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Manie

EDITORIAL

Yves MANELA
psychiatre, psychanalyste, CMPP Etienne Marcel, 3 cité d'Angoulême, 75011 Paris

Jackie PIGEAUD
Philosophe, historien de la médecine, 2 avenue Berthelotière, 44700 Orvault

Après notre numéro sur la Mélancolie il y a trois ans, nous avions prévu de traiter rapidement de la Manie. Cela a pris du temps et s'est révélé plus ardu que nous ne le pensions.

Dans les classifications internationales, c'est le trouble de l'humeur qui est d'abord mentionné, il est vrai sans origine étiopathogénique si ce n'est que, en donnant une valeur si importante à l'humeur, la causalité ne peut en être bien éloignée. Beaucoup des recherches actuelles vont dans ce sens et la thérapeutique pharmacologique est venue leur donner comme une confirmation en développant les antidépresseurs et les thymorégulateurs. Ainsi pourrait-on penser avoir traité la manie-maladie avec toutes ses formes cliniques et toutes ses énigmes. Il n'en est rien. Nous risquons de rester sur notre faim, sans avoir abordé nombre des questions que pose la manie depuis bien longtemps. Mais surtout nous laissons de côté « l'homme maniaque ».

Si l'école de Delay a mis en avant le trouble de l'humeur, ce n'est ni le cas de Henri Ey dans son admirable travail de l'Étude 21, ni celui des phénoménologues à la suite de Binswanger. Tous deux prennent minutieusement en compte le monde que construit le maniaque avec son extériorisation, sa fuite des idées, son refus des objets. La manie s'y révèle une maladie de la temporalité. Remercions G. Lantéri-Laura et P. Belzeaux pour leurs belles contributions.

On ne voit plus que rarement les grands états maniaques d'antan et ceci grâce aux médications. Le dialogue reste toutefois très difficile ; c'est, je crois, une des raisons pour lesquelles les psychanalystes sont peu nombreux à s'être intéressés autant à la Manie qu'à la Mélancolie. Aussi avons-nous fait appel à nouveau à J. Gillibert pour ses travaux à ce sujet. Nous mettrons à part l'extension originale donnée par M. Klein, à la suite de K. Abraham, à la position maniaque et à la défense maniaque que commente B. Lechevalier. Nous nous sommes intéressés aux modifications récentes du traitement des bouffées délirantes aiguës, qui semblent être maintenant traitées comme des accès maniaques. Ce thème reste à développer. Vous trouverez aussi des textes sur la clinique maniaque, l'épidémiologie, les troubles liés au traitement, et sur Faust.

Enfin, comme pour la Mélancolie, nous avons dialogué avec nos collègues historiens de la médecine. Notre ami J. Pigeaud nous a, comme toujours, éclairés de son intelligence en reprenant les enjeux de la manie à différentes époques.

Y. M.

L'histoire de la Manie est plus difficile à saisir que celle de la mélancolie. Mais il n'est sans doute pas inutile de considérer un peu les avatars de ce concept.

Le terme de   a une histoire très compliquée. Héritage de mots, héritage d'idées, disait Léon Brunschwig. Je dirais plutôt : héritage de problèmes. Car, en quelque sorte le terrain est piégé par l'histoire. La description hippocratique des malades appartient à l'époque d'avant la définition des maladies, et notamment de la . Non seulement Hippocrate n'a pas pour fin de diagnostiquer, mais la   comme telle, bien définie et déterminée, n'existe pas pour lui.   est, pour le médecin hippocratique, un terme très général pour définir les comportements aberrants.   est le terme courant, non technique. C'est un concept, si l'on peut dire, à la compréhension multiple et à l'extension très vague. Les termes dont Hippocrate se sert pour décrire le comportement (c'est aussi vrai pour d'autres signes, mais le comportement est particulièrement difficile) sont le plus souvent des mots du langage ordinaire, mais ce sont aussi souvent des images et des métaphores. Il y a là, dans ces descriptions, une invention originale qui a fasciné la postérité.

Mais nous devons faire attention à un problème qui appartient à ce que nous pourrions appeler la rhétorique médicale. Galien, par exemple, y est très attentif. Selon lui, Hippocrate est   grand écrivain ; il utilise une bonne langue grecque commune ; il n'y a jamais rien de trop dans ce qu'il écrit, et ce qu'il écrit est le mieux qui puisse être. Mais Galien ne peut pas toujours comprendre Hippocrate. La médecine a changé. Un écran invisible les sépare. Galien se heurte à des problèmes, et spécialement dans la description du comportement, du délire, ou de la folie. Tout d'abord il faut penser, selon lui, que les termes choisis par Hippocrate sont précis et que nous devons donc essayer de trouver leur signification exacte. Il essaie d'organiser une terminologie précise de la folie, qu'Hippocrate aurait, selon lui, utilisée. Ainsi les termes : lèrès, aiparalèrèsai, paraphronésai, parakoptai, eksténai, manènai, ekmanènai, correspondraient à différents états de folie, ce qu'il est vain, pour nous, de penser. Galien donne à la terminologie d'Hippocrate une valeur quasi juridique. Quelquefois il a besoin de justifier Hippocrate lui-même, depuis ce qu'il pense un point de vue obvie. Hippocrate parle d'un malade atteint de phrénitis, dans Épidémies III, 6 ; il dit que parmi les gens atteints de phrénitis aucun ne montra le délire qui attaque généralement ces malades. Pour nous, la description hippocratique est très claire. Le médecin veut simplement dire que, dans cette constitution, les phrénitiques ne délirèrent pas, mais restèrent dans un état de torpeur. Mais pour Galien il y a là un très difficile problème. Il est profondément étonné par le verbe qu'Hippocrate utilise pour indiquer ce que nous traduisons par délire : eksemanè. Voilà en effet le verbe qui désigne, par son radical même, la mania ; dans l'esprit de Galien, il ne saurait être utilisé pour parler d'une phrénitis ! Car pour lui, comme pour tous les médecins de son temps, phrénitis et mania sont deux formes absolument non homogènes, inassimilables, de ce que nous pourrions appeler la folie des médecins. Phrénitis est une maladie aiguë, mania  une maladie chronique ; phrénitis est délire avec fièvre aiguë, crocydismos et carphologie, gestes qui n'appartiennent qu'à la phrénitis ; ils devaient même en devenir les signes diacritiques par excellence(1). Mania est un délire avec changement dans la conduite habituelle sans fièvre ; c'est la définition minimale, celle, justement, des Définitions médicales du Pseudo-Galien(2). Il est possible, comme nous l'avons montré ailleurs, que  mania ait été définie par opposition et symétrie avec phrénitis, dont le concept est déjà bien défini dans le Corpus hippocratique, tandis que, comme nous l'avons dit, mania  est, pour Hippocrate, un terme très général. Mais, à l'époque de Galien, l'opposition entre maladie aiguë et chronique et les définitions de phrénitis et mania sont devenues si fortes, que Galien se sent obligé de justifier Hippocrate pour l'utilisation de ce verbe : eksemanè.

Cet exemple montre le formalisme des définitions, leur caractère juridique. Il met en évidence une évolution profonde de la médecine. Il fait aussi comprendre qu'il est impossible de mettre sur le même plan les descriptions hippocratiques et les descriptions des maladies constituées, instituées en tables nosologiques, par des médecins très postérieurs et qui ont, eux, des problèmes de définition et de diagnostic. Il y a là un hiatus  qui sera, pour Pinel, une vraie épaisseur historique qu'il n'est pas en mesure, à son époque, de dominer. C'est là en effet une question d'histoire de la médecine qui n'est pas encore réglée.

Quand la manie s'est mise à exister, comme maladie bien définie, c'est-à-dire aliénation de l'esprit sans fièvre etc., dans la table nosologique des médecins, la maladie a pris plus d'importance que le malade, pourrait-on dire. Il n'y a pas  tel maniaque, comme il y avait le malade Philiscos ou le malade Silénos dans les Épidémies d'Hippocrate, dont on peut suivre les signes qu'ils présentent. On définit la maladie, on décrit des symptômes, on cite des exemples, et au mieux on les . Dans les grands médecins, si l'on veut, Arétée, comme peintre, a remplacé Hippocrate comme historien. C'est devenu davantage une question d'ekphrasis (de description) que d'histoire.

Considérons rapidement le chapitre que Caelius Aurélien consacre à la manie dans ses Maladies chroniques (I, V)(3). Curieusement le texte commence par une citation de Platon. « Platon, dans le Phèdre, déclare que la manie (furor) est duelle : l'une vient d'une tension de l'esprit, ayant une cause ou origine dans le corps, l'autre divine ou envoyée, et son inspirateur est Apollon ; maintenant nous l'appelons divination. » Et Caelius continue de citer le texte du Phèdre[1], rappelant la folie envoyée par Bacchus, celle qu'inspire l'amour, ou folie érotique, et la folie des Muses(4). Caelius a parfaitement raison de parler de la dualité de la folie, car même si elles sont plusieurs, c'est dans une opposition entre « bonne » et « mauvaise » folie qu'il faut les penser. Cette paraphrase du  Phèdre continue par une référence aux Stoïciens qui eux aussi, selon Caelius, auraient divisé la folie en deux espèces, l'une qui est maladie de l'âme, et l'autre, aliénation accompagnée de souffrance du corps. On termine ce préambule par une référence à Empédocle, pour en tirer les mêmes conclusions.

Cette introduction a une fonction. Si Caelius commence par évoquer le  Phèdre de Platon, c'est pour rappeler que la dichotomie est réalisée et pour marquer son terrain. Les philosophes s'occupent des maladies de l'âme ; les médecins des maladies du corps. J'ai longuement décrit ailleurs ce que j'ai appelé le « triomphe du dualisme ». Les médecins s'occupent uniquement d'alienatio mentis et corporis compassione, d'alienatio mentis ex corporis causa, pour parler comme Caelius. « C'est de cela maintenant que nous allons écrire, que les Grecs appellent ... manie » (V, 144-145). « C'est une aliénation qui dure, sans fièvre, que l'on distingue de la phrénitis. »

Le titre conservé du chapitre de Caelius est « De furore sive insania, quam Graeci manian vocant ». En fait, parlant de Platon, nous avons vu qu'il utilise le terme de furor, qui est la traduction la plus fréquente du grec mania. Et c'est de furor que Caelius continuera de parler, mais en ayant eu bien soin de préciser qu'il s'agit du furor  des médecins, que les Grecs appellent .

