Utopies

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ÉDITORIAL
Quelle utopie ?

Jean-Louis BRENOT

Psychiatre, psychanalyste, CMPP, 67C rue D'auxonne, 21000 Dijon

II y a un peu plus de deux ans, Jacques Caïn avait été sollicité pour animer ce numéro de Psychiatrie Française consacré aux utopies. II écrivait, peu avant sa mort : " Notre revue n'étant pas une revue de philosophie, il faudrait afin de ne pas s'égarer, poser les choses tout de suite sur le plan de la psychiatrie. Chacun pourra y aller de son goût ; les plus matérialistes d'entre nous n'auront aucune difficulté à critiquer les positions utopiques de la psychanalyse par exemple, et dans un sens opposé, on aura autant d'arguments. " Pour répondre aux souhaits de Jacques Caïn, ouvrons ce débat.

Si nous rapprochons les topoï de Simonide de Céos, inventeur de la mnémotechnique, les topiques de Sigmund Freud, inventeur de cette "fiction" qu'est "l'appareil d'âme", et les différentes pensées utopiques qui courent de Platon jusqu'à nos jours, il apparaît qu'une figuration spatiale est nécessaire pour comprendre le travail psychique.

Les excès de certaines utopies montrent que c'est une pensée risquée, mais aussi une pensée aventureuse, inventive, incertaine. Nous vivons une époque curieuse où l'approche des maladies s'appuie sur des démarches qui se veulent consensuelles, dans un monde dominé par la pensée économique ; s'agit-il d'un moment de notre histoire qui sera jugé comme une utopie ? Les psychiatres restent perplexes devant une telle évolution.

Une opposition, voire une rupture, se constitue entre un domaine où est présente une pensée onirique, une pensée imaginaire plus ou moins ordonnée, parfois même très désordonnée comme dans la maladie mentale, et une pensée plus opératoire, plus rassurante, mais qui risque d'exclure et le monde imaginaire et le malade mental.

II existe donc, d'un côté, une pensée qui croit à la construction de l'être psychique par un travail continu de l'élaboration des conflits et, d'un autre côté, une pensée qui souhaite l'éradication de la souffrance psychique. Quel chemin va inventer la psychiatrie de demain ?

Les textes qui suivent ont été écrits en hommage à Jacques Caïn et essaient de répondre à cette question.

J.-L. B.

 

 

 

 

 

 

 

Y a-t-il une utopie de l'érotisme ?

Olivia TODISCO

(Psychologue clinicenne, 38 boulevard des Ivalides, 75007 Paris)

J'ai relu ces derniers temps Le Bleu du ciel de Bataille[1], Le Miracle de la rose de Genet[5] et Les Chiens d'Hervé Guibert[6]. Lectures difficiles, surtout Bataille et Guibert, qui m'ont souvent donné envie de refermer les livres, saisie par l'insupportable des pages, comme si j'ingurgitais tout le mal-être et le désespoir, l'érotisme qui s'en dégagent.

Pourquoi suis-je si attirée par ces récits aux limites du désespoir, de l'érotisme et qui nous portent aux limites ? Comment déceler en eux une illusion, une utopie, une foi, non pas en des jours meilleurs, en un monde meilleur, mais en son propre univers, son monde.

On est loin du rêve éveillé que représentent les utopies à travers l'histoire, leur espoir porteur et inextinguible mais aussi leur austérité, leur puritanisme et toujours en germe, leur totalitarisme. Je parle ici des utopies écrites, celles qui n'ont pu se réaliser, ne serait-ce que sous la plume d'un auteur, sont restées et sans doute pour toujours à l'état de rêve : mot d'ordre des communards : "Abolition des bagnes !" ou le graffiti de Mai 68, gravé dans nos mémoires : "Sous les pavés, la plage." Voulant faire le bonheur de tous, elles éradiquent l'idée même de liberté, prônant ou accomplissant dans le texte une société juste où chacun se love sur sa chance d'appartenir à une société parfaite d'où l'angoisse et le mal sont bannis, elles luttent contre l'idée même d'individualité.

Rêve merveilleux, cité radieuse où la notion même du temps disparaît (la cité de la fin des temps), elles sont une illusion nécessaire, qui perdure.

La singularité la plus pure, l'individualité la plus marquée me semblent au contraire au cœur de l'érotisme, dit et exposé par les écrivains que j'ai choisi de citer. Écoutons Jean Genet dans Le Miracle de la rose : "Je suis dans un univers si bien clos, dont l'atmosphère est épaisse, vu par mes souvenirs des bagnes, par mes rêves de galères, et par la présence des détenus : assassins, cambrioleurs, bandits, que je n'ai pas de communication avec le monde habituel, ou, quand je l'aperçois, ce que j'en vois est déformé par l'épaisseur de cette ouate où je me déplace avec peine, chaque objet de votre monde a pour moi un autre sens que pour vous. Je rapporte tout à mon système où les choses ont une signification infernale et même lorsque je lis un roman, sans le déformer, les faits perdent le sens que leur donna l'auteur et qu'ils ont pour vous, se chargent d'un autre, afin d'entrer sans heurts dans cet univers d'au-delà où je vis."

Et encore : "Et tous les souvenirs qui se pressent à ma mémoire sont obscurément choisis de telle sorte que mon séjour à Mettray me paraît n'avoir été qu'une longue noce coupée de drames sanglants où j'ai vu des colons se cogner, faire d'eux des tas de chair saignante, rouge ou pâle, et chaude, dans une fureur sauvage, antique et grecque, à laquelle Bulkaen, plus que tout autre, devait sa beauté."

Si j'ai cité ces deux fragments du Miracle de la rose, c'est parce que le premier, qui parle d'un univers plus informe, la "ouate", est porteur du second, accouche du second, du monde érotique de Genet : les hommes, vus comme une grande masse chaude et saignante, qu'il peut sculpter à sa guise. Je dis les hommes et non un homme, même s'il y a de l'amour chez Genet, alors que ce terme me paraît totalement inapproprié pour des œuvres comme Le Bleu du ciel ou Les Chiens.

