. L'analyse psychique permet alors, « de décharger par la parole et de rétablir la continuité de la représentation, dans le prolongement de la méthode cathartique de Breuer ».
Nous nous sommes un peu étendus sur ce texte, pour autant qu'il manifeste en somme la « naissance de la psychanalyse ». On peut y trouver, de plus, une critique de l'unité du « syndrome psychasthénique », comme de l'extension de la notion de « clivage » qui va de l'hystérie... aux psychoses. Dans son article, en français, sur L'Hérédité et l'étiologie des névroses (in Revue de neurologie, 1896) il écrira à l'intention des élèves de Charcot (dont Janet, dûment cité) que sa théorie diverge de leurs conceptions...
Sautons les étapes, l'espace nous étant limité. En 1903, dans Les obsessions et la psychasthénie, Janet évoquera l'étude faite par Freud, depuis 1895, des névroses d'angoisse distinguées de la neurasthénie. Il cite « l'angoisse vague qui flotte dans l'air et qui ne demande qu'à se fixer sur n'importe quoi », dont il décrit les symptômes selon le Viennois. Le Français n'a rien à y redire, sauf leur rattachement à la fonction sexuelle. Cependant, dans le même ouvrage, il écrira que M. Freud semble faire un emploi très intéressant de cette notion pour en expliquer les phénomènes. Il admet alors que l'excitation génitale devrait se « dépenser » dans « l'acte spécifique », et qu'elle s'écoule « dans d'autres voies » si elle n'arrive pas à son terme, donnant alors lieu à des « réactions viscérales pathologiques qui déterminent l'angoisse ». Janet voit là la confirmation de ses théories sur les « dérivations » et « agitations forcées ». Il va jusqu'à signaler que l'illustre Tamburini (l'homme de l'hallucination comme « épilepsie » des centres) soutenait Freud ! La critique reprendra cependant en force, quant à « l'exclusivisme » de la théorie freudienne de l'hystérie et de la névrose d'angoisse, avec une attaque réglée de la nocivité de la masturbation et de « l'excitation fruste », sans pouvoir nier « une certaine vérité » dans le cadre de l'observation... « désintéressée ». « Si j'admets, dit Janet, les faits signalés par M. Freud... je suis disposé à les interpréter de toute autre façon. » Pour qu'ils existent, il faut, préalablement, nous dit-il, des « insuffisances psychologiques » dans l'élaboration de « l'émotion ». Janet reproche encore à Freud de confondre obsessions et phobies (sic), puisqu'il déclasse les phobies d'impulsion ! Il banalise, par ailleurs, le « déplacement » avant, pour finir, de récuser la distinction de la neurasthénie et de la névrose d'angoisse...
Il vaut le détour de signaler, en 1909, le Délire et rêve... de Freud, seul ouvrage (à ma connaissance) où il accorde à Janet la préséance quant à l'importance des « pensées inconscientes » dans l'hystérie, alors qu'il repoussera cinq ans plus tard nous verrons pourquoi ses « prétentions »(5). En 1910 (dans les célèbres Cinq conférences...), il reprendra sa vieille plaisanterie métaphorique : pour Janet l'hystérique a les bras trop courts pour ses achats et, à chaque fois qu'elle se baisse pour ramasser un de ses paquets, plusieurs autres dégringolent ! 1910 sera aussi l'année d'un exposé critique de la doctrine de Janet (dans Sur la psychanalyse...) Cependant, en 1911, la Formulation des deux principes... relèvera que l'expulsion névrotique du malade de la réalité ne pouvait « échapper à l'observation de P. Janet qui, dans Les névroses parle d'une perte de la fonction du réel ».
Le coup de tonnerre, qui ne se produit pas dans un ciel serein, éclate en 1913 avec le gros rapport de Janet au XVIe Congrès International de Médecine (repris, en 1919, dans le tome II du gros uvre sur Les médications psychologiques). Il mêle, à l'auto-apologie discrète, la critique acerbe. Pour Janet, les difficultés de remémoration portent « sur la conscience personnelle du sujet, plutôt que sur la tendance elle-même ». C'est qu'il s'agit, selon lui, de « conscience rétrécie », de « subconscience par désagrégation », de « dissociation », « automatisme » et de « suggestion »... Puis vient un tournant surprenant. Janet l'affirme : « Nos propres études ont été le point de départ de tout un enseignement fort remarquable (...). Je veux parler de M. le Professeur Freud. » Ce qui le conduit à se dire l'inspirateur, sinon le créateur de la psycho-analyse, tout en qualifiant cette dernière de pure spéculation philosophique mais, aussi bien, de « confirmation intéressante » ! Lui aussi a passé « des heures et des heures » pour... rien(6). Contre l'association libre « sous surveillance », il faut pratiquer l'observation « à l'insu » du patient... Si la Traumdeutung est un « ouvrage remarquable », ça n'est pas moins une généralisation abusive. Le « refoulement », quant à lui, n'est qu'une autre façon d'imputer aux hystériques mensonge et dissimulation, alors qu'il s'agit de baisse de « tension psychologique », de « petite fatigue » sur fond de constitution héréditaire. Le « concept Oedipus » (sic) et les « masturbations de Narcisse » ne sont que vagues analogies et « déformations imaginaires »... « fantaisistes ». La symbolique sexuelle (de seconde main, si j'ose dire : Maeder, Brill, Sadger, etc.), aussi. Janet reprochera surtout à Freud de « prendre au sérieux le moindre mot » et de surenchérir : « Je ne crois pas qu'il ait rien de bien sérieux dans tous ses jeux de mots », probablement « fabriqués » par l'atmosphère d'une Vienne sexuellement débridée, quand la réputation de Paris « avait sur ce point une réputation usurpée » ! Le rôle de la sexualité dans les névroses n'est, d'ailleurs, qu'exagération dogmatique (plus loin ce ne sera là qu'« immondices » et « investigations malhonnêtes »). Janet confondra, évidemment, sexuel et génital, risquant ainsi de faire négliger sa juste remarque que, souvent des troubles sexuels (génitaux) sont conséquences et non causes de la névrose.
Janet « fixe », pour ainsi dire, Freud au trauma psychique « actuel ». Surtout, en un sens, il renie le « subconscient » et entend, désormais, « liquider » les troubles par apprentissage de nouvelles conduites. « Peu importe que le malade ait conservé le souvenir verbal », dit-il, alors qu'il prône de « faire construire un discours-souvenir », mais il est vrai dans le cadre d'une assimilation éducation-excitation. L'« Abreagieren » est condamné parce que notre auteur « ne comprend pas bien » ce que pourrait être une « quantité d'affect », et d'exposer ses vues sur la forme et le drainage du capital hérité. Il se félicitera, dans une autre section, que Briquet ait balayé d'avance les « exagérations de bonnes femmes », rééditées par les théories sexuelles du psychanalyste.
L'extraordinaire, c'est que Freud prit d'abord plutôt bien la chose dans L'histoire du mouvement... (1914), en disant qu'il n'était ni « patriote régionaliste » (Vienne) ni enclin à oublier « les mérites que (Janet) s'est acquis dans la psychologie des névroses » ! Dans le même recueil, composite, des médications... on trouve, au tome I, que les doctrines de Freud sont « sorties des écoles françaises sur les réminiscences traumatiques (qu')elles ont singulièrement exagérées et déformées », même si au tome III on peut lire qu'« il faut reconnaître que dans un certain nombre de cas les attitudes et les expressions de malades ressemblent absolument à celles des amoureux et qu'il y a probablement de l'analogie entre les sentiments qu'ils éprouvent et ceux qu'inspirent l'amour sexuel ». Mais c'est pour récuser, aussitôt, les « généralités simplistes » qu'en tire Freud...
Du côté de Freud, nous « apprenons » dans le Petit abrégé de 1924 que Janet s'est saisi des idées de Charcot, pour montrer, via l'hypnose, que « les manifestations morbides de l'hystérie se trouvent dans une étroite dépendance à l'égard de certaines pensées inconscientes ». Mais c'est pour mieux revenir à Breuer (1881) qui lui a permis, en 1895, d'affirmer les concepts de « conversion » et « d'abréaction ». La même année (1924) dans La médecine psychologique Janet rendra la politesse en affirmant qu'il est à l'origine des « diverses sectes de la psychanalyse ». Mais il vend la mèche en évoquant l'influence sur Freud de Charcot (1884) et de Moebius (1888). On ne peut que regretter qu'il se donne ensuite le ridicule d'affirmer que Freud est venu à la Salpêtrière pour « le copier », en écrivant, pour faire bonne mesure, qu'il incarne la dernière émanation magique « du magnétisme animal français ».
