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Manie

ENVIES DE LIRE

AUX PORTES DE LA PSYCHIATRIE. PINEL, L'ANCIEN ET LE MODERNE

PIGEAUD (J.)

Aubier, Paris, 2001, 384 p., 140 F (21,34 €)

LES STRATÉGIES FONDATRICES DE LA PSYCHIATRIE

Le médecin-chef de l'asile d'aliénés de Bicêtre est connu pour son geste mythique : la libération des patients qu'il avait sous sa responsabilité, enchaînés pour la plupart depuis des décennies. Mais Jackie Pigeaud s'intéresse au savant et, avant tout, à la pensée, à la théorie nécessaires pour qu'un «geste», voire une conduite puissent se transformer en usage et plus encore en «technique» de soins. Pour construire sa théorie, Pinel emprunte des «chemins» qui retiendront particulièrement notre auteur : pas seulement l'étude des «sources» mais celle des hésitations, des refus plus ou moins explicites, des silences ; bref, l'étude de cette «stratégie fondatrice de la psychiatrie»(1) qui fût la création d'un médecin ­ Pinel ­ à la fin du XVIIIe siècle et qui repose sur ce que J. Pigeaud appelle un «coup de force» théorique.

Son livre nous conte l'histoire de cette aventure. Non ! je ne parle pas d'un «roman» ! La matière est dense, parfois austère, celle d'un «essai» rigoureux, méthodique, érudit : l'auteur nous convie à un exposé d'histoire de la pensée médicale qui brosse un tableau de la situation de la médecine ancienne et montre, de surcroît, la perception qu'en avaient Pinel et ses contemporains ainsi que la fonction qu'elle occupait dans l'esprit des médecins cultivés du XVIIIe siècle. Les textes qui, aujourd'hui, peuvent nous paraître arides, plats, étaient en effet commentés, réfutés comme ceux de confrères, de contemporains. Avec la jubilation passionnée que nous lui connaissons, mais aussi avec son souci constant et affirmé de la précision, l'auteur, antiquisant et philologue, historien de la pensée médicale et de l'imaginaire, ouvre ces textes et nous guide dans leurs subtilités, leur redonne la temporalité, l'épaisseur, la «chair» qui, à l'époque de Pinel, exercent une fonction dynamique sur la pensée médicale. Se situer «aux portes» de la psychiatrie amène ainsi, se plaçant «sur le seuil, avant même les portes», à décrire le «paysage» que l'on quitte, à dégager les questions qui se posent à l'égard de la folie et à assumer l'héritage modifié ­ celui de «l'ancienne médecine»  celui de la philosophie ­ pour le transmettre à son tour. J. Pigeaud se donne enfin les moyens de comprendre la «lisibilité» de Pinel, c'est-à-dire la manière dont ce grand aliéniste a donné à la médecine un champ de connaissances, nouveau et spécifique ­ la psychiatrie ­ permettant une nouvelle approche de ceux qui seront considérés, dès lors, comme des «malades». Ainsi, depuis le seuil : un «état des lieux» d'abord ; puis les élaborations de Pinel ; ce qu'enfin d'autres aliénistes produisent à la fin du XVIIIe siècle à partir de cette culture.

La «psychiatrie», à la fin du XVIIIe siècle, avant les «portes» que constitue le Traité médico-philosophique de l'aliénation mentale ou de la manie (1800), n'existe pas. Son histoire, à savoir l'annexion par la médecine du champ tout entier de la folie, non plus. L'histoire de cette spécificité, de cette «spécialité» de la médecine naît en même temps que sa pratique en toute «conscience historique», c'est-à-dire en toute conscience que son objet pour une part est historique et que ses concepts relèvent de l'histoire (p. 291) et non pas comme un simple avatar de l'évolution de la médecine ; cette «histoire» comme cette «pratique» sont déterminées par leur sujet et l'histoire de la médecine, elle-même en train de se constituer en tant qu' «histoire désintéressée sans autre fin qu'elle-même», est insuffisante à donner les fondements de cette nouvelle discipline. Il faudra combiner histoire de la philosophie et histoire de la médecine, ce que les médecins philologues de cette époque sont susceptibles de réaliser, et ce que les Boerhaave (1701), Barthez (1801) ou Bordeu explicitent, permettant alors de mesurer l'importance et la présence dans la pensée du XVIIIe siècle et donc chez Pinel, de la renaissance de l'hippocratisme et du méthodisme. Ainsi, dans une rigoureuse première partie, l'auteur fait vivre les tâtonnements et les doctrines dont se nourrit l'œuvre de Pinel.

Hippocrate non seulement fondateur de l'éthique, législateur, mais savant, auteur de quarante-deux histoires de malades (Épidémies I et III) se référant au constat de faits, et ayant su faire la part entre l'observation, la description et les causes. «Le coup de génie d'Hippocrate est d'avoir séparé de la description l'attirail étiologique et théorique» (p. 33). Ainsi, Bordeu, Laennec, Baglivi sauront reconnaître que la doctrine, même caduque, n'entraîne pas la méthode et Pinel, fasciné par le modèle hippocratique, s'en souviendra, comme des «constitutions»(2), dont l'intérêt est relancé par les rééditions successives d'Hippocrate (conception épidémiologique au sens hippocratique du terme, et conception moderne de l'épidémie et de la contagiosité).