Le mot amour ne me paraît pas convenir pour les textes où l'érotisme est présent, voire prédominant. Comment nommer ce que disent et exposent, ce à quoi donnent forme les œuvres érotiques ? Le sexe, la barbarie, la cognée des corps jusqu'à la mort ? Peut-être Genet formule-t-il en partie la difficulté à nommer lorsqu'il dit dans Le miracle de la rose : "Le sentiment qu'on éprouvait n'était pas nommé et l'on n'y connaissait que l'expression brutale du désir physique."

Amour, pauvre mot pour désigner un monde d'au-delà qui s'est formé dans l'enfance et a été ciselé par elle, puis par le retour incessant des clichés dont parle Freud dans sa dynamique du transfert[3].

On le voit, je fais ici une distinction entre la sexualité et l'érotisme, la sexualité impliquant plus la dimension de l'autre, de ce que l'on nomme habituellement la relation amoureuse. Si cette dimension existe aussi dans l'érotisme, pour moi, elle n'est pas primordiale. Lorsque l'on parle d'érotisme, on parle d'abord et avant tout d'auto-érotisme. D'un monde auto-érotique. Certes la fusion avec l'autre est souvent recherchée, porteuse de l'illusion de le rejoindre absolument, totalement, et même proclamée du point de vue manifeste comme but ultime (cf. par exemple l'essai de Bataille "L'érotisme"[2]), mais s'agit-il en réalité de cela ?

L'érotisme n'est pas une réponse à l'espoir libidinal dont parle Freud dans le texte précité, ni l'une des manifestations de celui-ci. Espoir libidinal qui préside à la recherche intemporelle de l'objet amoureux grand O. qui toujours se présentera à nos yeux, faisant renaître l'espoir d'avoir trouvé celui ou celle qui nous comblera. Pour entrer dans la série des objets substitutifs recherchés à partir des clichés émanés des impressions infantiles, cet objet amoureux, cet homme, cette femme, n'en fera pas moins espérer des retrouvailles avec le premier grand amour : la mère, le père.

Mais le cliché ne concerne pas que l'objet amoureux, voici ce qu'en dit Freud[3] : "N'oublions pas que tout individu, de par l'action concomitante d'une prédisposition naturelle et des faits survenus pendant son enfance, possède une manière très personnelle, déterminée, de vivre sa vie amoureuse, c'est-à-dire que sa façon d'aimer est soumise à certaines conditions, qu'il y satisfait certaines pulsions et qu'il se pose certains buts. On obtient ainsi une sorte de cliché (ou même plusieurs), cliché, qui au cours de l'existence, se répète plusieurs fois, se reproduit quand les circonstances extérieures et la nature des objets aimés accessibles le permettent." Cliché, terme étrange dans sa paradoxalité, à prendre aussi au sens photographique du terme. Cliché : ce qui est banal, attendu et entendu par tous dans la logique commune du champ social, ce qui est banal, connu, attendu par chacun en particulier dans sa vie amoureuse. Mais aussi photo, "flash", souvenir, signe aux reflets trompeurs qui nous commande et nous éblouit, mais qui s'évanouit dès que l'on tente d'en saisir le sens et la portée. La force du cliché réside sans doute dans sa superficialité, son aspect de surface, qui donne difficilement prise, il en retire son caractère de machine implacable. La tournure "machinique" du désir : certains visages, corps, lieux, situations, conditions, scènes, souvenirs, marchent et marcheront toujours pour la psyché en proie à la répétition, que le sujet le veuille, ou non.

Cet aspect clichéïque de l'objet amoureux et des situations suscitant le désir et le fantasme, qu'elles se présentent sous un jour excitant ou terrifiant (Bataille incarnant plus la terreur du sexuel), subira probablement des destins différents, qu'il s'agisse de l'amour ou de l'érotisme. Dans l'amour, le cliché, même s'il persiste, perdra sans doute au fil du temps sa marque d'exigence absolue, alors que dans l'érotisme, il viendra à s'exacerber jusqu'à nécessiter un approfondissement, à subir un travail qui lui donnera forme ; ce travail procède sans doute initialement du visuel : les clichés sont saisis dans un vu, des images, des visions qui creusées, amplifiées, déformées, épurées, transformées, prendront forme dans des mots. Organisées dans un monde travaillé de part en part par une langue singulière, elles porteront sans doute certains à faire entendre leur voix, par exemple dans l'écriture, pour posséder ce monde qui les possède, leur monde, et s'en déposséder à la fois, le dire, le porter au devant de la scène. Supporter la douleur de la répétition, en prendre toute la mesure, la reconnaître, essayer d'en saisir les formes, être poursuivi par elles et les poursuivre, approfondir et même rechercher ce qui vient dire et redire, le désir, le sexe, le fantasme, le scandale de la pulsion, en vue de le figurer dans des images, dans des mots qui transfigureront le tout, peut-on imaginer que pour certains cette empoignade avec le démoniaque représente une première chance pour l'écriture ? C'est du moins ce que nous laissent imaginer les biographies des auteurs cités, et d'autres.

Pour en revenir à la place de l'autre, on aura compris que dans l'écrit érotique, il sera porteur des fantasmes et des clichés mais il prendra corps dans un système de représentations, qui toutes concourront à exposer le monde singulier de l'auteur. Il sera alors un habitant du récit (le mot personnage ne pouvant convenir), qui le hantera comme une démultiplication du soi de l'écrivain, vision idéale et abjecte, figurant sublime d'un univers où éclateront en filigrane la pensée, la vision, le sentiment de déréliction de l'auteur face à l'érotisme, au sexe, à la mort.