Dans son Auto-présentation (de 1925), Freud se croira obligé de revenir, une fois encore, sur ce qu'il ne doit rien à Janet en reprenant ses arguments de 1923 (Théorie de la libido ; court abrégé). Il précise qu'« il plaçait très haut le mérite de P. Janet jusqu'à ce qu'il fasse de l'inconscient une façon de parler », en laissant percer désormais sa désapprobation de la « mauvaise conduite » de Janet envers lui. En 1926, pour conclure la querelle, Freud réévoquera ce qu'il a appris de Breuer dans les années 1880-82, sur la reviviscence des scènes pathogènes et la désinhibition de l'affect, pour mieux souligner qu'« à cette époque les travaux de Charcot et de P. Janet sur la genèse des symptômes hystériques n'existaient pas encore. Breuer n'en était donc nullement influencé »...
Les choses en restèrent là jusqu'à la fin de... non recevoir de 1937.
Que conclure ? Y eut-il jamais « relations » entre les deux savants ? L'affaire ne débute-t-elle pas, d'emblée, dans la confusion des langues ? Y-a-t-il vraiment un quelconque rapport entre une « idée fixe subconsciente » conséquence d'une « faiblesse mentale constitutionnelle » et une « représentation inconsciente » empêchée de s'exprimer du fait d'une « surcharge affective » ? Encore ce rapprochement trompeur ne sera-t-il fait que parce que, des deux côtés, au départ, on employait l'hypnose. Mais la suite devait montrer l'approndissement du... clivage dissociant complètement deux modèles psychopathologiques. Le parallélisme approximatif de l'origine laissera alors place au développement divergent des voies...
J. C.
(1) Ce qui ne l'empêcha pas d'avoir des disciples, comme le Suisse O. Schwartz, et d'avoir influencé bien des psychiatres comme Bleuler, Grasset, Federn, voire H. Ey.
(2) cf. J. Chazaud, "Les sources du Nihil...". Conférence au Collège International de Psychanalyse et d'Anthropologie.
(3)Après un manuscrit adressé en1982 (publié en 1940)
(4) On sait que l'une d'elles sera magnifiée, en effigie, sur un timbre de la RDA.
(5) Noons en passant que, la même année 1909, Janet publie sa synthèse sur Les névroses où son principal "interlocuteur" est... Dubois (de Berne)...
(6) Je crois honnête d'ajouter qu'est, ici, sous-entendu : "avant que ne se maniufeste la lumière"...Références bibliographiques
[1] BARRAUD (H.-J.), Freud et Janet : étude comparée, Toulouse, Privat, 1971.
[2] ELLENBERGER (H.), A la découverte de l'Inconscient, Lyon, S.I.M.E.P., 1974 (nouvelle édition sous le titre Histoire de l'Inconscient, Paris, Fayard, 1994).
[3] FREUD (S.), Oeuvres complètes. Différentes éditions partielles dans diverses Maisons ou Collections. En cours de réunion dans une nouvelle (et souvent obscure) version aux P.U.F., Paris.
[4] JANET (P.), Oeuvres. Là encore, divers éditeurs. On peut regretter que l'entreprise de réédition des livres et cours au Collège de France, effectuée par l'éphémère Société Pierre Janet, n'ait pas eu une plus large diffusion.
[5] PIVOT (C.), Janet, Freud et la psychologie clinique, Paris, Payot, 1973.
Janet et Freud, relations textuelles :
Commencées par des citations de courtoisie, les relations textuelles entre Freud et Janet ont évolué (non sans ambivalence) vers le marquage progressif des incompatibilités doctrinales.Textual relations between Freud and Janet :
Having begun with citations of courtiousness, the textual relations between Freud and Janet evolved (not without ambivalence) toward the progressive marking out of doctrinal incompatibilities.Relaciones textuales entre Freud y Janet :
Las relaciones textuales entre Freud y Janet, que comenzaron con citas de cortesía, evolucionaron, no sin ambivalencia, progresivamente, hacia una delimitación de sus incompatibilidades doctrinarias.
Pierre Janet, prince de l'étrange et du symptôme hystérique
Yves THORET, Safia ABROUS-YESSAD, Benjamine DUCERF
(Neuropsychiatre, praticien hospitalier, chef du secteur 78.G.02, Hôpital de Meulan-les-Mureaux, 78250 Meulan
Praticien Adjoint Contractuel, secteur 78.G.02, Hôpital de Meulan-les-Mureaux, 78250 Meulan
Psychologue clinicienne, CHU, 76000 Rouen)Quand on regarde une photographie de Pierre Janet, on est frappé par l'aspect sévère du personnage, la moustache et la barbiche taillées avec rigueur, le regard intense, la mine austère et classique. Or, Jacqueline Carroy [1, 2] souligne combien de fantaisie fut nécessaire à tous ceux qui créèrent la psychologie clinique et la psychopathologie. Taine, philosophe « converti à la psychologie littéraire » [2, p. V], voulait fonder une psychologie générale et découvrir les bases neurophysiologiques des facultés intellectuelles. Ribot, agrégé de philosophie, utilise les tableaux cliniques observés dans les hôpitaux pour éclairer, sous une forme massivement pathologique, le fonctionnement normal du psychisme. J. Carroy souligne l'importance de ces philosophes dans l'interposition audacieuse d'une connaissance scientifique du psychisme, entre physiologie et sociologie, piliers du positivisme. Depuis le début du XIXe siècle, des médecins magnétiseurs « se sont voulu médecins-philosophes » et Pierre Janet se réclamera d'eux dans son ouvrage « Les médications psychologiques ». Ces chercheurs s'intéressaient particulièrement aux expériences de sommeil provoqué. Les médecins qui s'affilièrent à la discipline créée par Taine et Ribot étaient en fait « quelque peu littéraires, nostalgiques des philosophes ou des poètes qu'ils auraient pu être » [2, p. IX]. Cet auteur insiste sur l'alliance hybride entre sciences et lettres qui donna naissance à la psychopathologie.
Ainsi Janet fut d'abord professeur de philosophie et auteur d'une thèse dans cette discipline, intitulée « L'automatisme psychologique, essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l'activité humaine » [14]. Devenu élève de Charcot à la Salpétrière, il fit ses études de médecine et soutint sa thèse de médecine sur « une contribution à l'étude des accidents mentaux chez les hystériques », publiée en 1893 sous le titre L'état mental des hystériques [16, 3, pp. 302-316]. Pierre Janet dirigeait déjà un laboratoire à la Salpétrière et sera nommé professeur au Collège de France en 1902, à la suite de Ribot.
J. Carroy démontre comment la métaphore scénique ou théâtrale devint la règle pour figurer les divers niveaux du fonctionnement psychique. Elle rappelle cette conception de Taine : « Le cerveau humain est alors un théâtre où se jouent à la fois plusieurs pièces différentes, sur plusieurs plans dont un seul est en lumière » [2, p. XII]. Freud reprendra les mêmes termes quand, beaucoup plus tard, il évoquera les niveaux qui distinguent le travail de l'analysant et celui de l'analyste : « Nous devons nous rappeler que le travail analytique consiste en deux pièces entièrement distinctes, qui se jouent sur deux scènes séparées et concernent deux personnages dont chacun est chargé d'un rôle différent » [11, p. 270]. On ne peut qu'être frappé de la permanence des métaphores théâtrales dans l'uvre de Pierre Janet comme dans celle de Sigmund Freud. La manière brillante dont J. Carroy place la naissance de la psychopathologie sous les auspices des expériences de magnétisme, de somnambulisme, de médiumnité, des études portant sur le rêve et l'hallucination, voire sur l'observation de personnalités dédoublées ou multiples, nous amène à reconnaître un aspect moins classique dans l'approche par Janet et Freud des mystères du psychisme.
A. Les mécanismes du symptôme hystérique
Dans un précédent travail avec Anne-Claire Giraud [23], nous avons étudié comment Janet décrit l'action du mécanisme de dissociation dans l'hystérie en lui reconnaissant quatre caractères :
- la désagrégation, séparant du psychisme des phénomènes qui échappent à la conscience,
- la recomposition réversible par laquelle les représentations dissociées s'agrègent à nouveau entre elles et peuvent former une nouvelle personnalité,
- l'enfouissement du souvenir traumatique pathogène,
- et enfin, l'effet bénéfique d'une action clinique visant à modifier le souvenir de la scène traumatique, en donnant d'elle une image différente.
