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3/01
Manie
AU JOUR LE JOUR
avec les textes de J-Y. FEBEREY, J. GILLIBERT
Une utopie en concrétion-concrétisation à Nice
Pour prolonger notre numéro sur Utopies (4/2000), il m'a semblé opportun de revenir sur une expérience niçoise particulièrement riche, «L'Utopie d'Angély», qui a maintenant plus de deux ans d'existence et a pour particularité fondamentale de mêler, dès son appellation, l'angélique (le site Saint-Jean d'Angély) et le diabolique (ce site était une caserne de chasseurs alpins réputés pour leur courage : les «Diables Bleus»), mélange dont tous les acteurs et visiteurs de l'utopie en question s'accommodent très bien...
Si la première tranche d'histoire de ces casernes commence en 1870 pour s'achever en 1998, celles-ci vont connaître une véritable résurrection à partir du 16 juin 1999, date de leur «occupation» pacifique et de l'ouverture au sens le plus physique du site, épisode dont subsistent d'émouvantes images en vidéo. Un des premiers acteurs de l'expérience dialogue avec les forces de l'ordre, et l'humour de ses réparties, comme l'absence de riposte violente des autorités, restent une preuve de l'existence de l'État de Droit en France, par opposition à tous les occupants pacifiques qui se sont fait frapper ou massacrer dans le monde, et à qui cette «performance» niçoise tient aussi lieu d'hommage.
Très rapidement, la vie renaît dans ces locaux abandonnés et précédemment squattés par des clandestins, dont la mémoire doit également être gardée. Si les lieux ont en effet été investis illégalement, le projet n'est pas de rester dans la clandestinité, rappelle un dramaturge très investi, mais au contraire de les rendre habitables et autant que possible conformes aux normes d'hygiène et de sécurité. Ce sera l'objet d'un énorme travail de déblaiement, de nettoyage, de peinture et d'installations, notamment électriques (le premier hiver s'est passé à la lueur des bougies...), accomplis par des hommes et femmes de bonne volonté, artistes pour la plupart.
Deux traits essentiels doivent être soulignés : l'expérience des «Diables Bleus» (c'est la désignation la plus courante) naît dans un quartier à l'est de Nice où différentes associations s'activent durant les années quatre-vingt-dix, notamment «Zou Mai» et «Nux Vomica», qui organisent de savoureux carnavals indépendants au Port et à Saint-Roch, secteur progressivement bétonné au mépris de tout espace vert ; elle se veut aussi collective, dans l'esprit des «repas de rue» (d'origine toulousaine), et même autogérée, mot oublié de nos politiques, mais qui dans ce cas précis fonctionne très bien et sans débordements ni violences(1), ce qui doit être souligné à l'attention des sceptiques et des malveillants.
Qu'on ne nous fasse pas dire que tout est rose aux «Diables Bleus», qui ne font pas précisément dans la layette encore que les enfants y soient non seulement bienvenus mais encore s'y trouvent bien , mais que projets et décisions s'élaborent en règle générale dans un esprit de dialogue (une réunion «institutionnelle» regroupe chaque semaine les associations du Collectif, à l'ombre des platanes centenaires à la belle saison), en dépit de la grande diversité des personnalités...
Tout cela serait-il trop beau pour durer encore ? En effet, la clause d'occupation précaire de ces bâtiments passés de la Ville à l'Université, a été conquise de haute lutte ; l'eau, l'électricité et le téléphone n'y sont pas arrivés facilement, et l'ensemble reste théoriquement voué à la démolition pour permettre l'extension du «Pôle universitaire Saint-Jean d'Angély», dont la première réalisation en béton, verre et acier, avec une façade sud aveugle, laisse assez mal augurer de la suite. Rappelons à nouveau que le quartier Saint-Roch a vu disparaître sous le béton et l'asphalte tous ses espaces verts, que la politique globale d'urbanisation est sous le signe du «minéral» (on remplace les pelouses par du dallage...), et que cette vaste cour plantée d'arbres, malgré son passé militaire, est une enclave quasi miraculeuse dans la ville. En outre, ce quartier qui regroupe avec ses proches voisins 80 000 habitants est dépourvu de tout équipement culturel.