La question du cliché a permis l'ouverture sur le monde du fantasme, dans sa dimension implacable, exigeant de manière incessante son retour sur le devant de la scène. J'ai exposé jusqu'à présent ma rêverie, mon imagination sur ce qui peut mener à l'acte d'écrire en général, les œuvres érotiques se saisissant d'un objet essentiel : la sexualité. Ce n'est pourtant pas ce qui nous permet de penser les sources de la force qui pousse certains à écrire ou à laisser une trace sublimée de la constitution de leur monde auto-érotique. Où se trouve la source de leur conviction qu'il est nécessaire, possible de dire leur attirance et leur horreur, leur excitation et leur terreur face au sexuel ? Mon hypothèse est que la source de cette conviction se trouve dans l'enfance et persiste, intouchée, jusqu'à l'âge adulte. Elle atteindra son but pour certains dans l'acte d'écrire, à un moment particulier, acte ancré dans une histoire personnelle, mais aussi référé à une histoire et à une famille particulières : celle de la littérature et des écrivains. Je pense que l'utopie présente dans l'érotisme a ses racines et ses sources dans l'infantile et qu'elle est liée à la masturbation et aux fantasmes afférents. Est aussi indiscutablement lié à cet acte et aux fantasmes qui lui sont attachés, le sentiment de la faute que l'écrivain ou celui qui sublime dans l'art devra surmonter et assumer. L'acte d'écrire une œuvre érotique pouvant être pensée à la fois comme l'expression de la faute et son assomption.

Signalons à cet égard que parmi les écrivains cités, au moins deux exposent leur sentiment du crime (Genet) ou de l'anomalie (Bataille) : "J'en ai parlé ici pour arriver à dire qu'un tourment qui me ravageait est seul à l'origine des monstrueuses anomalies du Bleu du ciel. Ces anomalies fondent Le bleu du ciel." (Bataille, préface au Bleu du ciel).

Le sentiment de la faute, lourd et toujours vivant, est lié comme le dit Freud dans "Un enfant est battu"[4] à l'onanisme de la prime enfance. Voici ce qu'il dit : "Pour la conscience de culpabilité, pour la plus grande part, ce n'est pas avec l'acte onanistique qu'elle doit être mise en relation, mais avec ce qui est à la base de cet acte, à savoir un fantasme, inconscient il est vrai, issu du complexe d'œdipe."

Pour Freud, la conscience de culpabilité liée à la masturbation fantasmatique tient principalement au fait que les objets primordiaux (la mère, le père) sont dans les scènes, les fantasmes qui "servent" à la masturbation, et ceci vaut pour tous.

Mais l'on peut supposer que, pour ceux pour qui l'érotisme a continué de susciter un intérêt constant dans leurs vies comme dans leurs œuvres, ceux pour qui il a à la fois constitué un monde à part, dans le désir de le cerner et d'en trouver les formes, et le monde dans sa totalité, abolissant du même coup en eux-mêmes la distinction entre privé et public, leur monde privé constituant leur identité, pour ceux-ci la conscience de culpabilité est aussi et peut-être surtout attachée à leur conviction de posséder ­à travers l'acte masturbatoire­ toute la sexualité. Et d'en être les fondateurs. Je pense qu'ils n'ont pas seulement joui et souffert, comme tous, d'avoir mêlé les figures parentales à la jouissance auto-érotique, de les avoir littéralement mises au service de cette jouissance, personnelle et privée, d'avoir attenté au père et à la mère pour en faire une source de plaisir pour eux (l'auto-érotisme), mais de se croire les maîtres de la sexualité, les détenteurs de son secret. Qu'ils ont joui et souffert de leur conviction audacieuse et insolente, mais aussi intolérablement coupable, qu'eux seuls détenaient le secret de l'érotisme, que leur perception, vision, pensée le concernant étaient plus vastes, plus étendues, plus excitantes et surtout plus originales que celles des autres, de tous les autres, y compris les figures parentales. N'est-ce pas là l'origine de l'illusion d'un monde ?

On pourra m'objecter d'énoncer ici la position psychique du pervers. Peut-être, mais que peut apporter ici un point de vue psycho-pathologique ? Je pense en tout cas que si cette illusion et conviction n'existent pas dans l'enfance, écrire des œuvres érotiques, avec le franchissement des limites intérieures que cela implique, n'est pas possible. C'est du moins mon hypothèse. Quelque chose de l'utopie première doit subsister. Comment entendre autrement ces lignes de Bataille, dont on connaît par ailleurs l'enfance terrifiée auprès d'un père syphilitique et aveugle[8], dans Le Bleu du ciel : "J'avais ri et ce n'était plus seulement l'enfant triste aux coups de porte-plume, qui allait dans cette nuit, le long des murs : j'avais ri de la même façon quand j'étais petit et que j'étais certain qu'un jour, moi, parce qu'une insolence heureuse me portait, je devrais tout renverser, de toute nécessité tout renverser."

C'est la profusion même des fantaisies et des fantasmes, la possibilité qu'il offre de s'y voir à toutes les places, son étendue, ses modifications, raffinements, transformations constants qui constituent ce "toute la sexualité". La conscience toute puissante de l'étendue de ce monde, son absence de limite et l'illusion d'en être l'organisateur, de pouvoir l'agencer, l'édifier.

Être les fondateurs de la sexualité : sans doute le sentiment de partir de zéro, de la créer, de la faire surgir de soi. L'autre face de l'illusion, de l'utopie de l'érotisme. Avoir foi en son monde sexuel, comme en une vaste scène, qui deviendra par extension le monde, l'extension au monde représentant la trace vivante et l'expression de l'illusion grandiose des débuts. Croire en sa scène sexuelle, la faire exister, penser qu'elle a le droit d'exister, quelles que soient l'horreur et la déréliction qu'elle comporte ; elle a surgi du néant, elle est à soi, elle est soi.

C'est du moins ainsi que je reconstruis le sentiment infantile qui s'est peut-être transformé par la suite en une nécessité pour certains auteurs d'écrire des œuvres érotiques ou pornographiques, tel Hervé Guibert, qui nous plonge d'emblée dans son univers sexuel, sans préambule, signifiant ainsi au lecteur que pour lui, le monde est tout entier contenu dans sa scène des hommes-chiens qui se battent pour la viande, le bout de viande rouge, boursouflé et chaud qui pend du pantalon d'un autre. Dans Les Chiens, son essai pornographique, ils lutteront jusqu'au bout pour atteindre, boire et manger la viande magnifique, rouge et fumante du maître : "Nous avions faim ; le morceau était magnifique : rouge, gonflé de sang, fraîchement taillé. Il y en avait pour deux mais l'autre, plus rapide, moins entravé, l'a saisi au vol avant moi, et l'a bloqué entre ses pattes, s'est mis à le lécher, sans l'entamer, tout au long, en suivant le sens de la fibre et en jappant... Je m'agitais autour du morceau, de celui qui l'enserrait, et le maître a ri de plus belle... Il a dit : je n'ai qu'un seul morceau pour vous deux, mais il est dur et chaud, et très bon, vous allez devoir le partager, ne vous battez plus."