Nous allons reprendre ces quatre mouvements à l'uvre dans la formation et la cure du symptôme hystérique. Il apparaît ainsi que beaucoup de mécanismes qui seront plus tard décrits par S. Freud sont déjà mis en relief et individualisés par P. Janet. Par contre, la lecture des ouvrages de Janet est difficile en raison de la pauvreté de la construction théorique. Le minerai n'est pas encore dégagé de sa gangue, les modèles théoriques sont anciens, usés, démodés. Janet nous parle de rétrécissement du champ de conscience, de défaut de la capacité de synthèse, de perte d'unité du psychisme, et ses commentaires se ramènent toujours à la théorie de la dégénérescence en vogue à l'époque. Est-ce que Janet aurait souffert d'être trop impressionné par le charisme de son maître Charcot et de se voir ensuite éclipsé par le caractère novateur des constructions théoriques de son rival S. Freud ? Quoiqu'il en soit, les textes de Janet constituent un trésor de psychopathologie et ils peuvent nous servir de point de départ pour approfondir l'étude de problèmes théorico-cliniques actuels comme les troubles dissociatifs ou les personnalités multiples.
1. La désagrégation
Une malade de Pierre Janet, Lucie, présente à l'état de veille une référence dominante aux stimuli visuels : « elle pense, elle parle et elle agit presque uniquement par le sens de la vue » [14, p. 99]. Elle ne ressentait pas aussi nettement les sensations tactiles ou musculaires et avait une audition très faible. A l'état de veille, elle ne pouvait se déplacer sans se référer à la vue. Quand Janet la place dans un premier état de sommeil somnambulique, il identifie l'état de la patiente sous le nom de Lucie 2, l'état de veille correspondant à Lucie 1. Il insiste encore et recommence à faire des passes qui plongent la patiente dans un état de « syncope hypnotique » où elle ne répond à aucune stimulation. Au bout d'une demi-heure de cette léthargie, elle se redresse et, les yeux fermés puis ouverts à la demande du clinicien, elle se met à parler spontanément, comme un nouveau personnage, Lucie 3, qui aurait à sa disposition une mémoire très complète. Non seulement elle peut évoquer toutes les expériences vécues par Lucie 1 et Lucie 2, mais des souvenirs très enfouis dans l'époque de son enfance lui deviennent accessibles. Ainsi Lucie 3 peut décrire une scène au cours de laquelle des hommes s'étaient cachés dernière les rideaux pour la surprendre, ce qui l'avait beaucoup effrayée. De même, elle rappelle un moment de son enfance où, pendant plusieurs mois, le médecin avait ordonné de la maintenir dans une chambre noire parce qu'elle présentait des douleurs oculaires et une baisse de l'acuité visuelle. Dès lors, Janet découvre que ces trois niveaux de conscience sont des paliers où certains registres de la perception sensorielle sont en quelque sorte mis à l'écart des souvenirs qui reviennent à la mémoire de la patiente. Ainsi, lorsqu'elle est dans l'état de Lucie 3, ses souvenirs ne peuvent plus s'accoler à des images visuelles, alors qu'à l'état de veille, la vue était sa référence sensorielle principale. Janet montre que ce « trouble de la vision » accompagne les souvenirs de cet épisode de la chambre noire, dont se rappelle Lucie 3. Par contre, à l'état de veille, Lucie 1 retrouve l'usage de sa mémoire visuelle sans pouvoir retrouver le souvenir de cet épisode pénible de l'enfance. Janet conclut alors que « les passes ont agi comme auraient fait des plaques métalliques pour rétablir la connexion entre certaines images et certains souvenirs enfouis et que cette restauration du contact avait permis de rendre au patient l'usage des sens perdus » [14, p. 117]. Certes, Lucie 1 peut manier les souvenirs visuels tandis que, pour Lucie 3, la mémoire visuelle n'accompagne plus les souvenirs qui apparaissent sur le registre des sensations musculaires.
Cette exploration, fouillant le labyrinthe des divers niveaux de conscience, permet à Pierre Janet des découvertes impressionnantes qui annoncent la théorie du refoulement et des associations libres. Janet rattache ces observations à des modèles neurologiques plus simples. Ainsi, cette mise à l'écart de la mémoire visuelle chez Lucie l'amènera à décrire le mécanisme de désagrégation tel qu'il apparaît chez un patient souffrant d'une anesthésie partielle, portant sur un de ses membres supérieurs par exemple. L'anesthésie porte sur un fragment du corps et le patient ne se rend pas compte de cette rupture d'association, de cette dissociation. Janet parle alors d'« acte subconscient ». Il évoquera ce mécanisme de dissociation dans son article de 1887 intitulé « l'anesthésie systématisée et la dissociation des phénomènes psychologiques »[13].
Il décrit là un sens mécanique du concept de dissociation, rupture d'association avec l'ensemble du corps, désagrégation des éléments d'un organisme tel que cela peut se produire après la mort. Il va décrire cette opération de rupture des associations qui brise l'unité de la personnalité et qui met à l'écart une partie du psychisme en utilisant des noms tels que désagrégation, scission, division ou carrément dédoublement de la personnalité [14, p. 19].
Janet place cette opération de dissociation au centre de sa conception de la pathologie mentale, débordant même les frontières de l'hystérie : « C'est l'état de désagrégation. Je n'appelle pas cela l'état hystérique, quoique cet état existe constamment pendant l'hystérie, car je crois que l'état de désagrégation est quelque chose de plus général que l'hystérie et qu'il peut exister dans bien d'autres circonstances » [14, pp. 321-322].
2. La recomposition réversible
Dans un petit livre acheté sur les quais, « Seconde lettre de gros Jean à son évêque au sujet des tables parlantes, des possessions et autres diableries » [21], Janet trouve des descriptions intéressantes d'expériences de spiritisme. Quand on passe de la veille au sommeil automatique, il se produit une disjonction croissante de la volonté, de l'intelligence et de l'organisme. Ainsi, s'expliquerait le phénomène des tables parlantes : « la jeune fille entend la question et forme bien la réponse dans son esprit où doit être préalablement déposée la connaissance du mode convenu pour traduire, au moyen des mouvements de la table, toutes les idées et pensées possibles » [14, p. 377, souligné par nous].
Cette recomposition d'un message s'effectue à divers niveaux de conscience : scission de la volonté du reste de l'appareil psychique, action de l'intelligence pour composer la réponse, conviction que ce message provient d'une source extérieure au sujet, division complète de l'intelligence du sujet qui ne se rend absolument pas compte du fait que ce message a été composé par une facette de son intelligence et enfin, voilà que la table semble prendre son autonomie par rapport au sujet qui l'interrogeait, c'est maintenant la table qui semble questionner les autres personnes présentes pendant l'expérience de spiritisme, en utilisant les représentations psychiques du sujet telles que « souvenirs lointains réveillés sans que la jeune fille en ait conscience, inventions romanesques, fantaisies sentimentales, divagations, tout ce que peuvent produire l'intelligence et l'imagination abandonnées à elles-mêmes, tout ce qui se joue dans nos rêves, avec cette différence que nous assistons à nos rêves ordinaires et que ceux-là, quoique également formés en nous, ne nous sont cependant révélés qu'au moment où ils le sont à tout le monde » [14, p. 378]. On peut difficilement trouver meilleure illustration du mécanisme qui sera décrit plus tard comme identification projective.
Ainsi, les représentations et affects séparés du reste du psychisme, dissociés de la personnalité consciente, forment une seconde série de pensées qui ne sont pas rattachés à la vie psychique de veille et constituent parfois une seconde personnalité dans l'expérience de somnambulisme ou de sybillisme. Forte des effets radicaux de cette scission intellectuelle, la seconde personnalité semble étouffer la première par son caractère exalté, ardent, effréné. Par contre, au réveil, le sujet ne garde aucun souvenir de cet épisode.
Après la lecture de ce petit opuscule, Pierre Janet admire le solide bon sens de l'auteur et constate que ses expériences cliniques l'amènent aux mêmes conclusions. Ainsi, Janet cite M. Liébault qui affirmait en 1866 que « ce dédoublement de l'action de l'attention dans les opérations intellectuelles a aussi lieu pendant la veille et alors ces opérations sur deux plans opposés ne se présentent pas toujours à la fois toutes les deux à la conscience, il en est souvent une qui est inconsciente » [17].
Janet a suivi un parcours différent en étudiant « d'un point de vue psychologique le somnambulisme des hystériques et les actes qu'elles accomplissent par suggestion » et il constate que « les actes subconscients » observés ont les mêmes caractères que ceux qui furent étudiés dans le spiritisme. « Cette rencontre », affirme-t-il, « nous porte à croire que les phénomènes observés par les spirites sont exactement identiques à ceux du somnambulisme naturel ou artificiel » [14, p. 381].
Cette opération par laquelle les parties dissociées de la vie psychique de veille se recomposent pour constituer un nouveau personnage ou une seconde personnalité rappelle la dissociation décrite dans la chimie des hydrocarbures où chaque composant d'un mélange se sépare des autres et peut se regrouper par affinité avec d'autres sans jamais perdre son autonomie.
Ainsi, après la désagrégation qui sépare un ensemble de représentations du reste du psychisme, ces éléments peuvent s'agréger à nouveau entre eux pour former « un nouveau système, une personnalité indépendante de la première » [16, p. 418].