Que ce soit Galien ou Caelius, on voit s'afficher la table nosologique des médecins. La manie  des médecins est aliénation d'esprit sans fièvre, maladie chronique, qui s'oppose à la phrénitis. On doit commencer à le savoir.

Il y a une radicale séparation entre la  folie des philosophes et la folie des médecins. Selon le préambule de Caelius, et je crois qu'il a raison, ce sont les philosophes qui ont imposé cette dichotomie. Aux médecins reste la folie qui implique une origine somatique.

Ce ne sont pas seulement des discussions philologiques ; cette distinction dure au cours des siècles. Elle doit obliger les historiens de la médecine à faire un peu de philologie car, à chaque moment y compris en cette fin du XVIIIe siècle où les choses vont évoluer, on retourne directement aux textes antiques, sans qu'ils soient, dans ces conditions, replacés dans une perspective historique, mais directement comme à des pensées de confrères contemporains. Il y a eu une fabrication médicale du concept de manie. Il faut toujours en revenir là. Cet arrière-plan est nécessaire à la préhistoire de la psychiatrie. C'est pourquoi j'y ai consacré tout un livre[3].

Il y a certainement, chez Pinel, du moins au départ, deux concepts de la manie  ; l'un qui correspond, en compréhension et en extension, à la tradition médicale, dans la première édition, du moins, de sa Nosographie philosophique ; et un autre plus large et plus neuf dans sa définition, qui pose des problèmes d'articulation avec le premier, et qui apparaît dans son Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale, ou la Manie.

Leuret a bien décrit la difficulté d'articulation que montre le rapport entre le Traité de l'Aliénation MentaleNosographie Philosophique[3] : « J'ai dit que Pinel ne s'était pas conformé au plan qu'il avait choisi, il s'en est rapproché néanmoins autant qu'il a pu le faire, et les efforts qu'il a tentés dans ce but, ont eu pour résultat de rendre plus difficile et plus compliquée l'étude de la folie, sur laquelle il a jeté d'ailleurs d'aussi vives lumières... »[2].

La   de Pinel est essentiellement un objet culturel complexe, terriblement instable, mais en même temps très ouvert. C'est en quelque sorte dans la difficulté d'articulation entre les deux manies, celle du Traité  et celle de la Nosographie, qu'apparaît le nouveau visage du fou.

J. P.

(1) Ils sont déjà décrits dans Pronostic d'Hippocrate, sans être attribués à une maladie particulière. Ces gestes sont signes de mort, dit le texte hippocratique ! "... mais promenées sur le visage, cherchant dans le vide, ramassant des fétus de paille, arrachant brin à brin le duvet des voucertures, détachant les paillettes du mur..." Ces signes sont ici attribués à des fè-vres aiguës, des péripneumonies, phrénitis, céphalées.retour texte
(2) Ier siècle vanat j-C.retour texte
(3) Le chapitre est trop long pour que nous puissions en donner la traduction intégrale dans ce volume.retour texte
(4) cf. Phèdre , 265 b, et surtout 244-245. Platon décrit quatre formes de folie (mania) divine. La première inspirée d'Apollon, est le délire mantique, la divination. Ce sont les "modernes", dit Platon, qui, n'ayant pas le sens du beau, ont introduit un "t" et ont appelé mantique l'art divinatoire. La seconde est le délire télestique, don de Dionysos : la troisième est le délire inspiré par les Muses, le délire poétique,e t la quatrième, don d'Aphrodite ou d'Eros, est celle que suscite l'amour. Luc Brisson, Du bon usage du dérèglement, in Divination et rationalité, Paris, Seuil, 1974, pp. 230-248.retour texte

Références bibliographiques
[1] CAELIUS AURELIEN, Maladies chroniques, I, 144-145, in op. cité [3, p. 130 ss].retour texte
[2] LEURET (F.), Fragments psychologiques sur la Folie, Paris, Crochard, 1834, p. 89 ss.retour texte
[3]   PIGEAUD (J.), Folies et cures de folie chez les médecins de l'Antiquité gréco-romaine : la manie, Paris, Belles Lettres, 1987.retour texte
[4] PIGEAUD (J.), Aux portes de la psychiatrie. Pinel l'Ancien et le Moderne, Paris, Aubier, 2001.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

CURIOSITÉS DE CABINET‚

par le docteur Serge TISSERON‚

 

 

L'actualité de la manie, selon Henri Ey

Patrice BELZEAUX

psychiatre, psychanalyste, 11 rue Maréchal Foch, 66000 Perpignan. Secrétaire adjoint de l'Association pour la Fondation Henri Ey.
e-mail : patrice.belzeaux@wanadoo.fr

L'étude N° 21 de Henri Ey, «La manie» qui inaugure le tome III des Études psychiatriques consacré à la «Structure des psychoses aiguës et destructuration de la conscience»[14], est un «monument» de la clinique psychiatrique du XXe siècle. Ainsi s'exprimait tout récemment R. Ebtinger, grand clinicien des états maniaco-dépressifs, phénoménologue et psychanalyste dans son ouvrage «Ancolies»[13]. J.-P. Olié , dans un article de l'E.M.C. consacré aux Psychoses maniaco-dépressives, en 1990[20], diront de l'étude suivante N° 22 consacrée à la mélancolie que «Ey a laissé des descriptions particulièrement exemplaires». Pourtant, en 1998, l'École de Bordeaux, à propos de la «Sémiologie des états d'excitation» dans la même E.M.C.[23] ne citent plus Ey (le nom de Binswanger est même complètement occulté) : la clinique désormais mise en liste statistique d'items informatisables rompt délibérément avec son prestigieux passé[3]. Il en est ainsi de tous les travaux issus du D.S.M... Pourtant comme nous allons le voir, ce «monument clinique», ces «descriptions exemplaires» demeurent aujourd'hui encore indépassables et indépassés. La qualité intrinsèque du texte, la pertinence des questions qu'il pose et le sens anthropologique qu'il donne à sa recherche en font un chef d'œuvre de la littérature psychiatrique. C'est pourquoi, plus que jamais et en contraste avec les travaux issus des dispositifs nord-américains de recueil des données, il y a une actualité de l'œuvre de Ey.

Une clinique indépassée

La plupart des psychiatres, des années 60 aux années 80, ont eu en main le célèbre Manuel de psychiatrie de Ey, Bernard, Brisset[15]. Pour si clair que fut l'exposé qui leur était fait de la manie (comme de la mélancolie) dans le cadre des psychoses aiguës, ils ne pouvaient saisir que très faiblement dans le texte qui leur était proposé, l'extrême qualité clinique des études qui le précédaient de quelques années (1954). II est vrai que le   (1960 pour la première édition, 1989 pour la dernière édition posthume) se voulait avant tout livre d'enseignement, clair, concis, systématique, dont la présentation aérée et pratique avec ses index dans la marge, facilitait la lecture rapide et la saisie d'ensemble. La doctrine de Ey qui imprégnait l'ensemble de l'ouvrage ­ division en psychoses aiguës et psychoses chroniques, analyse structurale entre symptomatologie négative et symptomatologie positive, intégration des modes d'approche ­ se percevait à peine dans les différents chapitres dont le style était « lissé » entre les co-auteurs. Seul, un paragraphe en petits caractères, à la fin de l'étude clinique de la manie, renvoyait à l'Étude N° 21 de 1954, avec modestie. C'est à cette étude magistrale, aboutissement des vingt ans d'enseignement des mercredi de Sainte Anne, que nous nous référerons.

Il faudrait citer l'intégralité de ce texte, qui malheureusement n'est plus au catalogue de l'éditeur, mais que l'Association pour la Fondation Henri Ey ne désespère pas de rééditer, pour permettre aux lecteurs de saisir l'ampleur du texte, le niveau de compréhension des problèmes posés, la qualité de sa construction, le tranchant des définitions données de l'état maniaque allié à l'extrême richesse d'une description qui déborde sans cesse ­ c'est un euphémisme ­ la clinique contemporaine. Ey ne sacrifie jamais la grande variété des présentations, des états, des modes d'évolution de la crise maniaque, pour l'idéal d'une « forme pure » que l'on pourrait dès lors aisément réduire à un trouble localisable, à une fonction ou à une entité pharmaco-clinique. Sa philosophie première est la diversité dans l'unité. Henri Ey ne se sent jamais plus à l'aise que dans l'«Unitas multiplex». On peut donc être sûr que nous aurons avec ces Études la somme clinique la plus exhaustive. Ensuite il s'agit, plutôt que de décrire un tableau clinique, de «faire vivre» le «monde maniaque» afin de le saisir comme de l'intérieur dans les articulations qui lui sont propres. La phénoménologie, on l'aura compris, est au cœur de la description. Mais pas sans l'histoire de la clinique, pas sans l'analyse structurale, et pas sans les apports de la psychanalyse (la pharmacologie était en 1954 pratiquement inexistante, H. Ey usait de l'E.C.T.). Embrassant tous ces savoirs, Henri Ey fait œuvre. Usant des variations infinies de son style, par ses jeux d'assonance, son rythme, ses trouvailles de vocabulaire, par son souffle tantôt court et brisé pour mieux rendre compte de la crise, tantôt long et puissant enlaçant le texte dans un ensemble de relatives pour mieux rendre compte de la complexité des liens qui unissent les différents aspects sémiologiques, il épouse le vécu exalté du maniaque. La description est précise, le style entièrement au service de la connaissance. Nulle fioriture, aucun soupçon de verbalisme, le baroque et l'anecdotique sont bannis. Les références sont nombreuses, situées dans leur courant de pensée, souvent présentées dans leur texte même, et au fait de l'actualité nationale et internationale (anglo-américaine, notamment) du moment.