Pas de préambule ni de préface, pas de "pensée sur", pas d'exposition du sentiment du crime ou de l'anomalie. Mais comme une introduction au sein même de l'écrit, introduction et conclusion qui ouvrent et ferment l'essai sur une scène à peine modifiée, que nous pourrions dire primitive et d'engendrement, entre un homme et une femme que l'auteur rejoint et ensemence à la fin. J'ai été tentée de lire cette introduction "aux Chiens" comme le fantasme d'une scène primitive qui a engendré cela : l'excitation et l'abjection des chiens, de l'homme-chien possédé par sa barbarie, excitation et abjection qui doivent être exposées.

Quant à Bataille et au "Bleu du ciel", il est venu ajouter d'autres questions à ma réflexion sur l'utopie présente ou non dans l'érotisme : comment considérer ce récit, aussi éloigné que possible de l'illusion amoureuse au sens habituel du terme et constituant l'un des récits de l'inadéquation au monde, comme porteur du moindre bleu ? Dans ce livre, Bataille se rend en Espagne, au moment de la préparation de la guerre civile, dans l'espoir d'y prendre part. Mais il ne peut que buter sur la conscience aiguë de son origine de classe, qui le sépare du peuple et des révolutionnaires espagnols, et se retrouver par sa faute, obsédé, impuissant et muet entre deux femmes, Xénie et Dorothéa, laquelle offre à ce moment l'aspect d'un cadavre. Il termine son rendez-vous manqué avec l'histoire, écrasé avec Dorothéa dans un champ de morts, labourant la terre de leurs deux corps, pris d'effroi devant une scène dont le lecteur ne sait s'il doit la considérer comme l'exaltation du sexe, de la mort, ou des deux : "Nous étions frappés de stupeur, faisant l'amour au-dessus d'un cimetière étoilé. Chacune des lumières annonçait un squelette dans une tombe, elles formaient ainsi un ciel vacillant, aussi trouble que le mouvement de nos corps mêlés. Il faisait froid, mes mains s'enfonçaient dans la terre : je dégrafais Dorothea, je souillais son linge et sa poitrine de la terre fraîche qui s'était collée à mes doigts. Ses seins, sortis de ses vêtements, étaient d'une blancheur lunaire. Nous nous abandonnions de temps à autre, nous laissant aller à trembler de froid : nos corps tremblaient comme deux rangées de dents qui claquent l'une contre l'autre."

Le Bleu du ciel, même s'il est désespérément noir, ne se nomme pas moins le Bleu du ciel. Qu'on y lise toute la dérision qu'on voudra, c'est le Bleu du ciel de Bataille. Le Bleu du ciel : être celui qui, en pleine préparation de la guerre civile, événement qu'il a attendu et souhaité, poursuit ses obsessions et est poursuivi par son monde érotique de sexe et de mort mêlés, réduit à l'état d'impuissance, lève son visage vers le ciel et termine son itinéraire en faisant l'amour dans un champ de mort.

Être les fondateurs de l'érotisme : je peux penser que dans l'enfance, il y a eu la certitude de pouvoir créer la sexualité. Et plus tard dans et par l'écriture, de la recréer. Que dans l'infantile, l'acte de création, pour pouvoir se faire et s'affirmer s'est sans doute constitué comme un mouvement contre, contre la sexualité des parents et des autres, de tous les autres. La sexualité parentale étant peut-être vécue, comme le dit J. McDougall : "comme un érotisme châtré"[7]. Ce qui revient à dire, pour moi, que pour avoir l'illusion de créer sa propre sexualité, puis par la suite pour ceux dont ce sera le destin, de l'exposer par la voie de la sublimation dans l'écriture, une part de transgression est sans doute nécessaire. Transgression au sens d'aller au-delà, comme un franchissement intérieur de limite. Est-ce à dire pour autant que la scène originaire, la sexualité parentale sont méconnues ou déniées ? Je ne le pense pas. Bien au contraire, l'acte d'écrire est ancré dans l'histoire personnelle pleinement vécue, reconnue mais remaniée et transposée, source première de l'inspiration.

Cependant, comme je l'ai ébauché plus haut, je pense qu'il se soutient en plus de la référence à une autre histoire et à une autre famille : celle de la littérature et des écrivains. De manière concomitante au centrage sur soi (la quête de son monde auto-érotique), vient à être recherché au fil du temps, au long de la lente perlaboration de la vision, de la pensée propre, de prendre place dans l'histoire littéraire, ses différents courants et ses diverses familles d'écrivains. Frères d'écriture qui autorisent sans doute l'auteur à sa propre création, et l'encouragent imaginairement à trouver son style, dans un mouvement d'appropriation et de désappropriation. Imaginairement, l'écrivain n'est pas seul, même s'il est impératif qu'il soit seul face à son objet. J'ai plutôt cité les frères d'écriture qu'un ou des pères, car même si les maîtres existent, la filiation unique ne me paraît pas compatible avec la nécessité qu'a l'écrivain de s'affirmer le père de son œuvre (qu'il soit un homme ou une femme). Il se reconnaîtra en d'autres, peut-être ceux qui ont exploré, de près ou de loin, le même domaine, essayé de forcer le même secret, mais sans doute le fantasme d'auto-engendrement en tant qu'être-écrivain prédomine-t-il. Certains datent et présentent leur scène originaire d'être-écrivain à l'intérieur même de l'œuvre et de la littérature, tel Genet dans le Miracle de la rose. Il s'agit bien sûr d'une construction, qu'il est intéressant de citer car elle souligne la conscience qu'a l'écrivain de sa source d'inspiration première et du travail de transformation : "Il me suffit aujourd'hui d'évoquer mes amours d'enfant pour que je redescende au fond du temps, dans ses plus ténébreuses demeures, où je ne retrouve plus que la colonie, formidable et seule. Elle me tire à elle de tous ses membres musclés, avec ce geste des matelots qui lèvent de l'eau un filin, une main se portant devant l'autre au fur et à mesure que la corde s'entasse sur le pont et je retrouve, auprès du Divers regagné, une enfance nauséeuse et magnifiée par l'horreur, que je n'eusse jamais voulu quitter." Nécessité de la solitude, transposition, déplacement de la scène originaire, vision magnifiée de l'horreur de l'enfance. Naissance de son être-écrivain située à l'intérieur même de l'œuvre. Va-et-vient sans doute constant, yeux rivés sur une deuxième famille, à laquelle il s'adosse pour pouvoir écrire.