Ainsi s'explique pour Janet le caractère fantasque, imprévisible et excessif des hystériques avec « leurs enthousiasmes passagers, leurs désespoirs exagérés et si vite consolés, leurs convictions irraisonnées, leurs impulsions, leurs caprices » [16, p. 426].
Cette lecture permet de montrer combien Pierre Janet savait allier la rigueur intellectuelle la plus stricte, à la capacité créatrice l'amenant à comparer sans préjugés, les observations cliniques à des manifestations prétendant se situer dans le champ du fantastique.
3. L'enfouissement du souvenir traumatique
Pierre Janet ne s'est pas contenté de décrire les symptômes. Charcot lui confiait les patients les plus difficiles pour un travail d'analyse approfondie du rapport entre le trouble et une situation ancienne vécue comme traumatique. Sans entrer dans la controverse entre les partisans de Janet et ceux de Freud et leur revendication de la découverte de l'inconscient, cet aspect de la clinique de la dissociation chez Pierre Janet nous permet de souligner combien il ouvrit la voie à une interprétation dynamique de l'hystérie.
Dans la célèbre observation de Marie, Pierre Janet nous en donne un exemple. Cette paysanne normande de 19 ans présente des convulsions et un état d'agitation survenant au moment de chaque période menstruelle, avec cris de terreur, « visions » d'un incendie ou de blessures sanglantes, cécité intermittente de l'il gauche.
Sous hypnose, Janet permet à la patiente d'exprimer l'angoisse vécue lors d'un épisode traumatique enfoui, survenu à l'âge de 13 ans, au moment de l'apparition de ses premières règles. Honteuse, la patiente était allée se plonger dans un bain froid et le saignement s'était interrompu, au prix d'un grand frisson. Les règles cessèrent pendant cinq ans.
Pierre Janet « interpréta » à la patiente la survenue régulière pendant ses accès de frissons intenses comme la répétition de cette expérience traumatique de détresse massive : « il fallut la ramener par suggestion à l'âge de 13 ans, la remettre dans les conditions initiales du délire... » [14, pp. 410-413].
De même, il réactiva sous hypnose d'autres souvenirs traumatiques oubliés et mit en rapport les visions de sang et de flammes avec le souvenir d'avoir vu une vieille femme faire une chute mortelle, et la cécité avec la peur ressentie par Marie pendant son enfance quand on l'avait obligée à dormir aux côtés d'un enfant atteint de la gourme.
On constate ainsi la valeur que P. Janet attribuait à une analyse fine du symptôme et à la recherche d'une signification symbolique fixant le symptôme de façon puissante à une expérience traumatique dans un registre d'accès de terreur, d'état crépusculaire et de ce que Freud décrira comme conversion somatique. Nous connaissons le développement que Freud a donné à cette analyse psycho-dynamique du symptôme, renouant avec le modèle de la catharsis décrit par Aristote à propos de la tragédie.
4. Dissocier « idée fixe » et traumatisme
P. Janet va intensifier son intervention auprès de ses patients en cherchant à « dissocier » le symptôme présenté de ses sources traumatiques. Dans une intention qui nous paraîtra aujourd'hui naïve, il ne se contente pas de permettre à ses patients de revivre le souvenir d'une scène traumatique. Il estime que le thérapeute doit dissocier les liens étroits qui relient le symptôme à la scène traumatique et, même, il va jusqu'à jouer un personnage de cette scène pour en donner une version moins pathogène.
Achille est un homme de 33 ans qui est amené à la Salpétrière en 1890 pour des idées de possession démoniaque. Il était agité, se frappant la poitrine, proférant des blasphèmes et faisant parfois alterner sa voix avec celle du démon [3, pp. 310-311].
Charcot le confia à Janet qui chercha à reconstituer l'histoire de la maladie. Six mois plus tôt, au retour d'un voyage d'affaires, le patient s'était montré taciturne. Son épouse convoqua des médecins pour l'examiner et le patient fut saisi d'un accès de rire spectaculaire pendant deux heures. Contrastant avec cette euphorie passagère, le patient se ligota les pieds et se jeta dans une mare à titre d'épreuve.
Janet ne put le placer sous hypnose et lui demanda d'écrire ou de dessiner sur un papier. Janet prit part à la conversation qui s'établit sous forme de messages écrits avec l'interlocuteur du patient, que le patient identifia comme étant le diable. Janet demanda directement à cet interlocuteur diabolique la possibilité de placer le patient sous hypnose. C'est ainsi qu'Achille put rapporter que, pendant ce voyage, il avait trompé son épouse. Janet en conclut que sa véritable maladie, c'était le remords. Sous hypnose, Janet affirma au patient que sa femme lui pardonnait [3, pp. 310-311]. Ainsi, les idées de possession d'Achille disparurent complètement et Janet put s'assurer quatre ans plus tard que le patient n'était plus tourmenté par cette « névrose diabolique du dix-neuvième siècle ».
Dans un commentaire très judicieux, Georges Parcheminey estimait en 1950 que Janet voulait soumettre des pensées dissociées aux mêmes mécanismes cartésiens que les contenus de la pensée consciente. C'était méconnaître les mécanismes propres aux niveaux enfouis de la personnalité, que Freud décrira comme processus primaires [18, pp. 388-390].
On peut cependant voir dans cette amorce de « psychodrame » sous hypnose, une anticipation par Janet de l'importance des phénomènes de transfert.
B. Rapport des travaux de Janet avec les découvertes de Freud à propos du symptôme hystérique
Nous n'allons pas développer ici les travaux de Freud et Breuer sur l'hystérie et nous renvoyons le lecteur à l'article rédigé avec Anne-Claire Giraud [23].
Signalons que Freud évoquait lui aussi le mécanisme de dissociation dans l'hystérie à partir de son passage dans le service de Charcot à la Salpétrière. Il désignait comme Charcot et Janet le mécanisme par lequel certaines représentations sont exclues de la conscience, mais en insistant sur le fait que cette mise à l'écart était liée à leur investissement affectif intense [6, p. 57].
La parenté entre les travaux de Janet et ceux de Freud et Breuer est très étroite et ces auteurs s'adressent réciproquement des compliments élogieux [16, p. 420-421 ; 4, p. 4, note I et p. 8].
Toutefois, Freud s'écarte de la théorie de la dégénérescence et lui préfère la notion d'état hypnoïde de Breuer, inspirée des travaux de Moebius. Dans les articles de 1892 et 1893 qu'il consacre à l'hystérie [4, 6, 7], il insiste sur la mise en uvre de deux mécanismes qui sous-tendent le symptôme hystérique :
- la dissociation, d'une part, désignée ainsi dans un article rédigé en français [6] et désignée par le mot allemand dissociation dans ses textes allemands [4, 7]. Ce mécanisme correspond à la désagrégation décrite par Pierre Janet, il rompt les associations entre une fonction du corps et le reste du psychisme. Ceci aboutit à la formation de groupes psychiques séparés [8, p. 2] ;
- d'autre part, le clivage (ou spaltung en allemand). Freud rappelle que, pour Janet, « le clivage de conscience est un trait primaire de l'affection hystérique » [8, p. 2]. Il vise à créer et maintenir un écart important entre les phénomènes bannis et le reste du psychisme pour éviter toute association entre eux.
Ainsi on peut dire que, pour Freud, la dissociation précède et permet le clivage. Toutefois, il préfère se référer à la théorie des états hypnoïdes qu'à celle de la dégénérescence, familière à Janet. La théorie freudienne s'autonomisera définitivement des thèses de Charcot et de Janet quand sera introduit dans « La communication préliminaire » [7, p. 7] le maître-mot : refoulement. Nous devons reconnaître que les quatre mouvements décrits par Janet s'intègrent dans l'action du refoulement.
En conclusion, rappelons qu'en 1909, Freud souligne le fait qu'il garde une dette envers Charcot et « son élève P. Janet qui, le premier, tenta de pénétrer plus profondément dans les processus psychiques particuliers de l'hystérie et nous suivîmes son exemple en mettant le clivage animique et la dissociation de la personnalité au centre de notre conception » [10, p. 18].
Nous estimons que la brouille qui va séparer Freud et Janet n'est pas une raison pour continuer à censurer, bannir ou refouler les travaux de Pierre Janet, médecin-philosophe, prince de l'étrange.
Y. T., S. A.-Y., B. D.
Références bibliographiques
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[5] FREUD (S.), Un cas de guérison hypnotique avec des remarques sur l'apparition des symptômes hystériques par la « contre-volonté » (1892-93), in Résultats, idées, problèmes, P.U.F., 1984, Paris, vol. I, pp. 31-43.