Arétée de Cappadoce, Appelle de la médecine antique, à la manière d'un «peintre», décrit l'éléphantiasis, mais aussi des maladies chroniques comme la manie ou la mélancolie, sur le vif, avec une précision qui isole le diagnostic avant d'aborder le traitement ; il introduit la notion nouvelle et capitale de «phantasia», «apparition», pour qualifier la mélancolie qu'il ne distingue pas de la manie ; et puis ce «médecin ancien» s'étonne ! Les «passions de l'âme» suscitent des maladies elles-mêmes source de passions qui font naître paradoxalement la «patience», voire l'espoir ! Hommage est aussi rendu à ceux qui, également à la fin du XVIIIe siècle, réagissent contre l'influence du «père de la médecine» et prônent le retour au méthodisme : le «resserré», le «relâché», le «mixte» sont les «faits» que la médecine se doit d'observer puisque ces trois types de «communautés» vont d'elles-mêmes montrer «l'utile» et «l'indication» (de traitement) qui est la «saisie immédiate d'un rapport nécessaire objectif», sans démonstration ni observation (p. 53). Ainsi Asclépiade (début du Ier siècle avant J.-C.) s'attaque au «vitalisme» d'Hippocrate, à sa notion de kairos ­ instant critique auquel le médecin doit agir ­, comme à sa «médecine expectante» fondée sur la natura medicatrix ; à la théorie explicative des humeurs se substitue celle de la libre circulation d'éléments invisibles (proche de l'atomisme et de l'épicurisme) et une sorte d'«instrumentalisme» systématisant, à propos des organes, des modèles instrumentaux rendus cohérents avec le fonctionnement de ces appareils (p. 56). La qualité des observations, «l'exacte description de la nature des signes morbides» par Caelius Aurélien font l'admiration des contemporains de Pinel qui, à plusieurs reprises, rééditent Caelius et vantent «l'esprit libre de préjugés», «l'infinité d'observations» sur lesquels doit reposer la médecine plutôt que sur des consensus d'«a priori» prompts à se transformer en «systèmes».

L'époque de Pinel enfin n'ignore pas Galien. Les auteurs, Gaub (1705-1780) en particulier, s'y réfèrent et notamment au Traité Des passions de l'âme composé de deux livres, l'un sur les passions, force «irrationnelle», l'autre sur les erreurs, conséquence d'une opinion fausse et manifestation de l'âme «rationnelle». Galien adhère à la philosophie stoïcienne des passions qui assure que «la passion est du jugement  de l'organique», et dans celle-ci, à la perspective dualiste ­ distinction du corps et de l'âme ­ qui s'oppose au monisme de Chrysippe ­ le corps et l'âme sont comme en recto verso indissociable. Le «triomphe du dualisme» sur lequel J. Pigeaud est revenu à plusieurs reprises(3), est «l'événement le plus considérable pour l'histoire de la “psychopathologie”» (p. 88) et les conséquences ­ on le verra ­ en sont majeures. Dès son titre Que les mœurs de l'âme suivent les tempéraments du corps, cet ouvrage capital précise l'enjeu, met en exergue l'importance du donné naturel et souligne l'influence du «biologique» sur «l'âme».

On le voit, lorsque J. Pigeaud consacre presque le tiers de son livre à un «état des lieux», il ne parle pas de la seule médecine ancienne mais bien «d'éléments actifs de la médecine du XVIIIe siècle» (p. 56)(4). Ainsi, la réflexion de Galien, adepte du dualisme et, à l'intérieur de lui, de la tripartition platonicienne de l'âme, concerne la «problématique du rapport de l'âme et du corps considérée du point de vue du médecin(5)», donc de la relation entre éthique et médecine. Asclépiade et le méthodisme renaissant, Caelius remis au goût du jour par Baglivi et, antérieurement par Prosper Alpin, sous-tendent les théories de John Brown dont la diffusion est fulgurante : «la santé dépend du rapport pondéré entre les stimulants et l'incitabilité» (p. 67), celle-ci étant «l'effet de l'impression des puissances incitantes ou stimulantes sur l'organisme», que ce soit par défaut ou en excès ; ainsi, une maladie est locale ou générale et, dans ce cas, asthénique ou sthénique : simplicité d'une médecine qui repose sur des principes a priori et joue comme «référence polémique à l'intérieur d'un hippocratisme triomphaliste» (p. 68). Le brownisme fleurit en Italie, en Allemagne ; en France, Broussais, au moins pour un temps, en est un adepte.

Le cheminement de Pinel pour traiter la rupture, consommée dans l'Antiquité et actuelle en son temps, entre les passions ­ maladies de l'âme ­, domaine du philosophe, et les maladies du corps, domaine du médecin, constitue la seconde partie du livre. Car cette division est une impasse. S'il en fallait une preuve supplémentaire, voici Kant : avec rigueur et brio, l'auteur démonte le rétrécissement inéluctable de la voie après chaque option et finalement l'aporie à laquelle se heurte le philosophe lorsque, à propos de l'essai sur les Maladies de la Tête, il se place dans une perspective résolument médicale ; ainsi mettre en rapport «maladies de la tête» et «parties digestives» en se référant d'ailleurs à un médecin célèbre ­ Unzer ­ (pp. 124-125), accepter de croire avec lui que «la passion fait seulement se développer et pousser le germe même de la folie brutale»(6) (p. 127) ­ germe préexistant ­, établir que la kardia, le bas-ventre et non le cerveau sont le «vrai siège de la folie chronique» (et même aiguë), être convaincu en somme que «c'est d'abord le corps qui souffre» revient à ranger les passions ­ qui ne sont alors que l'occasion du déclenchement ­ du côté de la physiologie considérée, elle, comme la cause bien réelle. L'assistance du médecin, du médicament, est requise ; celle du philosophe se bornera, comme adjuvant de la purge, à un «régime de l'esprit» (p. 132). Pirouette humoristique comme seule issue au cul de sac : «on ne peut pas passer de la médecine à la philosophie»(7) (p. 133).