Quant à la question de l'extension de l'illusion de posséder un monde (son propre monde auto-érotique) à celle de posséder et de dire le monde, de le rejoindre, de le pénétrer, d'y laisser sa trace, de lui imposer sa marque, chacun la vivra sur des modes différents. Le monde réel n'étant pas nié, bien au contraire il constitue l'aune à laquelle vient se mesurer le monde personnel, auto-érotique. Pour certains, il y aura affirmation d'une préférence de leur propre monde : Genet "Je préfère mon monde au vôtre", pour d'autres comme Guibert le monde sera simplement son monde, pour Bataille les deux mondes coexisteront, mais, manquant de la force d'attraction nécessaire, le monde réel ne pourra le sauver du sien.

D'une manière ou d'une autre, la suprématie du monde privé, personnel, même au prix de la plus grande douleur, viendra à être affirmée ou à éclater dans l'œuvre. C'est ici aussi que réside l'utopie porteuse, sans laquelle il n'y aurait sans doute pas de création littéraire.

Enfin, écrire est sans doute aussi une manière de se déposséder d'un monde qui nous possède, en le faisant exister, en le mettant hors de soi. Du moins une tentative toujours renouvelée. C'est ce que Genet nomme, dans le Miracle de la rose, la dépoétisation. Dans un mouvement d'oscillation constant, il passe de l'écriture de son propre monde de la prison et du langage qui y a cours, entièrement recréé par lui, au monde carcéral "réel" : "Ce livre m'a coûté beaucoup. J'écris sans plaisir, avec moins de goût, je plonge, la tête la première, dans les aventures de cette enfance exceptionnelle. Sans doute, je sais encore faire le noir en moi, et sur l'indication d'un souvenir, m'enivrer de mes histoires passées, les refaire ou les compléter selon le mode tragique qui transforme chacune d'elles en poème dont je suis le héros, mais ce n'est plus avec la même fougue." Bien que cette oscillation parcoure tout son récit et ceci jusqu'à la fin, tout se passe comme si, jusqu'à la fin aussi, c'était sa propre vision, son propre monde qui l'emportait. Avec force.

O. T.

 

Références bibliographiques
[1] BATAILLE (G.), Le Bleu du ciel. Pauvert, 1985.retour texte
[2] BATAILLE (G.), L'érotisme. Minuit, 1957.retour texte
[3] FREUD (S.), " La dynamique du transfert " in La technique psychanalytique. P.U.F., 1992.retour texte
[4] FREUD (S.), " Un enfant est battu " in Névrose, psychose et perversion. P.U.F., 1992.retour texte
[5] GENET (J.), Le Miracle de la rose. Gallimard, 1977.retour texte
[6] GUIBERT (H.), Les Chiens. Minuit, 1982.retour texte
[7] McDOUGALL (J.), Plaidoyer pour une certaine anormalité (Coll. Connaissance de l'inconscient), Gallimard, 1978.retour texte
[8] SURYA (M.), Georges Bataille, la mort à l'œuvre. Gallimard, 1992.retour texte

Y a-t-il une utopie de l'érotisme ?
L'auteur s'interroge ici et à partir des livres de trois écrivains : Bataille, Genet et Guibert, à propos d'une utopie, présente ou non dans l'érotisme. La réflexion porte sur la question du cliché chez Freud, l'illusion infantile quant au sexuel et la création littéraire, plus particulièrement l'écrit érotique.

Existe una utopía del erotismo ?
A partir de la obra de Bataille, Genet y Guibert, la autora se pregunta sobre la existencia de una utopía presente en el erotisma. La reflexión que se presenta gira, por un lado, en torno a la conocida referencia en la obra de Freud acerca de la ilusión infantil en relación a lo sexual y, por otro, en relación a la creación literaria ; particularmente la de los escritos eróticos.

Is there a utopia of eroticism ?
The author reflects here upon the presence or non presence of Eroticism in regard to utopia on the basis of the works of three writers : Bataille, Genet and Guibert. His meditation concerns the question of the cliché for Freud, the infantile illusion as to the sexual and to literary creation, and most particularly, Erotic Writing.

 

 

 

 

 

 

 

L'ange de l'utopie

Simon-Daniel KIPMAN

(psychiatre, psychanalyse, 7 rue du Montparnasse, 75006 Paris)

Les utopies sont vivantes. Elles naissent, prennent forme, gagnent les esprits, puis meurent laissant derrière elles des mausolées, des stèles, des cailloux. Que les souvenirs qui émaillent le cheminement des utopies soient souriants ou horrifiants, qu'ils soient matérialisés ou non, toujours ils dessinent une route semée de cadavres.

Il est clair que les utopies ont existé bien avant que Thomas More nous en fournisse le nom par le biais d'une fiction : une île, isolée donc, loin de tout, entourée de vide, d'immensités océanes..., une île située "nulle part". Cette utopie sans lieu, qu'on ne peut espérer repérer sur les cartes logiques, cette utopie de nulle part existe-t-elle ailleurs que dans nos rêves ou rêveries ? Est-elle cantonnée dans un pays de fiction poétique où, à la carte du Tendre, se substituerait une carte du Mieux, carte de vœux à l'usage des dépités de la société ? Car la société, les sociétés ­ et pas seulement la nôtre livrée sans vergogne aux "lois du marché", et dont on dit qu'elle est en attente d'une utopie ­ fabriquent leurs laissés-pour-compte. Parmi ces dépités, il y a les critiques d'autant plus acerbes qu'ils ne tentent rien pour faire bouger la société qu'ils dénoncent et réprouvent. Il y a les nostalgiques qui espèrent un retour à un âge d'or dont la brillance augmente avec l'éloignement, qu'ils regrettent la royauté, le nazisme ou les années folles.