Soucieux de transmission, H. Ey débute, comme on ne le fait plus, chaque étude par l'exposé d'un cas clinique. Suit la définition concise : «On appelle classiquement manie...»

Dans la grande tradition classique, suivent l'historique puis l'étude clinique. Elle comprend le mode de début puis la clinique d'une crise imposant l'hospitalisation à sa phase d'état, l'évolution de l'accès et enfin les formes cliniques (présentation classique conservée par J.-P. Olié et al. [20]). Six chapitres constituent l'analyse clinique de la phase d'état : la présentation ; l'excitation psychomotrice (le jeu maniaque et ses expressions ­ Tachypsychie et fuite des idées) ; l'anarchie instinctivo-affective (l'avidité et l'expansivité comme intentionnalité de la conscience maniaque) ; la production subdélirante ; le syndrome physique de la manie.

Avançons une première remarque. Nos collègues formés au D.S.M. seront sans doute frappés de l'absence de la mention «Altération de l'humeur» qui subsume pourtant actuellement les états maniaques et dépressifs sous la dénomination de «Troubles de l'humeur». Pour Ey, qui esquive discrètement la théorie thymique des «dérèglements de l'humeur» que J. Delay vient alors de faire connaître[12], si «c'est bien l'exaltation de l'humeur qui constitue le fond d'expansivité, de volubilité et d'exubérance qui emporte et enfle le flot des paroles et des actes maniaques», on ne peut «réduire cette humeur à une sorte de phénomène d'excitation ou d'irritation nerveuse dite hyperthymique, car on risque de retomber dans les errements de l'époque, où l'on rapportait la fuite des idées (...) à un phénomène physique. (...) L'humeur est une qualité globale et complexe de la conscience, une forme de son intentionnalité irréductible à une sorte de propriété fonctionnelle, celle d'une tonalité physique, car elle est l'avidité même de l'intentionnalité de la conscience qui ne peut elle-même être saisie que comme l'avidité du désir»[14, p. 61]. Pour Ey donc l'humeur exaltée, l'hyperthymie, l'hyperémotivité, l'hyperesthésie affective ne peuvent être comprises comme « irritation d'une fonction », ce qui nous ramènerait au temps de l'atomisme sémiologique et de l'associationnisme (les tendances réductionnistes sont toujours prêtes à resurgir(1)), mais comme un jeu dynamique laissant échapper « l'avidité même de l'intentionnalité, l'avidité du désir » triomphant de la perte de l'objet par un « festin cannibalique » du monde qui l'entoure. En effet le maniaque, comme Ey en trouve la formule chez Magnan, est bien « tout au-dehors », ce qui donne à son «humeur une tonalité rarement égale, elle est sans cesse variable»[14, p. 53] et elle varie en effet, d'un instant à l'autre, de l'hyperoptimisme à l'irritabilité et à la vocifération furieuse. Qu'il y ait aussi dans la manie des moments de tonalité dépressive n'échappe pas à Ey qui décrit que «le rire à gorge déployée, les chants mais aussi les pleurs, les grimaces, les sanglots même, se mêlent au déroulement kaléidoscopique et rapide des expressions émotionnelles les plus variées, tout à la fois soudaines, violentes, fugaces»[14, p. 54]. L'humeur euphorique est donc loin pour Ey de caractériser l'état maniaque et sur ce point mis en avant par Ey, tous les cliniciens d'aujourd'hui s'accordent[23, 1]. Ey écrivait dans «La conscience», en 1963-68 : «C'est certainement le point où nos propres études des psychoses aiguës heurtent le plus les opinions reçues...»[16, p. 99].

La deuxième remarque porte sur l'ordre de précession des grands traits cliniques après la présentation : l'excitation psychomotrice est première, rapidement suivie de la tachypsychie et de la fuite des idées qui va devenir le cœur de la description. L'humeur, on vient de le voir, passe après et n'a même pas les honneurs d'une tête de sous-chapitre. Magnan est à nouveau convoqué. Ey lui emprunte son «portrait» du «grand maniaque» : «... Les malades crient, courent en tous sens, sautent, font des culbutes, se roulent à terre, soulèvent des objets, les renversent ; ils chantent, cassent ce qui tombe sous leur main, se déshabillent, se rhabillent, déchirent leur vêtements...» Là aussi tous les cliniciens sont d'accord : «L'accélération des processus psychiques et moteurs est une caractéristique centrale de la manie, en miroir du ralentissement dépressif»[23, p. 2].

Puis Ey emprunte encore à Magnan sa description de la «pensée maniaque» : «... Le maniaque est l'homme du moment, tout est superficiel, rien n'est profond...» Cela va bien à Ey qui veut faire comprendre que «si cette pensée maniaque, par sa surabondance, son volume, sa vitesse, en impose pour être une pensée claire et même supérieure, dont le rendement serait accru et la productivité plus grande, l'analyse ne tarde pas à montrer sous cette richesse apparente, une pauvreté réelle»[14, p. 56]. Se profile ici la structure négative de la manie.

Le cœur de la description, c'est «la fuite des idées» qui engendre «une forme d'existence tumultueuse». Signe pathognomonique s'il en est en psychiatrie comme le dit G. Lanteri-Laura, du moins au temps de l'analyse structurale[19]. Le texte de Ey, au sommet de son art, porté par son style(2), mérite d'être ici partiellement reproduit : «La fuite des idées doit être considérée (...) ­ comme une forme d'existence tumultueuse (...) C'est un “tourbillon” sans fin, sans but et sans ordre, emportant dans son mouvement vertigineux les images qui foisonnent, les mots qui se pressent, les souvenirs qui affluent, les contenus de conscience qui défilent enchevêtrés, inutiles, incomplets, dans un embrouillamini d'idées dont la rapidité donne l'illusion de la fécondité.»

«Le malade “saute” d'une idée à l'autre, se laisse entraîner par son “mentisme” vertigineux. Il suit à bout de souffle sa pensée qui fuit : cessant d'en être le maître, il court comme un esclave après ses automatismes. C'est la sarabande de l'imagination, le défilé des souvenirs, le mélange chaotique des intuitions qui se pressent à un rythme forcené et se télescopent ou interfèrent en séries futiles, insignifiantes et désordonnées. La pensée ne crée plus, elle rêve, elle vagabonde. Secouée de soubresauts, hachée d'interruptions, elle dévide et embrouille son fil de sorte que, entraîné dans ce mouvement qui se précipite à mesure qu'il dure, perdu dans les méandres d'une imagination déchaînée, dans les entrelacs de ses digressions, dans le labyrinthique manège de sa pensée qui tourne à vide et toujours plus vite, le malade se lance à corps perdu dans un dédale vertigineux, s'y engouffre et s'y perd dans l'impétuosité d'un élan que rien ne peut arrêter ni apaiser...»[14, p. 601].

La grande distinction avec la psychiatrie actuelle porte sur le statut donné à « la fuite des idées ». Pour Ey, en plein accord avec les travaux de Binswanger comme nous le verrons par la suite, la fuite des idées n'est pas un symptôme comme les autres, c'est le cœur psychopathologique de l'existence maniaque. L'athéorisme contemporain a ravalé la fuite des idées à un des sept symptômes de deuxième rang qui d'ailleurs n'est même pas requis pour faire le diagnostic (trois suffisent si l'humeur est expansive euphorique) (D.S.M. III et IV). Au contraire, pour Ey avec Binswanger, la fuite des idées, la tachypsychie (le «racing thoughts» des anglo-saxons), ne sont pas un phénomène isolé ou basal de la manie, mais constituent un aspect fondamental de la destructuration de la conscience maniaque anormalement ouverte aux significations et à l'intentionnalité de l'optimisme vécu comme une véritable danse avec le réel[14, p. 61].

Troisième remarque, Ey va discuter le rapport de la manie avec le délire. C'est un point essentiel pour lui car il s'agit de montrer que la manie est bien une crise de « psychose aiguë », c'est-à-dire un bouleversement des rapports du sujet à la réalité, traduisant un premier palier de destructuration de la conscience. Il est tout à fait frappant de constater que l'idée contemporaine de «caractéristiques psychotiques associées» (congruentes ou non) aux troubles de l'humeur (délire, hallucinations) était déjà décrite en ces termes par Linas (Dictionnaire Dechambre, 1876). Mais si Ey cite Linas, c'est pour mieux le combattre. Car pour Ey la forme même de la pensée maniaque avec son défaut de liaison conceptuelle, ses sauts par assonances, ses inductions rythmiques, constitue un «jeu délirant idéo-verbal» qui va de la fabulation légère proche de la rêverie, à l'état oniroïde et à l'état délirant «simplement plus mobile, moins enraciné dans la sphère des croyances et des perceptions (que les états délirants chroniques)»[14, p. 65], et même jusqu'aux «expériences délirantes actuellement et fortement vécues». La même observation peut être faite à propos de l'hallucination «le phénomène est à mi-chemin entre l'image mentale complètement réduite et l'hallucination vraie, il montre à l'observateur une hallucination à l'état naissant».

«Force est donc d'admettre que (...) la pensée maniaque peut prendre une forme plus ou moins délirante et hallucinatoire. C'est que le délire sature plus ou moins tout le groupe des psychoses aiguës, y compris ce premier degré de destructuration de la conscience»[14, p. 661]. La clinique contemporaine note également une symptomatologie délirante et hallucinatoire évidente dans près des trois quarts des cas[23]. La clinique de Ey est confirmée, mais là encore son souci psychopathologique l'emporte sur la froideur quantitative des échelles d'évaluation.