[6] FREUD (S.), Étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques, Archives de Neurologie, juillet 1893, 26 (77), pp. 29-43, réédité in Freud (S.), Résultats, idées, problèmes, P.U.F., Paris, vol. I, 1984, pp. 45-59.
[7] FREUD (S.), BREUER (J.), Les mécanismes psychiques des phénomènes hystériques. Communication préliminaire (1893), in Études sur l'hystérie (1895), P.U.F., Paris, 1971, pp. 1-9.
[8] FREUD (S.), Les psychonévroses de défense (1894), in Névrose, psychose et perversion, P.U.F., Paris, 1973, pp. 1-14.
[9] FREUD (S.), Le trouble pathogène de la vision dans la conception psychanalytique (1910), in Névrose, psychose et perversion, P.U.F., Paris, 1973, pp. 167-173.
[10] FREUD (S.), De la psychanalyse. Cinq leçons données pour la célébration du vingtième anniversaire de la fondation de la Clark university de Worcester, Massachussets, septembre 1909 (1910), in uvres complètes, P.U.F., Paris, vol. X, 1993, pp. 1-55.
[11] FREUD (S.), Constructions dans l'analyse (1937), in Résultats, idées, problèmes, P.U.F., Paris, vol. 2, 1985, pp. 269-281.
[12] GARRABE (J.), La taxinomie actuelle des troubles dissociatifs, L'Évolution psychiatrique, 1999, 64 (4), 717-726.
[13] JANET (P.), L'anesthésie systématisée et la dissociation des phénomènes psychologiques, Revue philosophique, 1887, 1, 449.
[14] JANET (P.), L'automatisme psychologique, Paris, Félix Alcan, 1889, réédité Paris, Sté Pierre Janet et C.N.R.S., 1973.
[15] JANET (P.), Un cas de possession et d'exorcisme moderne, Bulletin de l'Université de Lyon, 1894, VIII, 41-57.
[16] JANET (P.), L'état mental des hystériques, Paris, Félix Alcan, 1911.
[17] LIÉBAULT (M.), Du sommeil, 1866.
[18] PARCHEMINEY (G.), La conception de l'hystérie, L'Évolution psychiatrique, 1950, 3, 377-90, réédité en 1999, 64 (4), 727-737.
[19] POSTEL (J.) , Nouvelle histoire de la psychiatrie, Privat, Toulouse, 1983. rééd. Paris, Dunod, 1994.
[20] RODRIGUÉ (E.), Sigmund Freud, le siècle de la psychanalyse, Payot, Paris, 2000, T. I, chap. 21.
[21] Seconde lettre de gros Jean à son évêque au sujet des tables parlantes, des possessions et autres diableries, Paris, Ledoyen, 1855.
[22] SIMON (V.), Du bon usage de l'hypnose, Paris, Robert Laffont (coll. Réponses), 2000.
[23] THORET (Y.), GIRAUD (A.-C.), DUCERF (B.), La dissociation hystérique dans les textes de Janet et Freud avant 1911, L'Évolution psychiatrique, 1999, 64 (4), 749-64.Pierre Janet, prince de l'étrange et du symptôme hystérique :
Dans ses descriptions de cas cliniques d'hystérie, Pierre Janet nous donne à lire un trésor d'observations car il ouvre une confrontation très audacieuse et originale entre les observations cliniques et les expériences de spiritisme. Il observe les mêmes mécanismes à l'uvre dans ces deux types de situations.Pierre Janet, prince of the strange and the hysterical symptom :
In his descriptions of clinical cases of hysteria, Pierre Janet offers us a treasure of observations because he opens a very daring and original confrontation between clinical observations and experiences of spiritualism. He observes the same mechanisms at work in both types of situations.Pierre Janet, príncipe de lo extraño y del síntoma histérico :
En sus descripciones de casos clínicos de histeria, Pierre Janet nos ofrece a la lectura un tesoro de observaciones porque abre una confrontación muy audaz y original entre ellas y las experiencias de espiritismo, señalando los mismos mecanismos generadores en ambos tipos de situación.
Janet et Freud devant l'angoisse
Jean GILLIBERT
(psychiatre, psychanalyste, 12 avenue de la République, 92340 Bourg-la-Reine)
C'est peut-être devant les deux textes de P. Janet et de S. Freud à propos de l'angoisse [4, 5] qu'on peut essayer de comprendre l'étendue des investigations des deux hommes chercheurs devant leurs différences, et même leurs oppositions ; ce qui semblerait les réunir si l'on peut dire , c'est que l'un comme l'autre, l'un avec génie (Freud), l'autre avec grand talent (Janet), achoppent autant l'un que l'autre devant la vérité « métaphysique » du phénomène et de la conduite avec l'angoisse humaine, en se refusant, presque systématiquement, à toute prospection philosophique, comme l'a fait Kierkegaard du phénomène humain de l'angoisse devant le néant.
I
Pierre Janet, qui s'est posé quelquefois en contempteur de l'uvre de Freud, écrit un livre (publié en 1926) dédié à Georges Dumas, livre qui va traiter plus de la croyance et de ses sentiments que de l'extase et de l'angoisse proprement dite. Bref, l'hystérie n'a pas encore fini de parler d'elle. Elle cherchera sa voie avec Janet dans le mysticisme religieux catholique, en l'occurrence. Le livre s'intitule : « De l'angoisse à l'extase ». On s'attendait à ce qu'il y soit parlé de l'angoisse comme fondement. Il n'en est rien. Le mot « angoisse » apparaît à trois reprises seulement et est utilisé plus par Madeleine (l'héroïne extatique et hystérique par conversion) que par l'auteur [5, pp. 122, 137, 302]. C'est tout.
Je crois qu'il faut replacer cette étude « psychologique » dans le climat d'une époque (début du XXe siècle) où est apparue Sainte Thérèse de Lisieux, et qui a vécu la séparation de l'Église et de l'État. Les illuminées, les stigmatisées, les extatiques vont faire suite aux hystériques de Charcot.
De nombreux auteurs plongeront dans l'étude de ce mysticisme où il y a autant de grandeur que de forfanterie. Delacroix et Lévy-Buill apporteront leur contribution laïque à la compréhension des murs mystiques. De nos jours, un renouveau s'est fait jour avec M. de Certeau, P. de Lubac, et surtout Jacques Maître avec L'orpheline de la Bérésina [6], Les stigmates de l'hystérique et la peau de son évêque [7], L'autobiographie d'un paranoïaque [8]. A cela, il faut adjoindre, dans le renouveau catholique, contre-réformiste du début du siècle, les étonnants romanciers qu'ont été Barbey d'Aurevilly et J.K. Huysmans, Introïbo d'A. Billy, et tout le romanesque de Bernanos. Il y avait là inquiétude sur l'existence essentialiste du phénomène de l'angoisse dérivée en extatisme que l'austérité de l'esprit positif de Freud transformera en lecture symptômale avec beaucoup de difficulté, d'ailleurs.
P. Janet va donc se lancer dans l'étude psychologique, mais non phénoménologique, d'un cas privilégié, d'un cas « d'extase » hystérie de conversion de Madeleine. Je ne peux pas retracer le curriculum pathologique de Madeleine, avec ses crises d'angoisse et ses crises d'extase (l'extase semblant convertir l'angoisse), suivie pendant vingt-deux ans par Janet qui ne cache ni son point de vue médical et psychologique ni ses conduites. Madeleine est donc une malade du sentiment religieux, un délire religieux par identification au Christ crucifié, avec la conduite à la fois d'ascension et d'assomption (Jésus et Marie) d'une marche sur la pointe des pieds. Identification au Christ et à Marie, mais surtout union avec Dieu. L'identification est ici un terme qui ne se comprend que parce que le dogme de l'incarnation le sous-tend.
L'identification des psychanalystes se veut laïque, bien entendu, positive. Pour Freud, c'est le premier lien affectif. Il s'oppose à la projection. N'est projeté que ce à quoi on ne peut s'identifier. Malgré la laïcité de Freud, l'incarnation est maintenue appelée conversion somatique. L'identification narcissique rapprochera l'identique et le non-identique par l'effet « pervers » de ressemblance entre le moi et l'objet. Ce qu'il adviendra du phénomène et non du mécanisme de l'identification chez d'autres auteurs psychanalystes relève plus de l'histoire des idées et de l'épistémologie que de la gouverne proprement psychique (M. Klein, Bion, Lacan). La « conversion » n'a plus de sens chez ces auteurs. Elle est capitale encore chez Freud.
Madeleine pour ne pas la quitter avec l'aide de Janet nous montre bien l'effet de la passivité réceptive dans l'identification. La passivité, qui ne sera qu'un but pulsionnel chez Freud, reste chez Janet-Madeleine une forte « activité » par phénomène et non par but. Madeleine va connaître la volupté du dépouillement et aller plus loin encore : « Je peux me sentir comme morte... » Le masochisme. Elle reste dans le « monde ». Amante du Christ (avec force précision) et bouc émissaire des péchés du monde. Elle rappellera « La femme pauvre » de Léon Bloy [1], mais aussi Simone Weil, par cette vie obscure de pauvre ouvrière. Ce qu'on pourrait appeler son masochisme est en fait un activisme qu'est toute passivité en son fonds.