Par contre, les consommateurs d'utopie sont plutôt du genre progressiste, voire révolutionnaire. Peu importe que le plan qu'ils suivent ou échafaudent soit irréalisable (c'est la définition même de l'utopie) ; ils essaient, poussent, tirent. Pour eux, l'utopie peut et doit se concrétiser : l'âge d'or est pour demain, au pire après-demain ; l'homme nouveau est en chantier ; les lendemains qui chantent se fredonnent déjà. Les utopistes sont gens de conviction, en tous cas ceux qui les créent et les animent. Leur objectif n'est pas tel ou tel groupe, tel ou tel pays, tel ou tel régime, mais la société tout entière, entendue comme le liquide amniotique collectif de l'Homme.

En ce sens, les utopistes se retrouvent du côté des "forces de progrès", qu'ils fondent leur Jérusalem céleste sur la destruction de la société telle qu'elle est, ou qu'ils élaborent une cité idéale débarrassée des scories des intempéries quotidiennes. Les utopistes, qui ont tant besoin de visualiser et de concrétiser leurs convictions, ont-ils, à l'échelle collective, un fonctionnement réifiant, obsessionnel ? Opérent-ils un "déplacement" objectivé sur une organisation sociale contraignante jusqu'à l'absurde, jusqu'à la mort de l'idée ?

En tout cas, ceux-là sont suivis : les utopistes parviennent à convaincre et à enthousiasmer ceux qui ne pensent pas, ou peu... Idées simples ou simplificatrices, répétitions et rituels suffisent à fasciner les faibles : "Plus bas est le niveau de conscience d'un groupe, plus grande est l'exaltation qui le meut" (Hassan Ibn Saba). En matière de société, le niveau de conscience est lié au niveau de vie, à la pauvreté et à l'exclusion collective. La pauvreté du "lumpen proletariat" de la fin du XIXe siècle, mal contenue par le paternalisme patronal, a fourni les troupes du communisme ; tout comme la densité démographique conjuguée à l'absence de budget public pousse actuellement au suicide collectif des Palestiniens. Si je prends le risque de citer ici des exemples si sensibles qu'ils déclenchent presque automatiquement des réactions projectives, c'est pour inviter le lecteur à débusquer le travail de l'utopie à l'œuvre tout autour de nous, et en nous. La misère "engendre à la fois le malaise matériel et la dégradation intellectuelle. Elle torture le peuple par la faim et elle l'abrutit par l'ignorance" (on ne s'étonnera pas, je pense, de voir Victor Hugo cité ici).

Les utopistes seraient-ils seulement des oiseaux de mauvais temps et de mauvais augure ? De mauvais temps car ils poussent sur le terreau de la misère ; de mauvais augure car les tentatives de réalisation des utopies ont toujours conduit à des catastrophes.

* * *

Il semble qu'il faille accorder un autre statut aux utopies et aux utopistes. Si une utopie a du succès, aussi irréalisables qu'en soient ses objectifs, si elle rassemble, à coups d'organisation, de slogans et de rituels, elle devient un équivalent de religion. C'est exactement ce que dénoncent ceux qui ne "croient" pas à la loi des marchés, à la loi du profit, au libéralisme économique, et qui ne se résolvent pas au "culte de l'internet" (pour reprendre le titre d'un livre récent). Si elle ne rassemble que quelques personnes, un groupe uni ­sur le modèle attaque/ fuite décrit par Bion­, il s'agit d'une formation sectaire, probablement comme les phalanstères saint-simoniens, ou les retours à la terre collectifs post-soixante-huitards. Mais si elle ne concerne qu'un individu, elle pose un intéressant problème clinique et psycho-pathologique : irréaliste comme un délire, grandiose souvent, l'utopie ne germe que dans un crâne avant d'en contaminer (?) d'autres. Est-ce alors un délire collectif, une foi en herbe, ou un postulat encore mal formulé ?

L'homme est ainsi fait qu'il ne peut s'empêcher de faire. Quels que soient l'immensité ou le vague, l'originalité ou la complexité de ses idées, de ses rêveries, il cherchera toujours à les mettre en images, en mots, puis en cases. Si à chaque jour suffit sa peine, chaque jour doit apporter sa pierre à l'édifice. Si le grand soir est pour demain matin, surtout veillons. Il faut immédiatement le mettre en chantier, le préparer jusqu'à ce lendemain provisoirement ou éternellement repoussé. Pour certains messianistes juifs, peu importe que le messie arrive dans une semaine, ou dans mille ans, ou à l'infini ; chaque jour, tant par son respect des rituels que par ses actions pour un monde meilleur, le juif prépare sa venue et c'est d'abord cela qui l'occupe. L'objectif est à l'horizon, même si celui-ci est noyé dans la brume. L'utopie court après son asymptote. Peu importe que celle ci soit, par définition, irréalisable. De toute façon, on ne peut le savoir qu'après ; de toute façon, on n'attendra pas la déception. Ce seront les suivants, les héritiers qui seront, peut-être, déçus, jetant alors l'héritage avec l'eau du bain. On mourra toujours avant d'atteindre le but : l'utopiste se prend pour Moïse.

Mais que de dégâts, que d'échecs, que d'amertume le long de la route. Comme si le rêve n'était moteur que pour être déçu. A l'exaltation succède la rancœur : "Post coïtae animal tristae." Il y a de l'exaltation amoureuse dans la quête utopique, mais on y est amoureux d'une étoile à des années-lumière, et même d'une étoile filante. D'abord, on se lance : "think it, do it", disent les américains. Cela donne Las Vegas et le réarmement moral : des caricatures. D'idée géniale et/ou généreuse, l'utopie devient système ; le système devient expérience ; l'expérience devient coercitive, elle sombre dans le ridicule, elle se dissout, elle implose. La démocratie devient tyrannie ; c'est une évolution quasi constante dans le monde qui nous entoure. Le groupe se rigidifie autour de ses élans devenus dogmes. Les individus y sont astreints, soumis. Jusqu'à ce que, intuitivement, le groupe ne commence à percevoir les limites de son expérience et que naisse en son sein un nouveau "messie" (Bion). A moins que les perspicaces ou les conservateurs de l'extérieur n'interrompent l'expérience avant terme. La révolution utopique qui n'avorte pas, meurt dès sa naissance.