Ey, phénoménologue : Über Ideenflucht et temps du désir

Une fois posée la description clinique, l'étude de la manie n'en est pas pour autant achevée, loin s'en faut. Nous arrivons au contraire à son morceau de bravoure : la présentation et la traduction commentée et concentrée en une quinzaine de pages à petits caractères des six articles que L. Binswanger a fait paraître sur «La Fuite des Idées» (Über Ideenflucht) en 1931 et 1932[7]. Henri Ey, pionner en la matière, présentait au public français une œuvre majeure non seulement difficile d'accès par la publication confidentielle en plusieurs fascicules et par la barrière linguistique, mais aussi difficile à comprendre car issue « d'un texte allemand serré et d'une lecture particulièrement difficile pour quelqu'un qui ne connaît pas la philosophie de Heidegger et la phénoménologie de Husserl»[14, note p. 71]. H. Ey, après «une traduction aussi consciencieuse que possible » en a fait une «transposition» laissant «interférer sa propre pensée avec celle de l'auteur», «mais L. Binswanger a bien voulu s'en trouver satisfait, ce qui nous autorise à en publier ici l'essentiel».

L'actualité de cette publication n'est plus à démontrer puisque ces quelques deux cents pages denses sont désormais accessibles dans une belle traduction intégrale par M. Dupuis[8] (en comparant les deux textes, on pourra juger la justesse et la fidélité de la traduction de Ey).

Ne pouvant pas exposer ici le détail de cette profonde analyse phénoménologique, contentons-nous de relever cette question de Binswanger : «Le problème anthropologique n'est pas de se demander pourquoi notre malade (une femme) s'excite ainsi à propos de peu de chose, mais de se demander dans quel monde elle vit... C'est la catégorie de la signification (Bedeutung), du vécu (Erlebnis), et du vécu temporel et proprement personnel (Erlebniszeit et Erlebnis Ich) qui nous importe. Se fâcher est un problème anthropologique qui touche tout à la fois l'intentionnalité mais aussi la temporalité et la spatialisation de l'existence.»

C'est cette temporalité, déjà développée par Minkowski et Straus, que Binswanger va chercher à cerner : «Le type de mouvement dans le présent c'est la danse. Celle-ci n'est pas un déplacement vers un autre point de l'espace mais un enroulement, c'est un mouvement qui se satisfait en lui même et pour lui-même parce qu'il est un mouvement du corps, une modification, pour ainsi dire interne, de l'espace vital... La synchronie en tant qu'accord avec le monde et le tourbillon de la danse, expriment ici comme l'extase d'une fusion de l'objet et du sujet dans un présent immédiat et totalement vécu comme tel...» «L'ensemble de la structure maniaque comporte tout à la fois la victoire et le triomphe, et la danse constitue un aspect essentiel de cette ardente festivité.»

Que l'espace et ses qualités soient aussi sollicités dans l'analyse du temps se retrouve constamment. Ainsi à propos d'un exemple de fuite des idées, Binswanger écrit : «... Cet exemple montre que cette fuite des idées ne se fait pas sous la forme d'une prolixité verbale, d'un dévidement, mais plutôt d'une compression elliptique»[14, p. 751]. Ou encore : «... Le maniaque dispose de tout l'espace à sa portée, comme si son monde était rapetissé et rapproché, et d'autre part, il se meut dans un espace multidimensionnel et variable. Dans cet espace toujours ouvert, il saisit les choses ou est saisi par elles, dans la spontanéité d'une adhérence, une sorte de hantise (Hantierung) qui l'entraîne à participer à leur propre mouvement»[14, p. 76].

Nous ne pouvons détailler l'optimisme, la festivité, le tourbillon, la contradiction interne du monde du maniaque, la grande gueule, le saut, volatilitéroséitédilutionjeu, « autant de qualités, nous dit Binswanger, qui sont irréductibles à un concept quantitatif de vitesse ». Quelle différence avec nos modernes analyses qui ne voient dans la fuite des idées que des idées qui fuient !

Lorsqu'au terme de ses pages denses, Henri Ey reprend la parole c'est pour marquer en quoi il s'accorde avec Binswanger. La notion de niveau d'organisation du vécu, d'organisation des courants intentionnels de la conscience vont dans le sens de l'organo-dynamisme. Ce que montre Binswanger pour Ey, c'est que la conscience troublée du maniaque est «organisée par un courant de significations qui constituent une expérience originale des relations humaines». «La structure de la manie est essentiellement temporelle.» Mais, ajoute Ey, «ce serait une grave erreur de croire que cela signifie que l'être psychique du maniaque est bouleversé dans ses assises biologiques les plus fondamentales. (...) Ce qui est troublé, c'est le déroulement de la conscience dans le temps en tant que ce déroulement constitue cette qualité de la conscience par quoi elle s'accorde au mouvement interne de ses désirs et au déroulement de son histoire»[14, p. 86].

L'analyse structurale : le dynamisme de l'être encore à son monde

Nous venons de le voir, la manie, pour Ey, est une rupture dans l'ordre du temps, ordre nécessaire à la régulation des désirs et à la constitution d'une histoire individuelle. Dès lors l'analyse de la manie, comme de toute structure psychopathologique, requiert de traquer tous les signes susceptibles de rendre compte de la désorganisation du champ de la conscience engendrant cette rupture du niveau de l'ordre temporel. Ces signes seront ceux de la structure négative. L'enjeu pour Ey était d'importance et n'allait pas de soi. La manie était tenue pour une surexcitation nerveuse, une exaltation du ton affectif, une hyperthymie, ce qui masquait l'altération globale du champ de la conscience. Ey demandait donc au psychopathologue de faire un effort, de ne pas «s'illusionner de l'illusion d'hyperlucidité du maniaque»[14, p. 89] et de considérer en fait le fléchissement des fonctions de synthèse et de l'activité réflexive, les défauts de l'attention, de la mémoire, de l'endiguement du flot intuitif, qui allaient jusqu'à une organisation pré-oniroïde ou fabulatoire. Nous retrouvons tous ces signes actuellement notés comme « altérations cognitives »[20], mais sans leur importance psychopathologique négative.

Cependant, Ey va plus loin encore dans sa lutte contre le courant atomiste antihumaniste. La manie est pour lui, comme pour Binswanger, « une forme originale d'existence » qu'il note comme «vertigineuse impossibilité de s'arrêter»[14, p. 91]. Le trouble n'est ni partiel, ni basal, mais global. Et son cœur à la fois existentiel et structural est la « destructuration temporelle éthique », c'est-à-dire une « impossibilité de constituer un présent » comme temps nécessaire à la constitution d'un passé et à projeter un futur, temps dans lequel s'inscrit la conscience d'être à son monde et à soi, de façon à pouvoir régler «l'avidité dévorante des désirs»[14, p. 91]. L'articulation de la question du temps à la question du désir reste pour nous, encore aujourd'hui, une question cruciale.

Ey conclut : «Désordre de l'ordre temporel par impatience, et désordre éthique par insouciance, ce désordre n'est pas seulement un vide et une désorganisation, il suppose encore une organisation, une forme d'existence et c'est elle qui constitue la structure positive de la manie»[14, p. 91].

Pour nous, il s'agit de l'être-encore-à son monde dans un temps différent. Henri Ey va le définir comme un «jouer et un jouir», clé du comportement de jeu et de la fiction logorrhéique qui est « une sorte de demi-délire » [1, p. 93]. Il est très intéressant de noter la façon dont H. Ey situe l'apport analytique : Abraham, Freud, Klein, Deutch, Lewin, Alexander, Katan. Il l'envisage sous l'angle du contenu : il s'agit de «bien comprendre le contenu fantasmatique de l'intentionnalité de la conscience telle que l'école psychanalytique l'a établi et approfondi». Il reste donc dans la phénoménologie de la conscience intentionnelle, dans le   de ce contenu fantasmatique. La psychanalyse est au service du comprendre. Ce qui permet à ses analyses de se resserrer encore. Nous retiendrons l'idée que «la manie est bien une angoisse retournée, extravertie, et inversée», «un procédé de conquête et d'absorption de l'objet aimé». «Le maniaque joue son existence dans le renversement de toute problématique, de toute barrière entre lui et l'objet entre lui et le monde»[14, p. 95]. Cette problématique du retournement, du renversement, du « placer hors de soi le centre et l'objet de sa vie affective », est énoncé en contrepoint des études psychanalytiques sur la mélancolie, l'introjection et l'ombre de l'objet tombé sur le moi. Dans notre expérience clinique, en effet, le maniaque dit se voir dans le miroir, comme «retourné en doigt de gant». Ses tripes sont les objets du monde, et le monde est réduit en lui à un vide. D'où son incessante et inépuisable avidité.

Un autre aspect frappant dans l'abord psychanalytique «eyien», est l'idée que les thèmes psychanalytiques qui se dégagent du jeu délirant idéo-verbal du maniaque (dévoration, festin orgiaque, incorporation cannibalique, toute-puissance, etc.) sont une «mythologie». Mais une mythologie nécessaire pour être-encore à son monde. Une parole qui vit du retournement, du tout dehors, de l'absence de fondement du présent. «C'est le mythe nécessaire pour vivre le débordement (...) en tant que forme de sa conscience vertigineusement ouverte sur l'infini, l'espoir, le plaisir.» Nous touchons là à un des aspects les plus constants et les plus profonds de l'œuvre de Ey. Sa conception de la parole est celle d'une forme imposée aux pulsions qui trouve à travers elle la possibilité de se dire. Cette forme langagière soumet la pulsion à la symbolisation, la faisant entrer dans une série de « métamorphoses » qui est le propre du processus du devenir conscient et de la sublimation[16]. Le mythe recouvre donc cet arrachement pulsionnel originel. Il en témoigne également. Dans la pathologie, ce qui compte est donc la déformation ou l'interruption du processus de métamorphose qui se cache sous le mythe. A ces mythes, dit Ey, les psychanalystes feraient bien de ne pas se laisser prendre, car ils ne peuvent trouver leur sens que par la structure négative, car la toute-puissance délirante naît d'une impuissance sur un autre plan.