La question que ne cesse de se poser Pinel n'est pas nouvelle : «Le médecin peut-il rester étranger à l'histoire des passions humaines les plus vives, puisque ce sont là les causes les plus fréquentes de l'aliénation de l'esprit ?»(8) De fait, elle le renvoie à cette impasse de la médecine et de la philosophie en rapport avec la folie, instaurée et institutionnalisée depuis des siècles ; mais, elle le confronte également à l'enjeu considérable de la place des passions et de leur rôle dans la genèse de l'«aliénation mentale».

Pinel, en 1793, est nommé médecin à Bicêtre, puis en 1795 à La Salpêtrière et l'hôpital lui offre une «image de confusion et de chaos», véritable choc dont la valeur heuristique est évidente. Encore faut-il observer, décrire, trier, répartir, classer, bref, organiser la diversité. La référence est bien entendu Hippocrate pour la méthode descriptive ; mais, pour ce qui est de la «psychopathologie», manque la référence à la définition des maladies. J. Pigeaud nous conduit dans les dédales de cette rhétorique médicale complexe, surtout quand elle concerne la manie. En bref, l'histoire du concept coïncide avec un rétrécissement du champ de la folie et correspond pour les médecins post-hippocratiques comme Galien ou Caelius à une aliénation d'esprit sans fièvre, maladie chronique qui s'oppose point par point à la phrénitis. S'ensuit un hiatus dans la lecture que Galien fait d'Hippocrate et, peu à peu, l'histoire du malade est supplantée par l'importance de celle de la maladie.

La Nosographie Philosophique (1798) reprendra la définition technique médicale de la manie ; le Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou la manie est de 1800, le terme de manie étant supprimé du titre des éditions suivantes ; enfin, Pinel décrira dans sa troisième édition de la Nosographie (1807) l'histoire d'un malade chronique, comme Hippocrate avait décrit des malades atteints d'affections «aiguës». «La méthode hippocratique de Pinel, narration fidèle et laconique de faits, est sa “philosophie” de médecin» (p. 173) mais il pense aussi à «la maladie comme entité»(9). Retraits, ajouts témoignent des différences de conception de la manie qui rendent difficile l'articulation entre les deux manies, celle du Traité et celle de la Nosographie, mais laissent toutefois apparaître le «nouveau visage du fou» (p. 179, n. 47). En somme, il importe d'éviter la confusion avec le sens extensif premier de la manie pour, au contraire, préciser ­ importance du vocabulaire, du style, de la «rhétorique médicale» ­ une allure spécifique à des types divers de manie. Définir  omettre l'étiologie pour que tenants de théories opposées se retrouvent dans une description nosologique mais «extraite du champ universel de la médecine» (p. 182), désenclavée de celle-ci ; «la sortir du système des nosographies pour mieux l'y réintroduire» (p. 181).

L'expérience nouvelle de l'hôpital, l'humanité et l'intelligence du comportement de Pussin et de sa femme, l'expérience anglaise rapportée par Tenon, et surtout peut-être ses propres observations, parmi d'autres facteurs, amènent Pinel à ce «coup de force» dont J. Pigeaud veut nous donner la mesure. Pour Pinel, le sens hippocratique du terme «manie» importe de même que l'histoire des malades ; mais on ne saurait oublier qu'existe aussi une histoire médicale des passions ou plutôt une conception des passions qui relève de l'histoire, «de l'histoire philosophique et médicale des passions, c'est-à-dire de leurs effets au moral et au physique»(10). En d'autres termes, la connaissance des «passions» ne peut se réduire à l'énumération de «purs phénomènes» (Crichton) ou aux abstractions de Condillac ; le modèle épistémologique de la statue est complété, voire supplanté par celui de la manie, sorte de «machine naturelle propre à décomposer les fonctions de l'entendement» (p. 244), mais propre surtout à démontrer que la folie ne se limite pas à l'erreur, à une lésion des facultés de l'entendement ; la prégnance des faits, la réalité du vivant, ne peuvent escamoter la violence : la «passion» est décidément irréductible à la connaissance ou à la volonté. «Il faut donner la plus grande importance à l'histoire de l'aliénation mentale et faire une distinction sévère de ses diverses espèces... pour ne point diriger au hasard le traitement...» (p. 180). Pour comprendre et concilier chez les aliénés qu'il observe et l'absence de lésion dans la mémoire, l'imagination ou le jugement, et une fureur parfois irrésistible ou des troubles incontrôlables de l'affectivité qui paraît alors seule altérée, Pinel ne se contente pas de l'histoire médicale ; il annexe purement et simplement à la médecine l'histoire et la pratique philosophiques, en se référant de surcroît aux Tusculanes, ouvrage dans lequel Cicéron pose précisément la question du sens de la «maladie de l'âme» : «... quelle que soit l'acception qu'on donne à ce terme... elles (les maladies de l'âme) sont les causes les plus fréquentes des maladies...»(11). Cicéron se réfère à la définition stoïcienne de la passion et particulièrement à Chrysippe, philosophe moniste pour qui la passion est jugement et organique indivis : mais Cicéron, dualiste convaincu, en pratique une lecture dissociant jugement et corps, introduisant temporalité, causalité, responsabilité, conflit... Pinel, quant à lui, réunit justement à propos des passions, sujet qui avait scindé maladie de l'âme et maladie du corps , le discours médical ­ Hippocrate ­ et le discours philosophique ­ Cicéron. «Coup de force» qui implique toutes les questions autour des rapports de l'âme et du corps, déplace la question de l'origine de la folie, et surtout peut-être légitime un dialogue avec le malade et une approche thérapeutique s'appuyant sur ce qui, en lui, peut réagir avec raison, affectivité ; l'«aliéné» commence à acquérir un statut de «malade» et à pouvoir être considéré comme un sujet de moralité, de dignité, d'humanité et pas de seule physiologie du corps.