Est-ce à dire que l'utopie ne peut être qu'un cauchemar ? C'est justement ce que je ne crois pas. Comme pour toute action scientifique, qui ne peut se réaliser et se reproduire que si elle est étayée sur une hypothèse, une théorie, un système de pensée, lui-même fondé sur un postulat, toute action sociale s'appuie sur une pensée politique fondée sur une utopie. Encore faut-il quelque peu préciser cette part, fondatrice, fondamentale, originelle, comme une expérience délirante primaire qui ne serait pas pathologique mais nécessaire.

* * *

Brusquement, au moment où on ne s'y attend pas, ou plus, l'idée surgit. Sans doute, comme toute idée exprimée, a-t-elle silencieusement mûri. Mais dès lors qu'elle est au jour, elle ne reste pas en l'état, ou plutôt ne laisse pas celui qui l'a émise semblable à lui-même. Comment dire : l'utopie n'est pas un axiome indémontrable. Peut-être peut-on considérer dieu comme un axiome, à partir duquel la (ou les) religion(s) se développerai(en)t en réseau ? L'axiome fonctionne comme une vérité ; le postulat comme une conviction à laquelle on choisit de croire parce qu'il porte un espoir. L'utopie, je l'ai annoncé dès le début, est un postulat qui, sur le plan social, motive et permet le débat, initie et favorise les expériences. Ce n'est pas le postulat qui est objet de débat ou d'expérience, mais uniquement ses conséquences ; alors que les conséquences d'un axiome coulent de source.

Pour éclairer, métaphoriser mon propos, plusieurs supports sont à ma disposition : le cas clinique ­et j'y suis réticent car, au plan individuel, il dénonce une personne ou bien il est trop déformé pour que le lecteur puisse le reconnaître ; sur le plan collectif, il déclencherait les passions idéologiques­ ou la Bible, le Livre ou les livres. J'aimerais tenter de mieux illustrer ce que je suggère en me servant du Jacob biblique (Genèse 25-36). Dès sa naissance, Jacob est préféré par sa mère Rébecca à son frère jumeau et aîné Esaü. La préférence ou l'injustice maternelle originaire est d'ailleurs alimentée par la voix divine : "le grand servira le petit" (G. 25-23). Élevé comme un petit dernier gâté, il profita indûment de la situation et s'y entendit vite à gruger ses proches. Pour pas grand-chose, il acheta le droit d'aînesse de son frère et prit sa place auprès de son père aveugle, avec la complicité active de sa mère. Plus tard, Esaü se maria avec deux jeunes femmes hittites qui ne s'entendirent pas, personne ne s'en étonnera, avec leurs beaux-parents, en particulier Rébecca leur belle-mère. Du coup, celle-ci profita de la fuite de Jacob qui voulait se soustraire à la colère (et à la jalousie) de son frère aîné pour l'inciter à épouser des filles de la famille, en l'occurrence celles de son propre frère Laban. Mieux valait des cousines germaines que des "étrangères". Il épousera successivement Léa l'aînée, et Rachel, la cadette, celle qu'il avait choisie. Décidément, beaucoup de choses tournent, dans cette histoire, autour des doubles, des deux faces d'une même personnalité, des rivalités intérieures. Voici alors que dieu se manifeste derechef et que, avant d'envoyer un ange (celui-là même qui nous intéresse au titre de l'utopie), il envoie une idée, un songe (G. 28-10, 16) : "La terre..., je te la donnerai", et "Ta descendance sera pareille à la poussière de la terre". C'est donc la descendance qui sera la terre, constituée de poussières multiples, comme l'homme n'est que poussière ("dust is dust"). Cette myriade d'hommes fera la Société, davantage que le groupe ou la tribu. Mais, en attendant la réalisation ou la clarification du songe, Jacob vit comme il a grandi. Il s'installe et fait sa fortune matérielle et, ce faisant, doit s'enfuir devant la jalousie et l'ire des fils de Laban, ses cousins et beaux-frères, après avoir fui son frère Esaü. Mais c'est alors dieu lui-même qui joue les mères juives et protège Jacob en enjoignant à Laban de laisser faire (31, 24).

Après un certain nombre de péripéties, et un quart de siècle pendant lequel il a fondé une famille nombreuse, fait fortune, et rendu grâce à son dieu, Jacob rentre enfin au pays et va retrouver sa famille. Malgré son succès social et matériel, il n'est pas très fier de lui, et prête à Esaü, resté sur place, des sentiments hostiles encore vifs. Aussi ne se précipite-t-il pas (G. 32, 8). Il envoie ses troupeaux, ses serviteurs et sa famille en avant, et prépare des dons échelonnés pour son frère. Et surtout, le retour étant en marche, il reste seul.

Un homme, un ange (Oz), une émanation de dieu, une idée lutte avec lui toute la nuit, et Jacob est blessé à la hanche : il restera boiteux. Ainsi, après ce combat sans vainqueur ni vaincu, sans témoin, ce combat intime et personnel, non seulement il ne marchera plus jamais droit ; mais il va changer de nom. De Jacob, il devient Israël. En effet, s'il n'y a eu aucun vainqueur concret (sauf un blessé, Jacob), il est dit : "Tu as lutté avec dieu et avec les hommes, et tu l'as emporté" (G. 32-29). Et ce qui compte ici, c'est que les combats menés avec les hommes l'ont été avec les armes de l'esprit plutôt que par la force et les armes (cf. les épisodes avec son frère et Laban), et que le combat avec dieu, avec l'idée, avec l'esprit, se solde par une marque indélébile dans sa chair. C'est là tout le travail de l'utopie. Dépasser, sur le plan social qui est la terre d'élection des utopies, un conflit apparemment social, sociétal, en arriver à un conflit interne fondé sur un acte de foi (au sens que lui donne Bion), et en apporter témoignage aux hommes, aux autres, rivaux, descendants, voisins, pour qu'ils en fassent quelque chose qui marque, voire fondent une société. Il y a, dans le travail de l'utopie, un conflit résolu et une transmission, pour ordre, pour usage éventuel à d'autres. Le travail de l'utopie est forcément un travail de transmission horizontal vis-à-vis d'autres hommes, et vertical, transgénérationnel.