Il y a d'abord douleur, puis... marche sur la pointe des pieds. Il y a d'abord doute, délire de doute, impulsion délirante à la vie de pauvreté et... rémission des troubles (angoisse dont, encore une fois, il est très peu parlé). Séjour à la Salpêtrière. Engrangement de la personne (1896) dans le système « psychologique » institutionnel. Voilà l'extase : état de réduction de l'activité extérieure et surtout de joie spéciale. Relevons le terme « réduction ». Réduction psychologique et pas encore réduction phénoménologique (Husserl) de la psychologie. Puis, « joie », qui ne fait pas partie du vocabulaire psychanalytique et qui sera toujours soupçonné par l'état maniaque qui lui n'a pourtant rien à voir avec la joie, même si on glisse l'impact narcissique sous le phénomène « joie ». Or, l'angoisse va « jouer » avec la joie, phénomène et non symptôme. La joie libère de l'angoisse, alors que la manie ne libère pas de la mélancolie. Elle s'y enchaîne au contraire. La joie peut être rédemptrice, ce que la manie cherche et ne trouve pas. Donc la consolation est aussi un état d'extase, et cette expérience et mystique et convertissante devient une oraison mentale.
Immobilité du corps dans l'extase, mais ligature des sens devant le monde extérieur, recueillement, ravissement, perte du monde : est-ce une hypnose ? Cette suppression complète de l'action pas encore catatonique n'est pas le sommeil, ni une passivité fondamentale, mais un être plus passif que la passivité : donc récepteur. Au début n'est peut-être pas l'action, contrairement à l'assertion de Goëthe-Freud. La jouissance n'est certainement pas la « sensation du perpétuel baiser de Dieu ». La Sainte Thérèse du Bernin vue par Lacan relève de l'opération non seulement réductrice, mais mystifiante. Le sentiment de l'ineffable vu par Janet au sujet de Madeleine n'est qu'une version réductrice de la psychologie. Janet, n'acceptant pas tellement ce sentiment de l'ineffable que pourtant il traduit de la conduite de Madeleine, y ajoute le sentiment du vide et le sentiment de triomphe (vide du narcissisme et triomphe subséquent)... et automatisme. L'automatisme se définit toujours par l'évidement, ce que la philosophie appellera le « sujet » (son aphanisis). Perte du sentiment de l'écoulement du temps... de quoi faire plaisir à Heidegger avec son temps extatique et vertical, anti-fluvial.
Croit-on Madeleine, récusant les sensations sexuelles ? Elle semble s'y complaire parfois et en tire des « joies » spirituelles. Madeleine est Jésus et Marie. Elle fait l'enfant et la mère. Elle est folle d'amour. Elle est le sein qu'elle tète. Elle est même obscène. Elle s'adonne « malgré elle » au baiser divin. Janet dit qu'elle s'identifie « avec » Dieu. Son « avec » et non « à » me paraît symptomatique. Elle s'identifie avec... (le non-identique).
Janet a de ces réflexions forcées, naïves et savantes qui, passé l'enchantement, m'irritent. Il écrit ceci : « C'est qu'elle (Madeleine) n'est pas psychologue (sic) et qu'elle ne considère pas la reproduction d'une action sous forme intérieure comme identique à l'action elle-même extérieure. » Veut-il signifier le meurtre de la chose (Lacan) par le langage, même et surtout intérieur, ou veut-il nous faire admettre qu'il y a une inexistence extérieure du fait de la chose intérieure qu'est l'esprit ? Là-dessus, Plotin a dit mieux. Remarquons que ce problème embarrassera Freud dans son étude partielle de la projection (abolie du dedans, elle semble revenir du dehors). Est-ce la parade obligée, laïque, à l'incarnation ? Janet repose plus simplement la question : « Comment Madeleine s'y prend-elle pour chanter un duo en restant toute seule ? » Télépathie, transmission ?... Et si l'angoisse était communicante, transmissible, essentiellement comme je l'ai souvent décrite ? Dans l'extase, discours enflammés de Madeleine, réponses de Dieu les mêmes ! Dieu n'est pas le Grand Autre, même chez les Juifs. Pour Moïse qui fait être Yawhé, il est personnel. C'est même la grandeur admirable de Moïse. Le Très-Haut n'est plus une distance (télépathique) sur le Sinaï : « Je suis que je serai. » Vient un chapitre (paragraphe 6) que j'ai apprécié particulièrement, intitulé par Janet La foi dans l'histoire continuée, qui est au fond du drame de l'extase... et de l'angoisse par son pouvoir anticipant.
Inspiration, révélation se greffent ici comme promesse d'action souvent prophétique. C'est une croyance dont il est utile de rappeler que Freud la pensait non refoulable (narcissisme primaire). La promesse de maintenir la parole identique à elle-même fait croire, par illusion, au meurtre de la chose, alors que nous ne sommes plus dans le langage contrat ou de convention (le signe), mais dans la promesse du vu. Même si Madeleine caricature la prophétie, elle en détient le ton.
Au chapitre III, Janet associe jouissance à joie : jouissance des sens et jouissances esthétiques. Est-ce bien sûr ? La joie est-elle une jouissance ? Ce n'est pas une jouissance d'intellection. Janet demeure en effet un intellectualiste comme les psychanalystes d'aujourd'hui ; il tend à réduire ce que « vit » Madeleine. Il ne dit pas narcissisme, mais il l'accueille pleinement. Il y a tout un chapitre sur un certain état mental qui n'est autre que celui de l'écrivain Raymond Roussel avec son sentiment de « gloire », fulguration de soi-même, qu'on rencontre très souvent au départ de l'aventure mélancolique et qui n'est pas de l'ordre maniaque par seule « défense » (M. Klein). R. Roussel, mais aussi J.-J. Rousseau, Nietzsche.
Immobilité, désintéressement, sentiment d'automatisme, inspiration, révélation, affirmation de présence... en fin de compte « vie nouvelle »... Subjectivités objectives que décrira si bien Dante.
*
Mais s'il y a eu extase, c'est aussi qu'il y a eu tentation, obsession, en plus des gourmandises spirituelles avec un apparent contraire : affectation de ruptures simulées. La rupture n'est jamais décisive comme pour les créateurs artistes ou les saints. Elle est affectée, même si c'est un affect. L'affect peut donner lieu aussi à la simulation affectée par non-partage et de l'affect et de l'angoisse.
Janet insiste sur les sentiments de vide et de sécheresse : ennui mortel, angoisse indéfinissable, souvenirs irréels. Madeleine écrit là-dessus des vers médiocres états de torture, délires mélancoliques anxieux ou quasiment. Elle « voit » des choses horribles boucheries de la mort, baptême de sang... souvent par « inversion des sentiments » (sic), union avec Dieu, survie de rupture avec Dieu, sans qu'on sache si c'est Dieu ou elle qui rompt. Dans l'évolution vers un état d'équilibre , on voit disparaître les sentiments de présence au profit du rationnel esprit et langage des représentations (darstellung en vorstellung). Sur le plan des conduites, elle « marche toute seule » guérison de l'hystérie ? Le changement en elle est apprécié par elle de cette façon : « Ma vie est une suite interminable d'agonies et de résurrections où mon être physique paraît se renouveler, je me sens plus d'énergie que jamais... »
La deuxième partie de l'étude est consacrée aux croyances. J'en parlerai peu ici, bien que ces chapitres soient passionnants même si l'intellectualisme menace chaque ligne (« l'homme qui parle et l'homme qui est parlé ! ». Tiens, déjà !). Plus subtil : « La mémoire est d'abord le commandement aux absents avant d'être le commandement des absents. » Ou encore plus ravageur : les tendances asséritives, c'est-à-dire les tendances affirmatives et la tentative de Janet d'opposer et de conjoindre à la fois désir et volonté, désir de volonté et volonté appétitive. La tendance qui crée les êtres par les sujets asséritifs : un sujet n'est sujet que parce qu'il crée d'autres sujets. Janet vogue dans ces lieux qui, petit à petit, seront désertés et qui l'étaient déjà à son époque. Ce n'est pas sans courage !
Il fait découler les tendances pithiatiques (hystériques) de ces tendances asséritives. C'est bien vu, même comme stade de développement de l'esprit humain. Ceci donne le souvenir, c'est une « tendance à raconter » (sic). Ou encore, le sujet est « tour à tour lui-même et l'être auquel il participe ». On est loin de la spéculation aberrante sur le Grand Autre, puisque l'Autre n'est Autre que s'il devient autrui.