Pinel, l'ancien et le moderne : de cet ouvrage divers, dense, j'ai laissé de côté des questions importantes, toujours actuelles, et qui gagneraient singulièrement à être posées en tenant compte de l'histoire des idées, en profondeur et en élargissement de champ : la nostalgie, la discussion de la pertinence systématique de la médicalisation du suicide, l'importance de Tenon qui contribue à faire naître une «architecture thérapeutique» et à introduire, sur le modèle anglais, un traitement plus humain. Le chapitre consacré à l'intériorité demandait bien entendu qu'on s'y attardât pour donner toute l'attention requise à «l'homme intérieur» de Sydenham surnommé l'Hippocrate anglais, à la viscéralité (Van Helmont), à la fonction donnée aux organes internes dans notre pensée et notre comportement, à celle de la caenesthésie dans la folie, au magnétisme de Messmer. Pour montrer, comme y insiste l'auteur, les «refus» de Pinel : ni le «siège» de l'aliénation ­ essentiel pour Broussais ­ et à ne pas confondre avec l'étiologie, ni l'explication physiologique des passions, ni l'introspection, ne retiennent véritablement l'attention de Pinel : comme le dit dans la «modernité» et non sans humour Jackie Pigeaud, il «surfait sur les problèmes... il les effleure, s'en éloigne... surtout ne pas se laisser prendre... c'est la lecture(12) d'un homme qui a constitué le lieu(13) originaire où va se développer la psychiatrie» (p. 291). Condillac lui-même, dont Pinel admire la méthode analytique qu'il utilise d'ailleurs pour l'organisation du monde des hospices, trouve les limites que lui impose la «révélation de la manie» (p. 250), des «maniaques» : ces malades font éclater les catégories, les classifications. Encore fallait-il, pour le reconnaître, avoir quelque disposition à une «lecture» ouverte, sortie des carcans convenus, «candide» : non pas naïve mais accessible au doute, à «l'étonnement».

Dans la troisième partie de son livre, l'auteur propose en effet trois essais destinés à montrer, par la mise à l'épreuve de la culture chez les aliénistes de la fin du XIXe siècle, à quel point celle-ci est ce que chacun en fait et échappe à la fatalité. Comment interpréter le suicide d'un Caton, d'un Zénon ? Socrate : fou, sage ? Halluciné, mélancolique, génie(14) ? Le suicide est-il toujours pathologique et la médecine doit-elle se saisir de la mort de Socrate, de celle de Caton ? L'époque modifie l'interprétation des textes et la relativité des interprétations, via l'histoire, autorise d'autres approches, d'autres réponses. Les polémiques à propos de la Grèce et de l'Égypte qu'engagent les médecins au XIXe siècle, à l'occasion de la redécouverte de ces deux pays, doivent se comprendre à l'intérieur d'une stratégie propre à l'histoire de la pensée médicale : «l'Égypte contre la Grèce ; Vivant Denon et Champollion contre Winckelmann ; Broussais contre Hippocrate, c'est-à-dire contre Pinel et Laennec. Mais, déjà, en 1856, ces choses-là... sont dépassées» (p. 334).

C'est par un superbe essai sur «la définition de l'autre» que J. Pigeaud clôt son livre, sur la «distance avec l'Autre et la mesure de cette distance... la question de la tolérance» (p. 337). Le «maniaque» de Pinel pouvait être «beau», pas «l'idiot» originaire : monstre de naissance, il est exclu de l'ordre social. Mais l'«albinos», le «cagot» et le «pongo» sont-ils animaux, idiots, monstres, ou hommes dont l'intelligence souffre intensément de la plus profonde misère, du mépris ? Pinel sort la folie de son origine organique, viscérale, instituant ainsi la possibilité d'un traitement «moral». L'auteur nous met en garde : un critère esthétique est-il un critère anthropologique ou pathologique ? Les définitions se suivent et ne se ressemblent pas : malheur pourtant à ceux qui en sont victimes. Les limites du champ de la médecine, de son histoire, gagnent à être interrogées ; celles des définitions et de leurs sanctions à être reculées et regardées à l'aune de l'histoire, de l'histoire de la culture.