A côté de l'aspect architectural, il y a bien sûr tout ce qui se passe aux «Diables Bleus» depuis deux ans : des «Mardis Bleus» hebdomadaires avec leurs repas en plein air dès que le temps le permet, leurs concerts et leurs bals, aux festivals «Octobre Bleu», dont la programmation déborde d'initiatives, musicales, plastiques, théâtrales et festives, en passant par la vie des associations (impossible de les citer toutes : au Théâtre de «La Brèche», notons que «Le Grain de Sable» fait régulièrement jouer des personnes handicapées ; «Acte Libre», «Lo Peolh Cinéma», «La Batucada», «Les Mangiavin», l'AdN Association pour la Démocratie à Nice ; l'impertinent journal «Babazouk» qui accroît régulièrement son audience... que les autres me pardonnent !) et les innombrables apéritifs, repas et concerts qui rythment les saisons, et qui sont toujours très fréquentés.
Pour conclure cette présentation, il paraît important de rappeler que les acteurs et actrices de cette étonnante et réjouissante utopie sont en contact régulier avec les institutions locales et les politiques, le but étant d'obtenir une double reconnaissance, officielle et de la part des habitants du quartier, et de poursuivre l'expérience dans la légalité et la tranquillité (sortir de la précarité...). D'où une information largement diffusée dans la presse et sur internet, et le lancement d'une pétition de soutien à la réhabilitation des casernes Saint-Jean d'Angély.
Jean-Yves FEBEREY (Nice)
(1) Outre le « Collectif » et « La Brèche », un troisième bâtiment, « la Source » avait accueilli des musiciens et des plasticiens mais, pour des raisons multiples, n'avait pu compléter harmonieusement l'expérience des deux premiers, et de nombreux conflits y avaient éclaté. Le bâtiment a pris feu en avril 2000, et ses occupants ne pouvant y revenir, se sont ensuite dispersés.
* Collectif des Diables Bleus, 26, avenue des Diables-Bleus, 06300 Nice E-mail : collectif@diablesbleus.org Sites : www.diablesbleus.org ; www.dangely.org
Une leçon de phénoménologie psychanalytique
La Traversée, Sébastien LIFSHITZ (France), 2001
C'est un film autant qu'un documentaire. J'ai adjoint phénoménologie à psychanalyse délibérément et contre tous les désespoirs des «psy», pontifes du dogme. La psychanalyse appliquée est un grand leurre, elle colonise, par le dogme, ce qui ne peut plus l'être. Elle a besoin du secours de ce qui se passe dans la tête des humains du phénomène humain, fut-il inconscient, car l'inconscient est un «phénomène», indiciel d'abord, avant d'être pensé par erreur en terme de structure.
Ce film résulte d'une complicité de deux hommes : tourner ce qui se passe dans la tête de l'un d'eux, en quête d'un père, longtemps absent forclos, dirait l'autre retrouvé et... voué à une certaine forme d'oubli.
Tout est filmé au minimum et... au plus près. C'est absolument remarquable. Le jeune homme, découvrant «consciemment» qu'il est le fils d'un soldat américain qui a «couché» avec sa mère, dans une liaison fugitive, part à la recherche de ce père. Il le retrouve après maintes recherches et égarements. Il le rencontre. Père et fils se reconnaissent. On ne saura pas grand-chose de leur rencontre. Ils vont se quitter, moins clos sur eux-mêmes qu'ils ne l'étaient au départ, mais aussi «absents», aussi tournés non plus vers un néant de déni, qu'un néant d'oubli, mais vers cette zone psychique qui n'est ni analyse, ni catalyse, mais transparence à une douleur sans nostalgie.
Vraiment exceptionnel (et pas de la psychanalyse sous X).
Jean GILLIBERT (Bourg-la-Reine)
La Pianiste, Michael HANEKE (France), 2001
«Quand la voûte renvoie le son,
c'est alors qu'on sent pour de bon
la puissance d'une basse fondamentale.»
(Goethe, Faust)Clavier pour clavier, note pour note, il est impossible de rendre compte du dernier film de Michael Haneke sans rendre à la musique toute la place qui lui revient. Le personnage qu'incarne magnifiquement Isabelle Huppert enseigne le piano au Conservatoire de Vienne, ce qui plante déjà un décor imposant, une grandiose chambre d'échos au piano romantique, incontestablement l'un des personnages du film. Le professeur Erika Kohut (difficile de ne pas y voir un jeu de mot facile à lacaniser en une sorte de nom-du-père-qui-ne-s'accomplit-pas) vit chez/avec sa mère, Annie Girardot, inoubliable, qui ne laisse pas un souffle d'air à sa fille laquelle d'ailleurs manquera de peu l'étouffer, dans une étonnante scène d'amour fille-mère.