Nous ne savons pas pourquoi Ey n'est pas allé jusqu'à considérer que l'analyse de la structure des énoncés ­ non la fascination pour l'imaginaire des énoncés qu'il dénonce à juste titre ­ pouvait le renseigner tout aussi bien sur ce creux du négatif qu'il traquera dans toute son œuvre sous la forme du bleulerisme, du jacksonisme, de l'analyse structurale et de la dynamique de la Forme et du Contenu de la conscience et du langage[4]. Sans doute sa crainte de la « mort de l'homme » qu'il constatait dans le courant structuraliste l'a-t-il freiné. Car il y a un rare point d'accord entre Ey et Lacan : chacun a parfois considéré l'Oedipe comme une mythologie freudienne considérant que l'essentiel était derrière les énoncés dans le «parlêtre» ou dans la structure de l'être-encore-à. C'est pourquoi nous considérons avec Cl.-J. Blanc[9, 10] que nous avons là une porte ouverte pour la recherche actuelle sur la structure des énoncés et les conditions de l'énonciation, aussi bien dans le sens des écoles lacaniennes et post-lacaniennes[21, 22] que dans le sens austinien des travaux sur la pragmatique tels ceux d'A. Fernandez-Zoïla[17]. C'est une recherche d'avenir sur le négatif que son élève A. Green n'a pas non plus négligée[18, 5].

Morphologie clinique

Le pari d'exhaustivité « eyienne », après la description clinique, la phénoménologie, l'analyse structurale et psychanalytique, se poursuit et se termine par l'examen des formes cliniques d'évolution de la manie (chronicité, délire, vésanie) et la question de son appartenance à la folie maniaco-dépressive kraepelinienne. Ey fait état des débats sur l'appartenance de la crise de manie pure isolée, non récidivante (ou récidivante, soixante trois ans plus tard ![14, p. 444]) et de la manie d'involution (survenant dans le contexte de troubles du présénium) à l'entité kraepelinienne. Son état d'esprit plus enclin aux continuités qu'à la fixité des entités morbides semble mettre en doute cette appartenance. Il préfère considérer qu'il y a crise pour deux raisons possibles : les événements de vie sont trop traumatisants pour l'état du seuil de résistance ou bien ce seuil a été abaissé par des facteurs organiques, toxiques, infectieux, de vieillissement, etc. C'est la question de la vulnérabilité dynamique qui est opposée par Ey à l'idée d'une défaillance constitutionnelle innée génétique[14, p. 460].

Mais, à côté de ces deux formes extrêmes, la plupart des crises de manie se répètent périodiquement sous diverses formes : rémittentes, intermittentes, cycliques, périodiques, plus couramment alternantes avec la mélancolie, et l'étude de l'évolution de la manie débouche sur l'Étude N° 25 des «Psychoses périodiques maniaco-dépressives». La lecture de cette étude est surprenante pour qui connaît l'œuvre de Ey : les statistiques ­ qu'il n'aime manifestement pas ­ occupent une bonne partie du compte rendu des travaux. Ceci nous amène à penser que l'étude et la délimitation de la psychose maniaco-dépressive comme l'isolement de ses formes imposaient hier ce type d'approche, comme elles l'imposent aujourd'hui. Ey observait pourtant, parmi les malades d'une population fixe qu'il suivait régulièrement et depuis longtemps, que le désordre imprévisible des crises plus que l'ordre et la régularité était la règle dans la psychose maniaco-dépressive[14, p. 439]. Manifestement, l'essentiel pour lui n'était pas dans l'isolement éperdu de variétés nécessairement toujours plus nombreuses dès qu'on affine les critères ­ il ne dédaignait pas cependant les recherches génétiques ­, mais dans la «contradiction, l'antinomie de l'homme maniaco-dépressif» qui implique la mélancolie comme fondement et l'état mixte kraepelinien comme preuve (contrairement à Regis et Michaux qui mettaient en doute son existence).

Un autre élément essentiel qui ressort de l'étude de l'évolution maniaco-dépressive est la question de la   dont Ey fera grand état dix à quinze ans plus tard dans son ouvrage sur « La conscience »[16]. A juste titre, en , il emploie de nombreuses fois le terme de « morphologie » et l'on n'a pas assez remarqué que l'étude classique des « formes cliniques », ou des « formes évolutives », était effectivement une étude de morphologie, science des formes. Il y a un lien conceptuel qui unit la forme à l'organisation et l'organisation au biologique. Ainsi la morphologie semble à Ey lui-même, la voie la plus sûre dans l'étude des maladies mentales et il défendra l'idée d'une suprématie de la forme sur le contenu (dont on remarquera la parenté avec la suprématie du signifiant sur le sens chez Lacan)[4].

Nous pouvons rattacher à ces études de morphologie l'envolée contemporaine des travaux statistiques cherchant à isoler des formes de périodicité en lien avec les études génétiques et les effets thérapeutiques des diverses molécules. Travaux d'importance dont sont issues les différentes formes d'unipolarité et de bipolarité, inconnues en . Mais jamais Ey n'aurait admis que ces travaux de morphologie soient coupés ­ ce qui est trop malheureusement le cas actuellement ­ du sens expressif et existentiel des crises de manie ou de mélancolie où ce besoin d'être-encore-à son monde se manifeste. Il aurait joint à sa recension des travaux, le sens de ces travaux pour l'homme, son monde et les avatars de ses désirs et il aurait cherché ce qui de la morphologie peut se traduire dans la qualité de l'être au monde. Son étude de la psychose maniaco-dépressive se termine en effet par une longue méditation phénoménologique existentielle et psychanalytique sur l'homme maniaco-dépressif comme pour conjurer la froideur et parfois la vanité des débats statistiques et nosographiques et dire que dans l'abord existentiel et psychanalytique de cet homme existent aussi (avant, pendant et après les chimiothérapies thymorégulatrices) des possibilités psychothérapiques de soulager et même d'amender sa souffrance[6, 11].

C'est pourquoi son œuvre nous paraît si essentielle aujourd'hui, car aux études morphologiques débouchant sur les thérapeutiques biologiques et pharmacologiques, il nous indique de joindre dans le même mouvement l'étude « multidimentionnelle » (dynamique, historique, pathogénique, phénoménologique, psychanalytique)[14, p. 115] des formes d'existence de l'homme qui vient à notre rencontre.

P. B.

(1) On lira avec soulagement l'inquiétude de L. Schmitt : "On va être confronté à une proposition de traitement très ponctuel sur l'impulsivité, le sentiment d'insuffisance, etc..., et donc une approche des neurosciences vers des dimensions extrêmement focalisées... un dialogue doit s'engager (avec elles)." J-m. Azorin après avoir exposé les modèles contemporains des neurosciences concluit en accord avec son maître A. Tatossian : "la prescription, au-delà du sujet constitué, auquel elle fait violence et contrainte, fait appel à ce qui demeure chez le patient sujet constituant, sujet doué de liberté." On ne peut être plus "eyien" ! des neurosciences à la prescription (pp. 143-171) in Confrontations psychiatriques, N° spécial, 1968-1998, Trente ans de confrontations, Aventis, 2000.retour texte
(2) D. Widlöcher, en 1983-85 ne résistait pas, lui non plus, à citer un large extrait clinique de l'Etude N° 22 (Mélancolie), dans son célèbre ouvrage Les logiques de la dépression.retour texte

 

Références bibliographiques

[1] ALLILAIRE (J.-F.), LOO (H.), AZORIN (J.-M.), GUELFI (J.-D.), PICHOT (P.), SECHTER (D.), TIGNOL (J.), BOURGEOIS (M.), ANTOUCHE (E.), De la psychose maniaco-dépressive aux troubles de l'humeur, Cycle de conférences en psychiatrie, 7.05.99, Sanofi, Paris (non édité).retour texte
[2] ARMENGAUD (F.), BLANC (C.-J.) , La psychopathologie et la philosophie de l'esprit au Salon, L'Harmattan, Paris, 2001.
[3] BELZEAUX (P.), Le trésor clinique à portée de main (Informatique et psychiatrie), Annales de psychiatrie, sept. 2001.retour texte
[4] BELZEAUX (P.), La conception du négatif dans l'œuvre de H. EyForme, Figurabilité et Sens, Cahiers Henri Ey, no 5, sept. 2001.retour texte
[5] BELZEAUX (P.), Présence du Négatif : Ey et Green, Communication au Salon psychiatrie et S.N.C., Paris, 2000 (à paraître).retour texte
[6] BELZEAUX (P.), Réflexions sur la clinique et le transfert dans la psychose maniaco-dépressive, Colloque de la Chesnaie « La critique du délire », Cahiers Henri Ey, no 6-7, déc. 2001 (à paraître).retour texte
[7] Binswanger (L.), Über Ideenflucht, vol. 27-2, vol. 28 1-2, vol. 29 1-2, vol. 30-l Schweizer Archiv für Neurologie und Psychiatrie (articles rassemblés en 1933).retour texte
[8] BINSWANGER (L.), Sur la fuite des idées (trad. M. Dupuis en coll. avec C. van Neuss et M. Sapir), éd Ch. Millon, Grenoble, 2000, 327 p.retour texte
[9] BLANC (Cl.-J.), Vie mentale et organisation cérébrale (Avant-propos de J. Chazaud), L'Harmattan, Paris, 2000.retour texte
[10] BLANC (Cl.-J.), La fraternité du vrai savoir. Modèles D.O.M. et U.M.C.P.Liberté, Fraternité : place de la psychiatriee Colloque Henri Ey, Perpignan, Cahiers Henri Ey, no 3-4, juin 2000.retour texte
[11] CHAZAUD (J.), Quelques considérations sur la métapsychologie de la psychose maniaco-dépressive, Évol. Psychiatr. 42, 53-62.retour texte
[12] DELAY (J.), Les dérèglements de l'humeur, P.U.F., Paris, 1947.retour texte
[13] EBTINGER (R.), Ancolies, Approches psychanalytiques, phénoménologiques et esthétiques des mélancolies, Arcanes éd., Apertura, 1999.retour texte
[14] EY (H.), Études psychiatriques, tome III, « Structure des psychoses aiguës et destructuration de la conscience », Desclée de Brouwer, Paris, 1954, 787 p.retour texte
[15] EY (H.), BERNARD (P.), BRISSET (Ch.), Manuel de psychiatrie, Masson, Paris, 1960 (1er éd.), 1978 (5e éd.), 1989 (6e éd.), 1 166 p.retour texte
[16] EY (H.), La conscience, P.U.F., Paris, 1963 (1968, rééd.) D.D.B., Paris.retour texte
[17] FERNANDEZ-ZOÏLA (A.), Psychopathologie du discours-délire ; l'un sans l'autre, L'Harmattan, Paris, 2000.retour texte
[18] GREEN (A.), Le travail du négatif, Éd. de Minuit, Paris, 1993.retour texte
[19] LANTERI-LAURA (G.), Psychiatrie et connaissance, Sciences en situation, 1991.retour texte
[20] OLIE (J.-P.), HARDY (P.), AKISKAL (H.) , Psychoses maniaco-dépressives, E.M.C.-psychiatrie, Elsevier éd., Paris, 37 220 A'o, 4-1990, 32 p.retour texte
[21] PELLION (F.), Mélancolie et vérité, P.U.F., Paris, 2000.retour texte
[22] POMMIER (G.), Louis du néant, la mélancolie d'Althusser, Aubier, Paris, 1998.retour texte
[23] VERDOUX , Sémiologie des états d'excitation, E.M.C.-psychiatrie, Elsevier éd., Paris, 37-110-A-20, 1998, 6 p.retour texte