Pinel, nous dit-on, était un «rêveur» qui laissait au vivant sa place : rêverie culturelle dont ne sont exclues ni les réflexions sur l'Apollon du Belvédère(15), ni celles sur les jardins ou les mathématiques. Le traitement «moral», le rapport de l'homme à son corps, à la terre, à la nature comme à l'architecture, en ont certainement bénéficié. Ces «rêveries» traversent les époques, les champs disciplinaires : Jackie Pigeaud y a consacré, hier et aujourd'hui des pages mémorables. Peut-être leur charge imaginaire autorise-t-elle Pinel, un jour de l'année 1800, à écrire sa curiosité, son humilité, sa capacité à s'étonner : «oubliant profondément qu'un bonnet de docteur eût affublé ma tête...»(16)

Annie GUTMANN

(1)C'est moi qui souligne.retour texte
(2)« Constitution climatique et pathologique d'une année en un lieu déterminé », selon la définition qu'en donne M. Grmek.retour texte
(3) cf. La Maladie de l'âme. Étude sur la relation de l'âme et du corps dans la tradition médico-philosophique antique, Paris, Les Belles Lettres, 1981 ; réédition 1989. Folie et cures de la folie chez les médecins de l'antiquité gréco-romaine. La manie, Paris, Les Belles Lettres, 1987. Dans ces deux livres de même que dans L'Art et le Vivant, Paris, Gallimard, 1995 (pp. 127-155 en particulier), l'auteur traite en détail de ces questions, capitales, on le conçoit, pour la psychiatrie et la psychanalyse notamment.retour texte
(4)
C'est moi qui souligne.retour texte
(5)L'auteur, et il y insiste, se place depuis le point de vue des médecins et non de celui des philosophes.retour texte
(6)Ce texte de Unzer est cité par Kant.retour texte
(7)C'est l'auteur qui souligne.retour texte
(8)Traité médico-philosophique de l'aliénation mentale ou de la manie (T.A.M.), 1re éd., 1800 ; 2e éd., 1809, p. X.retour texte
(9)p. 173 n. 27 dans laquelle J. Pigeaud souligne entité.retour texte
(10)Traité...op. cit. (1800), pp. 104-105, cité pp. 269-270.retour texte
(11)Traité...op. cit. (1809), cité p. 270.retour texte
(12)C'est moi qui souligne.retour texte
(13)Ibid.retour texte
(14)Voir la note 56 de la p. 314 sur le Problème XXX étudié particulièrement par J. Pigeaud dans l'Homme de génie et la Mélancolie, Paris, Rivages, 1994.retour texte
(15)V. l'Art et le Vivantop. cit., pp.299-302.retour texte
(16)Traité...op. cit., pp. 104-105, cité p. 269retour texte

 

 

 

 

 

 

L'ÉTAT ET LA PSYCHOSE

RAPPARD (Ph.)

L'Harmattan (Coll. Psychanalyse et civilisations), 2000, 250 p., 130 F (19,82 €)

QUI EST COUPABLE ? QUI EST RESPONSABLE ?

Ce livre a pour sous-titre «Coupables mais non responsables». La richesse du sujet et le nombre important d'auteurs cités imposent nécessairement des choix qui ne doivent pas préjuger de l'amplitude et de la variété des thèmes abordés.

L'auteur reprend et développe des études parues dans divers ouvrages collectifs et revues, sous forme de douze chapitres précédés d'une introduction qui donne le ton de l'ouvrage : «En France, où l'État reste jacobin, le malade mental échappe à la justice et la psychiatrie est là pour s'y substituer dans le cadre administratif de l'hospitalisation sous contrainte.» L'exclusion de l'État comme personne morale pénalement responsable, constitue une homologie juridique de la Folie et de l'État qui marque la pratique psychiatrique. L'État ne doit pas être absolutisé dans une relation «je-il», mais doit être prétexte à une relation «je-tu», car aucune communauté ne peut exister sans une référence à l'État et vouloir l'en abstraire confinerait à une attitude spiritualiste. Tout au long de son étude l'auteur, formé à l'école de Ey et de Lacan, utilisera les outils conceptuels que sont la psychanalyse, le matérialisme dialectique, la sémiotique et la théorie du texte.

De manière récurrente, P. Rappard rappelle que ce qui fonde la psychiatrie ce ne sont pas les institutions de soins ou d'assistance créées par la loi du 30 juin 1838 mais le principe de l'irresponsabilité pénale issu de l'article 64 du code pénal. La psychose faisait échapper le malade mental à l'application du droit et donc à la justice. Il cite les travaux d'Émile Durkheim opposant la solidarité mécanique (qui se lie à la structure hiérarchique et inégalitaire de la société) et la solidarité organique conduisant à la liberté individuelle par la transformation des rapports de domination en rapports de coopération. Ce sont les «symboles juridiques» qui expriment le mieux les rapports entre les deux formes de solidarité.

L'auteur souligne que le droit enlevait aux malades mentaux leur responsabilité pénale et leur responsabilité civile jusqu'à la loi du 3 janvier 1968 portant réforme du droit des incapables majeurs les obligeant à réparation. Dès lors, cette réforme les rendait à la solidarité organique tout en les excluant de la solidarité mécanique. Le vote de l'article 489-2 du code civil aggrave la responsabilité du malade mental ayant causé un dommage à autrui dans la mesure où le principe d'équité ne s'applique plus. On rappellera que les rédacteurs du projet de loi avaient prévu que le juge pourrait modérer l'indemnité mise à la charge de la personne protégée, mais que le parlement n'a pas maintenu cette disposition.