Le climat du début du film confronte l'austérité de l'enseignement musical à la rutilance un peu empruntée d'un concert privé chez des bourgeois : c'est là qu'a lieu la rencontre décisive entre la professeur de piano et celui qui veut devenir à tout prix son élève Walter Klemmer, neveu des hôtes, le très convaincant Benoît Magimel. L'affrontement philosophique et musicologique se poursuivra plus tard en salle d'audition, mais on retiendra d'emblée la citation d'Adorno sur Schumann que fait Erika à Walter à propos du crépuscule du compositeur : «Ce n'est pas le Schumann que toute pensée a déserté, mais le Schumann juste avant. Un cheveu avant !», qui lui donne l'occasion de parler de son père mort complètement fou à l'asile.
Dès cet instant, les tentures commencent à se déchirer et laissent entrevoir les conflits personnels de cette encore jeune femme : elle est à la recherche d'une satisfaction sexuelle dans le voyeurisme, ce qui serait une rareté clinique pour le sexe féminin. Attendant son tour au milieu des mecs dans un peep-show, épiant un couple dans une voiture (ce qui lui vaut d'être poursuivie par l'homme, très mécontent d'avoir été surpris dans ses ébats), elle vit sa part d'ombre très loin de son univers artistique, et réprimande ainsi très violemment un jeune élève qu'elle surprend devant des revues pornos dans un kiosque, donc hors-cadre pédagogique. L'intrusion de la sexualité dans son sanctuaire lui est proprement insupportable. L'auto-mutilation apparaît comme la seule issue à cette terrifiante impasse (se souvenir de Bergmann dans Cris et chuchotements), et la cruauté de la scène est encore redoublée par les propos anodins échangés depuis la salle de bains avec la mère, du genre «Le dîner est prêt !», «J'arrive !...».
La relation difficile qui se noue ensuite entre la maîtresse et l'élève (ces mots sont pesés) peut être décryptée en termes de névrose pour nous, c'est plutôt cela comme de perversion, Freud versus Krafft-Ebing... Tout ce qui a trait à la sexualité dans l'échange avec le jeune pianiste provoque chez elle des réactions très violentes, verbales et physiques (la scène du hockey sur glace), le paroxysme étant atteint lorsque la jalousie (sentimentale ou pianistique ?) s'en mêle : Walter s'avise de rassurer une élève très fragile du Professeur Kohut, et la crise éclate, terrible. Celle-ci va briser un verre et en mettre les morceaux coupants dans la poche de la jeune fille qui, bien sûr, se blesse sévèrement et ne peut plus assurer l'accompagnement du chanteur avec lequel elle commençait enfin à travailler pour de bon.
A partir de là, me semble-t-il, la musique cesse d'habiter le film, de lui donner toute une part de sa merveilleuse substance. Il ne reste que le silence et les cris entre les êtres (la longue tentative d'explication d'une lettre entre les deux amants qui ne parviennent pas à l'être, à l'abri de l'armoire et de la mère qui vitupère vis-tu-père ?, difficile à éviter... dans le couloir), le crescendo de la tension dramatique qui aboutit à la (malgré tout) sublime scène finale, où la pianiste, un couteau sur elle, ne rejoint pas sa place au clavier (elle serait la seule à pouvoir remplacer sa malheureuse élève au pied levé), croise Walter et sa famille en retard et, restée seule dans le hall immense, s'entaille la naissance du sein, avant de disparaître dans la nuit, ne livrant rien de son douloureux secret.
Michael Haneke, sur les traces d'Elfriede Jelinek bien sûr, nous offre un grand film, qui ne nous piège pas comme la violence de ses Funny Games, mais propose le récit d'une passion dévastatrice, où la fougue juvénile de Walter croise le fer avec cette fascinante femme en armure, qui n'en sort que lorsqu'elle joue mais l'avons-nous seulement entendue ? Il n'y a pas d'art sans incarnation, et celle-ci se fait nécessairement avec toute la gamme des affects et des pulsions, même si cela va à l'encontre de certains clichés. Si le cinéaste joue beaucoup de la pédale forte et ne lésine pas sur les ornements, ses excès mêmes donnent originalité et cohérence à l'ensemble : nous voudrions à nouveau voir et surtout entendre La Pianiste, et écouter sous ses doigts la brûlure de chaque note.
Jean-Yves FEBEREY (Nice)
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