L'actualité de la manie, selon Henri Ey :
La description clinique de la manie par H. Ey fait partie des sommets de la littérature psychiatrique. Grâce à son travail de traduction de l'œuvre de Binswanger, Über Ideenftucht, H. Ey fait, en 1954, œuvre de pionnier. Son analyse structurale dégage l'altération de la conscience temporelle-éthique ainsi que le sens du monde maniaque. Son abord morphologique lié au biologique demeure une modalité d'existence de l'homme. Il montre la voie à une psychiatrie contemporaine toujours menacée d'appauvrissement, de réductionnisme et d'un abord partiel, pharmaco-clinique des troubles.

Current developments concerning mania according to Henri Ey :
The clinical description of mania by H. Ey is one of the masterpieces of psychiatric literature. Thanks to his careful translation of Binswanger's Über Ideenflucht, H. Ey presented a pioneering work in 1954. His structural analysis revealed the temporo-ethical alteration of consciousness as well as the meaning of the manic world. His morphological approach linked to a biological one remains today a modality of the existence of man. He suggests a path for contemporary psychiatry which is constantly threatened with impoverishment, reductionism and limited, pharmaco-clinical approaches to these troubles.

La actualidad de la mania segun Henri Ey :
La descripción clínica de la mania de Henri Ey forma parte de los textos cumbre de la literatura psiquiátrica. Gracias a su trabajo de traducción de la obra de Binswanger, Über Ideenftucht, Henri Ey realizó, en 1954, una obra pionera. Su análisis estructural esclarece la alteración de la conciencia temporal-ética así como el sentido del mundo maníaco. Su abordaje morfológico ligado a lo biológico constituye una modalidad de la existencia del hombre. El mismo muestra el camino a una psiquiatría contemporánea amenazada de empobrecimiento, de reduccionismo y de una perspectiva parcial farmaco-clínica de los trastornos.

 

 

 

 

 

 

 

Binswanger et le problème de la manie

Georges LANTERI-LAURA

chef de service honoraire à l'hôpital Esquirol, ANcien Directeur d'Etudes à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales, 16 rue Claude-Silvesti, 94300 Vincennes

Introduction

Les recherches phénoménologiques de L. Binswanger relatives à la manie constituent une préoccupation permanente que nous retrouvons dans toute son œuvre, depuis les travaux initiaux sur la Fuite des idées[5] jusqu'aux réflexions conclusives de la synthèse de 1960, sur Mélancolie et manie[6]. La relecture de ces textes, à la lumière de tous les ouvrages d'E. Husserl qui ont été publiés depuis deux décennies, et, en particulier, de Ideen II[17] et de Ideen III[18], nous permet maintenant de mieux comprendre l'évolution de la pensée du grand psychiatre de Kreutzlingen et de saisir, grâce à la mise ordre chronologique de tous ses livres, le développement de ses liens avec E. Husserl et avec M. Heidegger. Peut-être pouvons-nous alors saisir pourquoi certains ont prétendu qu'il était parti d'E. Husserl, qu'il avait ensuite surtout utilisé la pensée de M. Heidegger, et qu'enfin, il avait opéré une sorte de   à E. Husserl, tandis que d'autres, peut-être plus au fait de ses convictions, ont toujours soutenu qu'il ne s'était jamais éloigné d'E. Husserl.

Dans les pages qui suivent, nous allons tenter de préciser, en nous reportant surtout à ses travaux sur la manie, ce qu'il peut en être des liens qui se sont tissés entre la phénoménologie comme philosophie ­ là où E. Husserl domine la situation de manière indiscutable ­ et la psychiatrie phénoménologique, problème qui nous préoccupait déjà en 1963[20], puis en 1968[22], mais nous soucie toujours, à la fin du XXe siècle[27].

Nous envisagerons d'abord le texte sur La fuite des idées, qui nous semble assez caractéristique de ce renouvellement que la phénoménologie a apporté à la sémiologie psychiatrique, et qui a joué un rôle notable dans ce que notre maître E. Minkowski a appelé le diagnostic structural[28, 32]. Mais nous verrons aussi que pareils travaux ne vont pas sans poser des questions de fond à la psychiatrie clinique, d'une part, et à la réduction phénoménologique de l'autre.

Nous envisagerons ensuite ce que devient la phénoménologie de la manie quand elle se trouve envisagée du point de vue de la constitution de l'ego, de l'ego d'autrui et du monde, repères essentiels que E. Husserl esquisse dans la Cinquième des Méditations cartésiennes[14] et développe dans Ideen II.

Nous pourrons alors reprendre la question des rapports de la phénoménologie, de la psychopathologie et de la psychiatrie clinique, puis nous interroger sur la critique des fondements de la psychiatrie au regard de la phénoménologie, et, plus précisément de ce qu'en exposent Ideen III et La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale[16].

Nous allons ainsi poursuivre un double but. D'un côté, nous chercherons à comprendre au moins quelques-unes des raisons qui ont conduit L. Binswanger, sinon à passer d'une première à une seconde conception phénoménologique de la manie, du moins à n'en pas rester à une étape surtout descriptive, pour parvenir à une vision d'ensemble de la problématique.

Une première conception de la manie

La fuite des idées

Comme son ami E. Minkowsi, L. Binswanger utilise d'abord la description phénoménologique pour radicaliser la sémiologie et la clinique, en psychiatrie, et leur faire perdre ce qu'elles possédaient encore, dans le premier tiers du XXe siècle, de réifiant et de morcelé, héritage d'une psychologie des facultés et d'une tradition associationniste, alors complètement désuètes.

C'est ainsi que E. Minkowski, dès 1921, dans un célèbre article de L'Encéphale[31, 33], montrait que les références cliniques retenues par E. Bleuler pour le diagnostic de schizophrénie n'étaient plus guère recevables et qu'il fallait rechercher un trait fondamental, unificateur, encore sémiotique et déjà processuel. Comme chacun sait, il le trouvait dans la perte du contact vital avec la réalité, qui relevait, certes, de la clinique, mais appartenait cependant à la psychopathologie.

L. Binswanger pose un problème analogue à propos de la manie. L'accès maniaque se caractérise à cette époque, dans la plupart des traités, par l'addition de plusieurs traits sémiotiques : dynamisme vital exagéré et désordonné, tempo  très accéléré, thymie vigoureuse et intense, hyperactivité dans tous les domaines, optimisme, euphorie, excitation érotique, prise sur l'ambiance, fugacité des représentations, logorrhée, défaut de cohérence des idées, insomnie et anorexie(1). Pareille énumération, même si elle peut paraître concrète et vivante, pèche à la fois par un manque d'exhaustivité, car rien n'empêcherait d'y ajouter d'autres signes, et par un défaut d'unité, car rien n'y garantit la cohésion des éléments les uns avec les autres. C'est pourquoi, recherchant l'essence clinique et psychopathologique de la manie, L. Binswanger va montrer, par une étude documentée et subtile, qu'on peut la trouver dans la fuite des idées, qui joue à l'égard de la manie le même rôle que la perte de contact vital avec la réalité à l'endroit de la schizophrénie[8].

Cette fuite des idées apparaît de façon manifeste dans les propos du patient, d'abord par la tachyphémie, bien que la rapidité du débit verbal se retrouve dans tous les états d'excitation, mais surtout par deux aspects, quant à eux, spécifiques.

Premier aspect : l'enchaînement d'une phrase à la phrase suivante s'opère soit par la proximité phonologique, soit par la proximité sémantique, et se produit soit à l'intérieur du discours lui-même, un terme conduisant à un autre, soit par la perception de quelque chose d'extérieur, qui y introduit une nouvelle désignation, désignation qui prend alors place dans la chaîne des propos, passant du perçu au dit.

Second aspect : le discours va d'un thème au thème suivant, par ces deux modes d'enchaînement, mais ne revient jamais à un thème déjà apparu, selon un schéma qui passe sans cesse d'un palier à un autre(2), et, à cet égard, diffère du discours obsessionnel, qui ouvre des parenthèses qu'il referme, pour revenir au thème initial, et aux troubles du cours de la pensée, où le ressort des enchaînements reste énigmatique et où des retours inattendus peuvent s'observer.

Ainsi envisagée, la fuite des idées rend possible, pour la manie, ce que E. Minkowski appelait un diagnostic structural, c'est-à-dire un diagnostic fondé sur la mise à jour d'un élément spécifique, à la fois sémiotique et processuel, unitaire, pathognomonique, et qui saisisse la manie dans son essence.

Conditions de possibilité

Ce premier travail de L. Binswanger sur la manie suscite à nos yeux au moins deux remarques dont nous devons maintenant tenir compte, ne serait-ce que du point de vue de la méthode.