En l'absence de texte du code civil régissant la responsabilité civile des majeurs malades mentaux, la Cour de cassation avait estimé depuis 1866 que les personnes privées de discernement ne pouvaient pas être déclarées responsables. Or l'article 489-2 ne mentionne pas l'imputabilité comme condition de la responsabilité ; il n'utilise même pas le mot de responsabilité. La Cour de cassation a cependant jugé que, cet article ne prévoyant aucune responsabilité particulière, il y avait lieu d'appliquer la loi commune de la responsabilité en matière délictuelle. Il apparaît désormais que la Cour de cassation considère que l'article 489-2 repose sur le principe de la faute objective. On rapprochera cette analyse de la série d'arrêts rendus le 9 mai 1974 consacrant le principe de la responsabilité de l'infans (la responsabilité d'un mineur, en tant que gardien, peut être retenue à son encontre même s'il n'est pas capable de discerner les conséquences de son acte).

P. Rappard cite le revirement opéré par la Cour de cassation le 29 mars 1991 affirmant qu'il existait un principe général de responsabilité du fait d'autrui (l'arrêt déclarait une association recevant des handicapés mentaux responsable des dommages causés par l'un d'entre eux). Il s'inquiète du risque de blocage de l'action des thérapeutes pour qui la responsabilisation des malades pouvait se réaliser dans l'institution psychiatrique. Reprenant l'article 122-1 du nouveau Code pénal («n'est pas pénalement responsable la personne qui était atteinte, au moment des faits, d'un trouble psychique ou neuropsychique ayant aboli son discernement ou le contrôle de ses actes»), l'auteur souligne les effets pathogènes du principe de l'irresponsabilité pénale sur l'évolution des troubles mentaux. Il est ainsi demandé au psychiatre de se substituer à la justice. Il n'est cependant pas certain de nourrir des craintes à ce propos car une enquête a montré que depuis une dizaine d'années le pourcentage d'application des articles 64 puis 122-1 était en baisse notable, ce qui va dans le sens de la remarque de l'auteur et souligne la nécessité de la réhabilitation du travail de l'équipe psychiatrique.

Dans son dernier chapitre intitulé «Lacan, le crime, la psychose et le droit», P. Rappard relève que le nouveau code pénal consacre la responsabilité des personnes morales à l'exception de l'État. L'article 121-2 précise en effet que les personnes morales, à l'exclusion de l'État, sont pénalement responsables. L'État échappe ainsi au droit rejoignant le statut du malade mental. Mais il est cependant la condition même du droit. Paradoxe de l'instance souveraine qui ne serait pas d'essence juridique mais qui cependant fonde la validité du juridique et du social. Peut-il en être autrement ? Le principal obstacle à la responsabilité pénale de l'État tient à son rôle dans la poursuite pénale. Il représente la société lésée par l'infraction pénale. Comment pourrait-il être tout à la fois auteur du dommage, victime et juge ? Le monopole du droit de punir est le monopole de la puissance publique. On ne peut pas punir la puissance publique et elle ne peut pas se punir elle-même.

P. Rappard termine son ouvrage en soulignant que la psychose échappe à la cure-type et au tribunal, mais est abordable autant par des aménagements de la cure-type que de la procédure judiciaire qui ne doit pas forcément aboutir au non-lieu et à l'internement administratif. Et de souligner que la psychose se présente donc comme le lieu privilégié d'une rencontre entre la pensée juridique et la pensée psychanalytique. Le psychotique peut en effet établir avec autrui une relation analysable à la fois en termes psychanalytiques et juridiques. En termes psychanalytiques, il s'agit d'un transfert institutionnel (le mot institutionnel devant être utilisé dans son sens juridique).

L'ouvrage démontre ainsi, si cette démonstration restait à faire, que psychiatres, psychanalystes et juristes ont tout à gagner à confronter leurs analyses et leurs pratiques.

G. KHENAFFOU

 

 

 

 

 

 

PERPÉTUITÉS : LE TEMPS INFINI DES LONGUES PEINES

MARCHETTI (A.-M.)

Plon (Coll. Terre Humaine, dirigée par J. Malaurie), 2001, 535 p., 149 F (22,71 €)

UN SALE TEMPS

Le rapport des hommes au temps est à la fois familier et énigmatique. Le temps passe sans qu'il soit possible de le maîtriser. Comme le remarquait le philosophe français Maurice Merleau-Ponty, «le temps fuse en nous» : nous assistons à sa traversée de manière passive. Cette dépossession originelle a été soulignée de tout temps par de nombreux auteurs, de Sénèque et Marc Aurèle à Levinas ou Sartre(1). Cette expérience que les hommes font du temps les conduit en particulier à s'interroger sur leur degré de liberté ou la part de fatalité dont ils sont finalement les dépositaires. Ne sommes-nous pas tous prisonniers du temps ?

Dans ce bel ouvrage, la sociologue Anne-Marie Marchetti aborde cette question du temps à travers une recherche originale portant sur les personnes condamnées à de longues peines. «Dès qu'on entre en prison, écrit-elle, le temps se met à compter. Sans doute en va-t-il ainsi de tout mauvais temps. Alors que les gens heureux ne le voient pas passer, les détenus, comme certains malades hospitalisés ou écoliers enfermés à leur corps défendant, se trouvent face à un temps à tirer. Un sale temps, quoi !» Nous y rencontrons des hommes et des femmes aux prises avec le temps compté, le temps daté, le temps morcelé, le temps enfermé, le temps entre parenthèses, et, au terme de leur parcours de prisonnier, pour une grande part d'entre eux, le temps des permissions.