Janet croit à l'indéterminé « être asséritif ». Bergson a-t-il eu de l'influence sur la pensée de Janet ? Janet ajoute à l'asséritif le réel réfléchi (par suspension de l'affirmation). L'être relève du sentiment immédiat, le réel est ce que l'on croit après réflexion : à savoir le demi-réel, le presque réel. L'intuition déborde toute causalité et le présent, contrairement au passé et au futur, n'appartient qu'au stade réfléchi. Le moi réfléchi est, bien entendu, sans miroir. Bien sûr, valorisation de l'intuition et de l'inconscient presque conscient, que Freud appellera pré-conscient, mais rature sur la notion d'inconscient. Clérambault viendra plus tard, mais on imagine assez Janet comme un adversaire redoutable.
Dans le chapitre III, Le délire psychasthénique, la psychasthénie a disparu du vocabulaire. Elle s'est orientée vers la névrose obsessionnelle ou névrose de contrainte. Le principe du vouloir est atteint, mais non celui du désir ; mais vouloir, désir... quid ? Car volonté et croyance vont de pair. Là apparaît l'angoisse : dans le non-vouloir d'un désir : maladie de l'esprit. Je ne veux pas insister plus sur la découverte de cette remarquable étude. Cette troisième partie concerne les troubles intellectuels dans le délire religieux. Il existe un état névropathique primitif, où l'on sent en fait circuler, sans être nommée, l'angoisse de castration, et tous ses masochismes non rédempteurs (la sécheresse et la torture précèdent l'extase et contournent l'angoisse ou la détournent). Amour de la douleur, ascétisme jouent ce rôle de détournement. La vie, pour Madeleine, n'est qu'une forme du néant. Question ontologique : pour que l'action soit agréable : « What's the use ? » (sic, Madeleine).
*
Mais la foi n'est-elle qu'une affirmation violente de la volonté ? La suppression du hasard au profit d'une seule nécessité... est-ce viable ? Il y a des mensonges vitaux.
Dostoïevski et L. Chestov sont alors cités... avec justesse. L'amour est un amour-délire ; l'amour-fou des surréalistes, tel est ce que nous enseignent Madeleine et Janet, de conserve.
Dernière remarque, avec Madeleine et Janet : peut-on s'identifier à quelqu'un si ce quelqu'un n'est pas d'accord avec nous ? S'il nous hait ou si nous le haïssons ?
Cet ouvrage de Janet est marqué par son époque, comme on dit, mais il a moins vieilli qu'on pourrait le croire. L'angoisse vue du point de vue religieux demeure à l'étude. Janet glisse trop vite dans une clinique des conduites et il prend même le délire religieux comme un délire de conduction dans le fond, hypnotique. Il y a eu des prêtres ou officiers de la religion qui ont exacerbé les « conduites humaines ». On prétend que les psychanalystes se seraient gardés de cette inflexion confessoriale. Certainement, par leur laïcité même, mais non totalement car toute « laïcité » est toujours religieuse.
II
Quand on relit Inhibition, symptôme et angoisse [4], on voit Freud aux prises, à l'intérieur de sa métapsychologie, avec deux attitudes de pensée et de recherche : l'une qui serait purement phénoménologique sans réduction , l'autre purement métapsychologique qui soit une psychologie symptômale jusqu'à essayer de comprendre le symptôme dans le cadre d'une clinique épreuve de ce qui se montre qui fait dériver d'elle et réciproquement une épistémologie, justement appelée métapsychologie. La construction est cependant incertaine, dans ses données, ses prospections et... ses refus. Pas question de « contenus » d'angoisse, que des stratégies et des oscillations permanentes de classification entre symptôme et inhibition.
L'ensemble du parcours est cependant étonnant. Freud avait tenté de trouver une solution fonctionnelle dans deux articles : « Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminés en tant que névrose d'angoisse » (1894) [2] et « Sur la critique de la névrose d'angoisse » (1895) [3]. C'est en effet la recherche d'un fondement sûr d'une séparation, pas seulement nosographique neurasthénie qui rappelle la psychasthénie de Janet et la névrose d'angoisse proprement dite. Freud a toujours gardé, pour les psychoses, la classification nosographique de la psychiatrie de son temps, mais non pour les névroses.
Ici, il tend à différencier symptôme et inhibition. Symptôme veut dire « indice d'un processus morbide ». Inhibition (de pulsions sexuelles) conduit à des affects désagréables, dont l'angoisse. Mais au terme de son discours de « raison », Freud découvre que l'inhibition de l'angoisse est aussi un symptôme ; le renoncement à la fonction, un facteur d'angoisse est aussi un symptôme. Toute érogénéité inhibée conduit à l'angoisse qui devient apte au symbole. Alors, secrètement, ou discrètement, le déplaisir dans son principe (plaisir-déplaisir) n'est, quand il s'agit d'angoisse, autre chose qu'un simple déplaisir. Le moi « angoissé » devient un symptôme. Et la « présentation métapsychologique » ne peut pas se passer de la description phénoménologique dont Freud n'entamera pas cependant le procès. L'économie de l'angoisse devient cependant primordiale, comme celle de tout affect. Substitut, symbole viennent alors à la rescousse explicative. L'angoisse « reste » de la libido, même inhibée, et rejoint le fonctionnalisme d'Éros, de liaison et d'unification. Cependant, pour le petit Hans que Freud réévoque, l'angoisse de sa phobie ne peut pas être symptômale, mais la substitution symbolique (le cheval du père, pour le petit Hans) devient symptômal. L'angoisse n'est pas alors le résultat d'une transformation de la libido. L'angoisse est du moi ; elle ne procède pas du refoulement, mais provoque le refoulement. L'hystérie de conversion symptôme demeure sans angoisse, mais la phobie « voisine » l'hystérie de conversion. Symptôme en deux temps dans la névrose de contrainte, par démixion des pulsions.
Freud est retors dans ses descriptions... comme l'angoisse est retorse à être cernée. La « magie négative » (sic) et le « non-arrivé » mais menaçant (devant le danger) sont « posés », « notés », mais en fait non fondés. Sinon que le « maintenu séparé » indique la séparation comme mobile et résultat en même temps de l'angoisse, par ambivalence. Séparation de l'angoisse de séparation, séparation essentielle de l'angoisse de castration, via l'angoisse de mort. Toute séparation est fondatrice d'angoisse et elle ne cesse de rappeler la peur devant le danger. Freud relève bien ce qu'il appelle une « inégalité dans le développement de notre doctrine des pulsions », inégalité qui retentira au niveau épistémologique d'une non-égalité entre inhibition et symptôme. La relation (sic) à l'angoisse est un signal et une inhibition. Donc, une anticipation et une prémonition. L'angoisse demeure cependant facultative comme symptôme. Le signal-affect est cependant un symptôme d'inhibition. On oserait dire, le tour est joué : l'inhibition est aussi un symptôme. Il y a de la dialectique là-dedans, et je trouve que Freud « s'écrase » un peu devant cette dialectique.
Que l'angoisse de mort soit la duplication de l'angoisse de castration n'a de sens que par l'existence préalable d'une sexualité individuelle se séparant de celle, générale, de l'espèce. Dans l'ordre, de la sexualité et de la mort, l'individu compte peu pour Freud, malgré tous ses respects humanistes. Seule, l'espèce est l'altérité fondatrice. L'inconscient ne détient aucun contenu de l'anéantissement de la vie. Freud poussera plus loin le bouchon avec l'introduction de la pulsion de mort (via l'inerte, l'inorganique, le non-vivant) légitimant encore plus un anéantissement spécifique à toute nature (?) vivante. Grande et vertigineuse spéculation !
Si l'angoisse n'est que du « moi », elle demeure le signal-affect en plus, elle a une autonomie d'engendrement. Elle n'est que « nouvellement » engendrée (par des circonstances économiques). C'est le symbole de séparation par excellence qui relève plus du narcissisme libidinal que de toute autre chose. Plus tard, dans le corpus doctrinal, viendront se greffer les angoisses de morcellement, de démembrement, etc. mais rien ne sera modifié quant à l'ambivalence de la séparation. L'angoisse alors unit par l'affect ce qui s'est séparé (moi- sur-moi, sexe et moi). Comme dit Freud : « L'angoisse n'est pas simple à saisir. » En effet : elle relie autant qu'elle sépare. C'est quelque chose de « ressenti » (sic). Mais alors, pourquoi Freud ne va-t-il pas plus loin ? Elle n'est pas n'importe quel déplaisir. Pourquoi Freud, si sensible, s'en tient-il plus à sa doctrine des principes qu'à la doctrine des phénomènes que pourtant il aborde avec l'angoisse ?