Première remarque : il suppose que les patients, chez qui le clinicien décrit de manière phénoménologique la fuite des idées, soient indubitablement atteints de manie et que le clinicien pose ce diagnostic par une démarche qui n'inclue pas un instant cette fuite des idées. C'est là où nous rencontrons trois phrases de Platon, qui nous mettent dans un certain embarras. Il rappelle, en effet, dans un passage du  Ménon : «Et comment t'y prendras-tu, Socrates, pour chercher une chose dont tu ne connais pas du tout ce qu'elle est ? Parmi les choses que tu ignores, laquelle te proposes-tu de chercher ? A supposer même que, par une chance extraordinaire, tu tombes sur elle, comment sauras-tu que c'est elle, puisque tu ne l'as jamais connue ?»[35, 386].

Il va de soi que l'indiscutable expérience de L. Binswanger lui permettait d'affirmer à coup sûr le diagnostic de manie chez un patient, sans recourir à la fuite des idées ; mais une telle remarque signifie que, pour employer la description phénoménologique en psychiatrie, il convient de se servir, au préalable, d'un certain savoir clinique, en lui-même étranger à la phénoménologie, et qu'on ne saurait mettre entre parenthèses, sans rendre impraticable la démarche phénoménologique en psychiatrie. Pareil savoir est à l'évidence un savoir «mondain» ­ weltlich ­, et l'on ne saurait ni s'en passer, ni le rendre phénoménologique.

Il reste alors, et malgré la mise en garde d'E. Husserl contre le psychologisme[15], d'admettre la légitimité un peu boiteuse de quelque chose qui pourrait s'appeler psychologie phénoménologique(3), et où une certaine description pourrait rester pertinente, sans avoir recours à l' transcendantale.

Seconde remarque : pour spécifier exactement la fuite des idées, nous devons la décrire avec rigueur et précision ; or, pour œuvrer ainsi, il nous faut faire usage de procédés spécifiés : nous les empruntons, sans moyen de nous passer de ce report, à la linguistique et à la stylistique contemporaines. Dire, par exemple, que les enchaînements se font selon la phonologie ou la sémantique, c'est reconnaître ces deux disciplines, les opposer l'une à l'autre et situer leurs champs respectifs, c'est-à-dire faire allusion, même sans les nommer, aux travaux de M. Bréal[7], de G. Mounin[34], de N.-S. Troubetzkoy[41] et de R. Jakobson[19], pour ne rien dire de F. de Saussure[39] et de L. Hjelmslev[13].

Nous nous trouvons ainsi devant une difficulté un peu différente de la précédente, car elle revient à reconnaître que la description, même qualifiée de phénoménologique, présuppose l'usage effectif de disciplines qui existent dans le monde, et perdent toute effectivité dès que le monde se trouve mis entre parenthèses. De plus, non seulement elles se situent et s'exercent dans le monde, mais elles s'y trouvent à l'intérieur d'une histoire et dans des controverses : rien de plus opposé, par exemple, que la conception de la sémantique, que nous rencontrons chez M. Bréal, et qui est surtout historique, et celle de L. Hjelmslev, qui est surtout structurale. La pratique descriptive présuppose alors, pour pouvoir s'exercer réellement, à la fois la linguistique comme discipline, mais aussi la linguistique comme organisée par des théories antagonistes. N'oublions pas, cependant, que nous n'avons étudié jusqu'ici que la première conception de la manie proposée par L. Binswanger.

Être-au-monde et constitution

Il nous faut maintenant saisir le sens de ces nouvelles démarches, qui modifient beaucoup la théorisation phénoménologique de la manie, puis préciser comment cette théorisation ainsi rénovée envisage les rapports de la pathologie mentale avec ce qui, aux yeux de beaucoup de psychiatres, représente la discipline théorique de référence. Nous retrouverons ainsi l'une des préoccupations essentielles de la réflexion phénoménologique à l'endroit de la psychiatrie, c'est-à-dire la question de ses fondements.

Le rapport à l'alter ego

L. Binswanger réorganise la problématique de la manie en reprenant ce que E. Husserl, dans la cinquième des Méditations cartésiennes et dans Ideen II, dit de la présence d'autrui dans l'expérience du sujet. Quand il compare cette présence à celle des objets du monde, il en retient une caractéristique spécifique : autrui, à la différence des objets du monde, m'est donné par la présence de son corps vivant, mais cette présence sert à ce que E. Husserl appelle apprésentation, et tient au fait que l'alter ego m'est présent comme quelqu'un qui possède un ego, comme moi, mais un ego dont je n'ai pas l'expérience intime(4). Il ne se réduit pas à l'apparence de son corps vivant, mais je ne puis avoir l'expérience de son intériorité, bien que nous ayons simultanément l'expérience de l'être-ensemble ­ Mitsein. Ce transcendant-immanent est ainsi constitué par une ouverture sur un monde-commun, qui est nôtre, sans que l'intériorité d'un ego puisse être appréhendée comme telle par un autre ego.

Il faut alors chercher ce qui caractérise en propre la manière dont l'ego maniaque se représente et vit avec l'ego d'autrui et quels sont les moments défaillants de la structure de son monde, c'est-à-dire comment son rapport avec le monde et avec les alter ego se trouve modifié dans un sens pathologique. Le sujet maniaque est, certes, ouvert, et excessivement, sur l'ego d'autrui, à l'encontre de l'ego mélancolique, fermé sur soi ; mais il ne peut envisager l'ego d'autrui que dans son instrumentalité par rapport à lui, et L. Binswanger résume cette situation en disant que, pour le sujet maniaque, autrui n'est plus un alter ego, mais un alius, un étranger, avec qui il n'y a plus de mit-sein possible, plus de monde commun, mais seulement une utilisation instrumentale sans réciproque.

Et il précise ainsi cette modification : le monde a cessé d'être un monde commun, parce qu'il est devenu un monde fragmenté, dont les éléments ne se lient plus les uns aux autres dans un projet, mais fuient sans consistance et sans pouvoir porter un projet, non seulement un projet à plusieurs, mais aussi un projet personnel. Autrui n'est plus appréhendé comme alter ego, mais le sujet lui-même ne s'appréhende plus comme un sujet porteur de consistance et d'avenir, en prise sur le monde et sur les autres.

Cette seconde manière de comprendre l'accès maniaque revient donc à caractériser les rapports entre le sujet maniaque, le monde et les autres, en recherchant de cette manière à unifier tout ce qu'il peut y avoir de disparate dans cet être-bondissant, qui rebondit toujours n'importe comment, sans rien de stable, par rapport à des êtres étrangers et à un monde où plus rien ne demeure permanent.

La phénoménologie en psychiatrie prend alors une acception nouvelle par rapport à celle qui prévalait dans le travail de 1933 sur la fuite des idées. Elle se guide sur un commentaire où W. Szilasi[40], précise ce qu'il en est du sujet pour E. Husserl : «L'ego pur constitue l'unité du Je mondain-empirique avec le Je transcendantal, tout comme l'expérience constitutive fait l'unité de l'expérience mondaine-empirique avec l'expérience transcendantale»(5), et plus loin : «Ce n'est que dans son appartenance à moi, l'individu, que l'ego pur a une vie »(6), ou encore : «Le Je psychique est l'ego pur mondanisé, marqué par l'appartenance-au-moi.»(7)

De cette façon L. Binswanger va pouvoir établir, au moins jusqu'à un certain point, l'unité de la manie et de la mélancolie en rappelant le contraste entre le rapport au monde et à autrui du maniaque et du mélancolique.

Il précise ainsi sa pensée : « Nous pouvons donc dire provisoirement : les dysthymies procèdent de l'ego pur, de l'ego altéré dans sa constitution, de sa “perplexité”, de sa situation de détresse ou de contrainte, qui réside dans le défaut d'une pleine réalisation de la possibilité d'expérience, dans le défaut de remplissement de son but ou de son sens. Comme les instances inférieures de l'expérience n'ont pas rempli leur tâche, l'instance supérieure est “perplexe” ; elle ne peut que désespérer devant le trouble de l'expérience empirique et transcendantale. Ce moment (négatif) dans la totalité de l'expérience se précipite soi-même dans la dysthymie, pour la mélancolie, dans l'angoisse et le tourment, pour la manie, dans la fuite  devant la tâche du contrôle total du monde et de soi»[6, 120]. Mais cette nouvelle conception de la manie et de la mélancolie ne va pas sans poser d'autres problèmes, et L. Binswanger se demande alors comment, du point de vue qu'il a adopté, il peut repérer une distinction fondée dans la démarche phénoménologique entre la mélancolie et la manie, d'un côté, et la schizophrénie, de l'autre.

Il s'exprime ainsi, pour opposer les deux types de troubles mentaux : « Ces deux “psychoses” se situent sur des plans tout à fait différents, plus exactement se fondent dans des domaines du   tout à fait différents, la schizophrénie dans le domaine où la conséquence de l'expérience se brise sur l'objectivité et donc dans le domaine de l'historicité, tandis que la maladie maniaque-dépressive de son côté se fonde dans le domaine de la déréliction. Tout cela a rapport, de la façon la plus étroite, avec le fait que chacun , pour ainsi dire, sa propre schizophrénie, selon sa propre biographie, ses propres problèmes et les alternatives qui en procèdent et cela en dépit d'une grande concordance dans la symptomatologie ­ comme le psychothérapeute de schizophrènes est toujours de nouveau amené à le sentir ­, tandis que le maniaque et le mélancolique, indépendamment de la variété des termes de perte mélancolique, n'ont pas  “leur propre manie ou leur propre mélancolie”, mais ont la manie ou la mélancolie de tout le monde et qu'ils souffrent donc d'une forme générique (generell) de menace du Dasein  venant de sa déréliction »[6, 134-135 ; 24, 403-416].

Le rapport aux conditions de la connaissance

Cette manière très complète d'envisager la manie et la mélancolie d'un point de vue phénoménologique, directement issu de la philosophie d'E. Husserl vers la fin de son œuvre, ne va pas sans nous poser des problèmes redoutables, que nous ne pouvons éviter d'envisager maintenant.