Dans ce livre émouvant, poignant par la vie même qui se donne à lire, l'auteur mêle de manière particulièrement heureuse différents registres d'écriture. C'est un témoignage implacable sur la vie dans les maisons d'arrêt, sur le rythme quotidien de l'institution pénitentiaire, sur les petits plaisirs et les grands sentiments qui permettent de tenir, sur les projets et autres passe-temps. L'auteur donne à entendre la parole à la fois diverse et singulière des prisonniers. Elle donne à voir aussi : photos, dessins de détenus et autres documents illustrent ses propos. Elle cherche à comprendre, elle s'oppose à la posture répressive et étriquée qui «ne voit dans l'assassin rien d'autre que cette qualité abstraite et détruit en lui, à l'aide de cette seule qualité, tout le reste de son humanité» (cette citation de Hegel figure en avertissement au début du livre). Cette vision répressive s'est progressivement développée dans notre pays. Depuis le début des années 1980, la France enregistre un nombre de plus en plus important de longues peines et de «perpètes». Le discours et la pratique sécuritaires se renforcent. Le grand public ne se pose pas trop de questions. Pourtant, déjà Montesquieu, dans De l'esprit des lois, avait fait cette observation judicieuse qu'il serait bon de méditer aujourd'hui : «Il serait aisé de prouver que, dans tous ou presque tous les États d'Europe, les peines ont diminué ou augmenté à mesure qu'on s'est plus approché ou plus éloigné de la liberté.» L'auteur nous offre une analyse sociologique précise et détaillée de ce «temps infini des longues peines». Elle cherche à comprendre comment les personnes concernées vivent le temps de l'enfermement. C'est en même temps un compte rendu d'enquête qui n'occulte pas les conditions de réalisation de ce travail, ni les effets de l'enquête sur la sociologue. Les «carnets de bord» insérés au fur et à mesure dans le texte montrent qu'on ne sort pas indemne d'une telle investigation. Ce livre est enfin, c'est suffisamment rare pour être souligné, une magnifique œuvre littéraire qui fait honneur à la collection Terre Humaine, qui l'accueille en son sein.

R. PFEFFERKORN

(1) cf. Le temps, choix de textes proposé par Alban Gonord, GF Flammarion, 2001.retour texte

 

 

 

 

 

 

TERRE ET CENDRES

RAHIMI (A.)

P.O.L., 2000, 92 p., 58,97 F (8,99 €)

POUR NE PAS OUBLIER LES MORTS ET LES VIVANTS D'AFGHANISTAN

Dans l'urgence d'un bouclage, dans l'urgence d'un hommage à rendre à un peuple qui sous les bombes n'en peut mais, il fallait absolument évoquer ce livre écrit par un écrivain et cinéaste afghan exilé en France depuis 1985.

L'histoire est simple comme ce jour qui s'étale, où ce grand-père, accompagné de son petit-fils Yassin devenu sourd à la suite des bombardements soviétiques, ne se résout qu'avec d'immenses difficultés à annoncer à son fils Mourad ­ qui travaille à la mine ­ qu'il a perdu sa femme Zaynab et presque toute sa famille dans la destruction du village. Mais chaque étape du récit qui se déroule au voisinage d'un pont fait surgir dans la mémoire du vieil homme autant de douloureux souvenirs, et peu à peu se dessine dans la poussière tout ce que la guerre lui a ravi. Ambiguïté de ce verbe, explorée déjà par d'autres écrivain(e)s, mais qui s'impose en force ici. Le narrateur s'adresse à Dastaguir en le tutoyant et observe puis lui restitue ses moindres faits et gestes, ne lui laissant aucune ombre sur son chemin, aucun répit sur sa route.

Entre le sage marchand et le gardien, personnages qui sont comme postés dans le paysage pour donner la réplique vitale au voyageur, accompagner son attente et lui offrir à boire, ainsi qu'à Yassin, le temps de l'hésitation s'écoule, et Dastaguir se résout à gagner la mine. Il n'y rencontrera pas Mourad qui savait déjà tout, mais pas que son père et son fils étaient encore en vie. Mourad est au fond de la mine, travaille, et c'est la boîte de naswar (mixture narcotique) qui fera office de témoin passé du père au fils.

Terre et cendres, paru il y a plus d'un an, s'impose comme témoignage et mémoire de ce qui était déjà là avant que ne s'y ajoute depuis de l'encore : la guerre, mais jusqu'à quand ?

J.-Y. FEBEREY

 

 

 

 

 

 

 

LES INTELLOS PRÉCAIRES

ROUSSEAU (A.), RAMBACH (M.)

Fayard, 2001, 328 p., 119,70 F (18,25 €)

UNE INTELLIGENTSIA LOIN DES FEUX DE LA RAMPE

Les intellos précaires ne sont pas une nouvelle variété d'artistes maudits, pas plus que des bobos (bourgeois bohèmes, N.D.L.R.) qui auraient échoué sur le chemin du confort. Les auteurs de ce livre qui tient du reportage très bien documenté (et pas seulement parce que partiellement autobiographique) et de la dénonciation soft (non vengeresse, ce qui ajoute à la crédibilité des témoignages) ont rencontré une foule de femmes et d'hommes généralement jeunes, souvent brillamment diplômés mais qui vivent chichement dans les coulisses des grands médias, couturiers ou éditeurs, par nécessité alimentaire, et plus ou moins aussi par choix. Bref, l'équation à plusieurs inconnues et multiples paramètres n'est pas des plus simples, et la lecture de cet ouvrage stimulant nous met en présence de phénomènes sociaux que nous pouvions subodorer, mais pas imaginer aussi largement répandus.