Il s'en tire curieusement : accroissement d'une excitation de déplaisir, allégement par les éconductions des voies de « sortie ». Ou encore ceci : survenue inappropriée de l'angoisse, à une fin, l'autre appropriée à cette fin par signalisation.
Qu'est-ce qu'alors que l'anéantissement de la vie ? Qu'est-ce que le néant, dont on suppose quand même qu'il existe pour produire de tels effets ? Freud se refusera à philosopher, comme il réfutera la thèse de Rank, mais il ne peut pas ne pas comprendre l'angoisse comme unification des contradictions que l'angoisse implique dans sa survenue. La métapsychologie est dépassée, ou pour le moins transpercée... Même si le danger interne a une réalité aussi grande que le danger extérieur, les deux dangers sont en fait inséparables. l'intentionnel prend ici toute sa place en vue d'influencer (sic) l'instance plaisir-déplaisir. Le « moi » est une organisation et il semble que les puissances du Ça comme du Sur-moi ne sont pas organisées.
Freud a des expression révélatrices, ainsi « l'angoisse de conscience est complètement endo-psychique », ou plus encore « nous avons été forcés d'envisager le comportement du moi lors de la défense pour ainsi dire dans une transfiguration rationnelle » (c'est moi qui souligne).
On est bien passé de la transfiguration religieuse à la transfiguration laïque, rationnelle, dont Freud sait pertinemment que le rationnel, même sans Dieu, et avec Raison, est encore religieux. Et qu'il est courageux, Freud, de terminer son chapitre IX par cette phrase : « Après des décennies d'efforts analytiques, ce problème se dresse devant nous intact comme au commencement » (sic). L'angoisse du moi n'est ni deuil, ni douleur, ni simple réaction à une perte. Sans objet, indéterminée, l'angoisse est du fait « humain » par déréliction, même si le danger est pulsionnel. Et Freud, encore plus, prend le ton « personnalisé » ; il dit « Je » (ce qui est assez rare chez lui dans ses travaux « scientifiques »). Ainsi : « C'est pourquoi j'anticipe le trauma, je vais me conduire comme s'il était déjà là, pendant qu'il est encore temps de le détourner. »
Réaction originelle qu'est l'angoisse, appel à l'aide, passage d'une passivité à une activité, etc. Nous sommes, de fait, en pleine métaphysique, et l'on comprend que les déconstructeurs de la métaphysique ne se soient jamais lancés dans la prospection de cette origine (?). Ni Lacan, ni Derrida, ni bien d'autres princes de la phobie-dérobade. Ce n'est plus seulement danger à la menace d'une perte, mais en plus (qui est la vraie origine) angoisse au danger de la perte d'objet elle-même, et plus seulement danger que cette perte entraîne. Si le deuil entraîne une perte catégorique (sic, Freud), l'angoisse n'est en rien catégorielle, elle est hors catégorie. Ce n'est plus le détournement catégorique de Dieu propre à Hölderlin et à Kant (cf. dipe), mais le hors-catégorique de la pensée sémite. Non plus Athènes et sa rationalité, mais Jérusalem par Abraham par l'au-delà de la nécessité donc de la Foi.
Et nous revenons à Janet avec sa Madeleine, la délirante pithiatique du délire religieux de l'extase. Janet n'a presque pas parlé d'angoisse. Freud, jamais parlé d'extase, ni de joie. Les philosophes de l'existence, eux, oui. Kierkegaard en tête, et peut-être plus encore Léon Chestov. Léon Chestov qui montrait que les faits que la théorie n'admet pas sont les plus précieux et les plus significatifs. On peut essentiellement le dire de l'angoisse. Ou encore ceci, que Freud eut certainement réprouvé : l'obéissance à tout ce qui se présente cache à l'homme son être véritable.
Peut-on dire alors que ce qui existe par soi-même comme le narcissisme n'existe pas véritablement ? Oui, car le narcissisme freudien n'est que l'élaboration plénière du retrait du monde, voire de sa perte et de l'anticipation de cette perte. Le narcissisme dit que cette séparation a été et pas que la naissance , et n'a pas été. Le narcissisme est le terreau de la folie de prédiction, de conduction, de révélation, sans ombre comme sans trace de preuve. La philosophie rationnelle (des psychologues et des psychanalystes) ne perd rien ; elle retrouve tout dans une épistémologie.
Freud a cru, de bonne foi, et par foi, que le néant avait été touché par sa pensée (pulsion de mort destruction). C'est une sublime et intellectuelle illusion. Le néant est quelque chose et cependant nous n'avons aucune relation avec lui, mais ni par la perte ni par la destruction seulement. Ce n'est pas la perte de l'objet qui violente l'être humain, mais avec cette perte objectale la perte de la liberté de ne pas aimer la nécessité (cf. Nietzsche et son « amor fati », lui qui a tant aimé la nécessité). Le langage n'aime pas la nécessité, mais il ne tue pas la « chose » qui appartient encore à la nécessité du langage de la représentation. En insistant exagérément sur la suspension éthique, Kierkegaard a vraiment situé le problème. Il faut commencer à penser dans les catégories dans lesquelles on vit, et non vivre discursivement dans les catégories dans lesquelles on pense. Heidegger s'est là profondément fourvoyé.
Pour Freud, ce qui a été a toujours été et sera toujours (laïcité de Yawhé). Or, ce qui fut, peut-être n'a jamais été en dehors de tout processus d'annulation rétro-active.
Il y a en nous ce mysticisme-là, et Janet comme Freud ont écrit superbement contre ce mysticisme inavouable pour des « scientifiques » de l'âme.
J. G.
N.B., Petite conclusion drôlatique : nous n'en aurons jamais fini avec des personnages prototypiques que sont Madame la Mort (R.M. Rilke), Monsieur Ledeuil, Mademoiselle Langoisse, La Duchesse de Castratione et la Marquise d'Ektasis !...
Références bibliographiques
[1] BLOY (L.), La femme pauvre, Gallimard, 1980.
[2] FREUD (S.), Du bien-fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminés en tant que névrose d'angoisse, Oeuvres Complètes, Tome III, 1894.
[3] FREUD (S.), Sur la critique de la névrose d'angoisse, Oeuvres Complètes, Tome III, 1895.
[4] FREUD (S.), Inhibition, symptôme et angoisse, Oeuvres complètes, Tome XVII 6, Paris, P.U.F.
[5] JANET (P.), De l'angoisse à l'extase, Sté P. Janet, Paris, 1975.
[6] MAÎTRE (J.), L'orpheline de la Bérésina, Thérèse de Lisieux (1873-1897) : essai de psychanalyse socio-historique, Cerf (Coll. Sciences humaines et religions), 1995.
[7] MAÎTRE (J.), Les stigmates de l'hystérique et la peau de son évêque : Laurentine Billoquet (1862-1936), Economica Anthropos (Coll. Psychanalyse), 1993.
[8] MAÎTRE (J.), BILLY (A.), L'autobiographie d'un paranoïaque : l'abbé Berry (1878-1947) et le roman de Billy, Introïbo, Economica Anthropos (Coll. Psychanalyse), 1994.
Janet et Freud devant l'angoisse :
Étude de deux travaux (De l'angoisse à l'extase, P. Janet ; Inhibition, symptôme et angoisse, S. Freud) qui ne se complètent, ni ne s'opposent. L'un Janet ne parlera presque pas de l'angoisse ; l'autre Freud ne parlera jamais de la résolution affective de l'angoisse en extase et en joie. Ce sont deux travaux capitaux, à qui il manque la dimension qui fonde et l'être religieux et l'être laïque entendons les disciplines qui en découlent : psychologie des conduites, psychanalyse.Janet and Freud in regard to anxiety :
A study of two works (From Anxiety to Extasy, P. Janet ; Inhibition, Symptom and Anxiety, S. Freud) which neither complete nor oppose each other. One author, Janet, almost never addresses anxiety ; the other, Freud, never speaks about the affective resolution of anxiety into extasy and joy. They are two major works both lacking the dimension which founds both the religious and lay being or rather, the disciplines that stem from them : behavioral psychology and psychoanalysis.Janet y Freud ante la angustia :
Se practica aquí el estudio de dos trabajos (De la angustia al éxtasis, P. Janet ; Inhibición, síntoma y angustia, S. Freud) que no se complementan ni se oponen. Janet, prácticamente no hablará de la angustia ; Freud, no hablará jamás de la resolución afectiva de la angustia en éxtasis ni en goce. Se trata de dos trabajos capitales a los cuales les falta la dimensión que funda al ser religioso y al ser laico entendiendo las disciplinas que se desprenden de ellos : psicología de la conducta y psicoanálisis. Se trata de dos trabajos capitales a los cuales les falta la dimensión que funda al ser religioso y al ser laico entendiendo las disciplinas que se desprenden de ellos : psicología de la conducta y psicoanálisis.
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