L. Binswanger conçoit les rapports de la psychiatrie et du reste de la médecine et, à l'intérieur de la psychiatrie, les liens de la clinique et de la phénoménologie, d'une manière qu'il expose clairement à l'occasion du comportement singulier d'un de ses patients.

Il écrit en effet : «Mais ni le jugement moralisateur du profane, ni le jugement clinico-psychopathologique du psychiatre ne disent ce qui se produit véritablement ici, ce qui manque véritablement ici, ce qui est véritablement altéré ici. Le mot “véritablement” doit renvoyer à cette sphère ou région sur le fondement de laquelle cette altération peut effectivement se montrer comme altération. Tout comme la médecine corporelle désigne par le terme d'organisme le “fondement” sur lequel un symptôme physique peut se montrer comme symptôme de maladie et peut ainsi s'appuyer sur une science de l'organisme hautement développée, de même la “médecine de l'âme”, appelée psychiatrie, devrait pouvoir s'appuyer sur une science, sur le fondement de laquelle une altération psychique peut se montrer en tant que telle. Mais la seule science qui nous permette de réaliser ce que les doctrines de l'organisme ou la biologie réalisent pour les médecins du corps c'est, jusqu'à ce jour, la doctrine husserlienne de la conscience intentionnelle, en termes imagés : la doctrine de la structure intentionnelle de l'“organisme de conscience”»[6, 81-82].

Cette façon de mettre en parallèle les fondements de la clinique médicale et ceux de la clinique psychiatrique, tels que les analyse L. Binswanger, pourrait s'écrire ainsi : clinique médicale versus biologie = clinique psychiatrique versus phénoménologie ou encore : la clinique médicale est à la biologie comme la clinique psychiatrique est à la phénoménologie.

Or, avant même d'envisager le second membre de cette équivalence, nous devons nous interroger sur le premier, qui ne va pas de soi, à l'encontre d'une conception très répandue des fondements de la médecine, très répandue, mais totalement privée de toute réflexion critique[23, 25] et totalement démentie par toute l'histoire de la médecine, au moins depuis l'École de Paris, au début du XIXe siècle.

Pareille subordination de la clinique médicale à la biologie a été clairement formulée par Cl. Bernard[2, 3, 10, 11, 26] qui concevait une hiérarchie précise des disciplines en cause. Au sommet, la science qu'il avait, sinon créée, du moins considérablement perfectionnée en la rendant expérimentale[1], sans la subordonner à la chimie, à savoir la physiologie générale(8) qui traitait du   dans son ensemble, et se trouvait scientifique moins par son objet que par sa méthode, l'expérimentation.

Dans cette physiologie générale, dont il estimait d'ailleurs, comme presque tous les chercheurs de son époque[30, 36], qu'elle se trouverait bientôt achevée, il existait un canton subordonné, celui de la physiologie pathologique, dont dépendait cette médecine expérimentale qui comportait tout ce qu'il pouvait y avoir de scientifique en médecine et qui d'ailleurs était destinée à la supplanter complètement.

Ni la pathologie, ni la clinique n'y trouvaient une place légitime, car la première se réduisait à quelques imitations que l'expérimentation animale donnait de maladies vulgairement connues, comme le montre l'exemple du diabète expérimental, et la seconde, marquée d'un empirisme extra-scientifique, devait disparaître devant les résultats de laboratoire.

L'originalité et la spécificité du pathologique s'y trouvaient systématiquement méconnues et devaient s'effacer au profit d'une sorte de prévision opérée à partir de grandes fonctions biologiques révélées par la physiologie générale, grandes fonctions dont il suffisait alors d'imaginer l'altération par excès ou par défaut ­ comme on savait faire rougir l'oreille du lapin, dans la démonstration à l'amphithéâtre, grâce à un habile préparateur ­ pour déduire a priori les figures possibles du pathologique.

Or, toute l'histoire ultérieure de la médecine a montré la transcendance du pathologique, la spécificité des formes qu'il prenait et l'impossibilité de prévoir celles-ci en se fondant seulement sur la physiologie générale.

Ce n'est certes pas ici la place pour développer ce point de vue, et nous nous bornerons donc à rappeler les raisons principales qui font que la médecine ne saurait faire l'impasse de la nature propre du pathologique et de la nécessité d'en reconnaître la spécificité, avant d'en chercher des modèles explicatifs qui, quant à eux, vont évidemment faire appel à la physiologie expérimentale, à la chimie biologique, à la biologie moléculaire, sans oublier ni l'anatomie pathologique, ni l'histo-pathologie.

C'est dire que nous ne saurions admettre comme un évidence obvie le premier terme de l'équivalence proposée par L. Binswanger. Rien ne nous garantit d'avance que la médecine ne constitue rien d'autre qu'une subordination à la biologie, et tout son développement après Cl. Bernard montre bien le contraire : il existe une spécificité du pathologique que la physiologie ne permet pas de prédire.

Dès lors, rien ne nous permet non plus ni de trouver dans la phénoménologie l'équivalent de la biologie, comme fondement de la psychiatrie, ni de lui subordonner cette dernière. Deux raisons nous semblent ici devoir être prises en compte.

D'une part, une vieille tradition, qui remonte aux critiques faites par J.-P. Falret[9, 29] à l'endroit de Ph. Pinel et d'Esquirol, remet radicalement en question l'idée de faire de la psychologie générale la discipline d'où l'on déduirait, par exagération ou par défaut, toute la pathologie mentale, qui perdrait ainsi, et d'avance, toute originalité éventuelle. D'autre part, la phénoménologie, ainsi chargée de ce rôle, deviendrait, malgré l'invocation d'une phénoménologie constituante, une anthropologie inévitablement mondaine, au bout du compte, au service d'un empirisme éloigné de toute préoccupation critique.

G. L.-L.

 (1) Nous empruntons ces éléments à l'excellent ouvrage de notre maître P. Guiraud[12, 303-311].retour texte
(2) Nous avions déjà envisgé ce modèle dans un ouvrage bien ancien.
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(3) C'est le sous-titre que J-P. Sartre donne à son livre L'imaginaire. Psychologie phénoménologique de l'imagination[37]. Dans ce qu'il appelle le certain, il distingue la description (13-29), où fonctionne la mise entre parenthèses, et la famille de l'image (30-76), incontestatblement "mondaine". Nous avons essayé naguère de nous en dépêtrer dans notre livre Phénoménologie de la subjectivité [22].
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(4) J-P. Sartre précise ainsi cette présence spécifique : "Nous voudrions ici que l'Ego n,'est ni formellement ni matériellement dans la conscience : il est dehors, dans le monde ; c'est un être du monde, comme l'Ego d'autrui" La transcendance de l'Ego Esquisse d'une description phénoménologique [38,13]. Nous devons noter qu'une différence majeure sépare J-P. Sartre de E. Husserl : pour le premier, l'expérience intime de soi est une illusion, car l'Ego est toujours transcendant et habite le monde, alors qu'elle reste fondatrice pour le second.
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(5) Op. cit., 921.
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(6) Idem, ibidem.
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(7) Idem, ibidem, 99.
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(8) La chaire de son maître, F. Magendie, s'appelair chaire de physiologie comparée, mais avant de la prendre il exigea qu'elle changeât de nom, car il détestait les disciplines morphologiques, peu scientifiques à ses yeux, essentiellement descriptives.
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Références bibliographiques
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[18] HUSSERL (E.), Idées directrices pour une phénoménologie et une philosophie phénoménologique pures, III, La phénoménologie et les fondements des sciences, trad. D. Tiffeneau, Paris, P.U.F., 1993.retour texte
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[22] LANTÉRI-LAURA (G.), Phénoménologie de la subjectivité, Paris, P.U.F., 1968.retour texte
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[39] SAUSSURE (de F.), Cours de linguistique générale, Paris, Payot, n. éd., 1972.retour texte
[40] SZILASI (W.), Einführung in die Phänomenologie Edmund Husserls, Tübingen, 1959.retour texte
[41] TROUBETZKOY (N.-S.), Principes de phonologie, trad. J. Cantineau, Paris, Kliensieck, n. éd., 1986.retour texte

Binswanger et le problème de la manie :
Nous avons d'abord rappelé les deux conceptions successives que L. Binswanger avait proposées de la manie, la première dans un style surtout descriptif, et la seconde d'une façon qui se voulait liée à cette notion de constitution, qui anime la pensée de E. Husserl, depuis les Méditations cartésiennes, et qui s'y approfondit surtout dans Ideen II. Un important passage de notre auteur nous a conduit à réfléchir de manière critique sur les fondements de la psychiatrie et sur leurs rapports avec la phénoménologie. Nous nous sommes alors trouvé dans la situation de remettre en question un certain nombre de ses positions essentielles. Mais deux certitudes demeurent : les travaux de L. Binswanger sur la manie restent essentiels et, sans eux, nous ne nous serions pas posé les questions critiques qui nous ont éloigné de lui.

Binswanger and the problem of mania :
The author recalls the two successive conceptions proposed by L. Binswanger for mania (the first in a style which was primarily descriptive, the second, linked in a way to the notion constitution as it functioned in the thinking of E. Husserl). He offers a critical meditation about the foundations of psychiatry and their relationships with phenomenology, thus putting into question some of his positions. However, two certanties remain : the works of L. Binswanger on mania are still essential and, without them, we would not have asked the critical questions which have distanced us from him.

Binswanger y el problema de la mania :
El autor recuerda dos concepciones sucesivas propuestas por L. Binswanger sobre la mania (la primera bajo un estilo sobretodo descriptivo, la segunda de una manera ligada a la noción de constitución propia al pensamiento de E. Husserl) y reflexiona de manera crítica sobre los fundamentos de la psiquiatría y sobre sus relaciones con la fenomenología, poniendo, así, en cuestión algunas de sus posiciones. Sin embargo, permanecen dos certezas : los trabajos de L. Binswanger sobre la mania siguen siendo esenciales y sin ellos no nos hubiéramos planteado las preguntas críticas que nos alejaron de él.