Il y a sans doute une dose de cynisme de la part de certains organes de presse, mais aussi d'institutions honorablement connues dans le domaine de la recherche, sans parler des ministères, à payer misérablement des personnes qui accomplissent un important travail de recherche, d'enquête et de rédaction, à les faire travailler au noir (avec les conséquences bien connues en matière de protection sociale et de retraite), et bien sûr à les priver de toute perspective d'emploi stable.

Leur statut social est hybride : «Ils ont accédé à un capital symbolique qui est celui des classes élevées, mais ils partagent la condition et les revenus des classes sociales défavorisées.» Ils sont aisément repérables dans certains quartiers des grandes villes françaises, ont un habitat-type ainsi décrit pour Paris : «une pièce engloutie par les piles de livres et les papiers, d'où émergent une télévision, un ordinateur et un canapé convertible». Ils n'ont pas de congés payés, ne mangent pas à tous les repas, mais sont amenés à dépenser beaucoup pour l'informatique, leur outil de travail essentiel. Ils n'ont pas les moyens de se payer leurs soins dentaires, ni leurs lunettes, se soignent à l'aspirine et au jus d'orange. Certains connaissent évidemment la dépression, favorisée par l'isolement dans lequel ils travaillent. D'autres ont recours à des combines, tels des fausses feuilles de paie pour obtenir un bail ou des faux cambriolages avec arnaque à l'assurance pour se renflouer. Bien sûr, il s'agit d'exemples extrêmes, qu'Anne Rousseau et Marine Rambach donnent avec humour pour illustrer leur propos : «nos sauvageons diplômés font ce qu'ils peuvent».

Ajoutons à tout cela que le secteur associatif, y compris celui ancré à gauche, ne se montre pas particulièrement social avec les intellos précaires, mais que Charlie et le Nouvel Obs' sont réglos pour les piges, ce qui rassurera leurs lecteurs...

Pour ne pas quitter cette nébuleuse sur une note trop sombre, précisons que les intellos précaires, en dehors des périodes de charrette, ont la disposition de leur temps ou au moins sa sensation : ils peuvent se lever tard, aller au cinéma ou au musée, flâner dans les lieux qu'ils aiment, «comme si vingt minutes prises à l'instant où on le désire étaient plus précieuses que deux heures de liberté après la sortie des bureaux».

Ce livre alerte et généreux pourra certainement nous aider à réfléchir, y compris avec nos patients, sur le bon usage du temps.

J.-Y. FEBEREY

 

 

 

 

 

 

VOIR LA TERRE : SIX ESSAIS SUR LE PAYSAGE ET LA GÉOGRAPHIE

BESSE (J.-M.)

Actes Sud, 2000, 161 p., 119 F (18,14 €)

AU THÉÂTRE DU MONDE

En six essais à l'écriture exemplaire, le philosophe et géographe Jean-Marc Besse offre une promenade à travers différents paysages qui sont aussi ceux des peintres, des écrivains et des voyageurs, à différentes époques de l'histoire. Au XIVe siècle, Pétrarque aurait entrepris l'ascension du mont Ventoux et en a tiré un texte publié* dans ses Lettres familières. L'enjeu en est clairement philosophique et spirituel puisque s'y pose la question de la volonté comme de la mémoire : un voyage de l'âme est appelé de ses vœux, similaire à celui accompli avec difficulté par le corps. «Le paysage découvert au mont Ventoux conduit avant tout à l'expérience d'une altérité intérieure», écrit J.-M. Besse. Un autre aspect significatif du texte de Pétrarque concerne la curiosité («Mû par le seul désir de voir un lieu réputé pour sa hauteur...») qui suscite la méfiance de la tradition chrétienne, la pulsion visuelle pouvant détourner l'humain de lui-même, de son âme. La curiosité est aussi instabilité et empêche le repos véritable. Pour Pétrarque, le déplacement est «doux» et «pénible» à la fois, et le débat qu'il suscite tient peut-être à une revendication psychologique, suggère l'auteur : «l'espoir d'une évasion».

Les paysages selon P. Bruegel l'Ancien (XVIe siècle) «parlent du monde humain dans la richesse de ses détails chorographiques** et topographiques», sont parents des cartes que la géographie d'alors dessine à la suite de la découverte des nouveaux mondes, et incarnent «la visibilité nouvelle de la surface de la Terre».

Suivre Goethe à la découverte de l'Italie est un nouvel enchantement, lui pour qui l'événement du monde commence par les couleurs : «une cascade d'événements de la lumière, une déflagration qui rebondit sur les corps et les fait résonner comme monde au regard du voyageur».

Le livre se poursuit avec les géographes, les phénoménologues, et s'achève avec Péguy, le poète, pour qui «la pensée se tient au bord du monde, à sa surface de contact, elle ne s'y installe pas».

Nous espérons que ces petits éclats arrachés au granit susciteront autant de vocations de lecteurs que de voyageurs, et que Voir la terre allégera pour un temps notre difficile mission de spectateur immobile de la souffrance.

J.-Y. FEBEREY

* L'Ascension du mont Ventoux, Pétrarque, Séquences, 1990.retour texte
** "La chorographie est un art de l'attention aux détails et un art de l'inventaire".retour texte