Et l'erreur, constante et mégalomane, est de vouloir tout faire tout seul, de vouloir ou de croire pouvoir réaliser le rêve utopique "de son vivant". Ce rêve ne peut, ne doit pas mourir, il ne peut qu'être travaillé pour qu'il en sorte une foi, une idéologie, un "parti". D'autres militeront et négocieront pour que l'idée prenne corps. En bref, l'utopie tue dès qu'on veut la voir vivre. Elle s'incarne dès qu'elle laisse, qu'elle ne laisse qu'une cicatrice visible, transmissible, point de faiblesse et de force comme un cal après une fracture.

* * *

Bien que tout cela ait l'air d'une méditation sur ou autour de l'Utopie, je ne perds de vue à aucun moment mon propos, qui doit me ramener au travail de l'utopie à l'œuvre chez les psychiatres. Car les psychiatres sont désormais un groupe, une sorte de micro-société remuée et animée par des utopies partielles, par des mini-utopies. Au risque de déplaire, ou de sembler provocateur, j'aimerais en débusquer quelques-unes. Mais, dès qu'il s'agit d'utopie, on touche aux convictions et aux doutes fondamentaux qui les accompagnent quand on parle de postulat et non d'axiome. On tombe donc à pieds joints dans le domaine des passions, là où la raison s'égare alors même qu'il s'agit d'y trouver son chemin, son cheminement. Là où il y a utopie, il ne peut y avoir consensus, mais échanges, négociation ou contrainte. Je choisis, bien évidemment, les deux premiers termes.

  1. Faut-il encore parler de la période antipsychiatrique ? Nul doute que, derrière les imprécations contre la psychiatrie institutionnelle à la Thomas Szasz, et contre la famille traditionnelle ou traditionaliste à la Laing et Cooper, il y eut à la fois des intentions généreuses et un souci de réforme de la société en fonction d'une vision utopique ("rousseauiste") de l'homme. Mais il a bien fallu se rendre compte rapidement que les critiques passionnées non seulement faisaient long feu mais poussaient au contraire les institutions traditionnelles à se rigidifier. Les quelques essais d'institutions fondées sur les principes, postulats devenus dogmes, se révélèrent vite eux-mêmes "terroristes", donc désinsérants et aliénants. On a pu constater la même dérive, le même échec, la même pathogénie dans des institutions scolaires de la même veine. Il n'empêche que cette utopie d'un homme naturellement bon quand son environnement l'est (c'est, d'ailleurs sans doute une double utopie : sur la nature de l'homme et les qualités de la société, véritable amande philippine dans sa coque sectaire), a laissé des traces et permis des avancées notables pour les psychiatres :
    • celle, malheureusement éternelle et toujours à refaire, qui VEUT considérer le malade uniquement comme une personne partiellement et momentanément malheureuse (ou dys-heureuse ; il serait intéressant, par rapport à l'utopie et aux revendications sociales, d'introduire le concept de dys-bonheur en tant que perte ou absence d'un bonheur qu'on aurait pu avoir, dont on aurait pu jouir) ;
    • l'idée que la famille, l'entourage, l'équipe soignante sont sinon co-responsables, à tout le moins parties prenantes dans l'état immédiat et dans l'avenir du malade. Ces groupes et les personnes dont ils sont constitués ne peuvent qu'être impliqués personnellement et collectivement dans le traitement. Et, s'ils n'en sont pas persuadés, il faut impérativement les amener à en prendre conscience. Bien sûr, cela ne peut se faire par le biais si tentant de la dénonciation ­ qui met le dénonciateur hors jeu ­ mais par celui de la négociation interpersonnelle.
  2. Les retombées de l'utopie de la psychothérapie institutionnelle sont désormais entrées dans le domaine de la technique appliquée :
    • l'utopie de base est, me semble-t-il, assez proche de la précédente : tout est dans la relation interhumaine, et chaque partie ­ chaque individu ­ voit sa partition reprise par l'ensemble, le collectif, l'institution. Là encore, la générosité, une vision de l'homme en symbiose avec son milieu, une vision du milieu comme un assemblage d'individus, un simple amplificateur de leurs affects et de leur fantasmes inconscients ;
    • et, là encore, l'universalité de l'idée a conduit certains à croire que les institutions fondées sur ces principes allaient résoudre (presque) tous les problèmes de la psychiatrie et, en particulier, la délicate prise en charge des malades psychotiques ;
    • on se rend compte qu'il n'en est rien mais que, pourtant, si ces idées n'en sont pas la base, en tout cas elles ont permis la réflexion et les inflexions techniques qui conduisent aux prises en charge sociales au long cours, qu'elles soient nommées réhabilitation ou travail en réseau.
  3. Je sens bien que je vais réveiller les passions en évoquant maintenant l'utopie du psychanalysme triomphant. Sous la pression de l'enthousiasme de thuriféraires confiants, quand bien même ils restaient à l'écart des pathologies les plus spectaculaires ou les plus lourdes, on a pu parler et agir sans rire du traitement et de la guérison par la psychanalyse, des institutions psychanalytiques, etc. La psychothérapie psychanalytique appliquée en "s'autorisant de soi-même", le désir de soulager et de soigner confondu avec le souhait de toute-puissance, ont conduit quelques patients à la catastrophe et des soignants à perdre le sens des réalités jusqu'à préférer l'analyse de leurs fantasmes à la compréhension de ceux de leurs patients. Je ne doute pas que ce fut là, pour certains, une expérience analytique fort riche et formatrice. Mais je suis trop impliqué dans la défense, la promotion et la définition de la place, fondamentale (au même titre qu'on parle des sciences fondamentales en médecine, dans la psychiatrie), pour ne pas voir ce qu'une application directe, un passage à l'acte de cette utopie motrice peut avoir de dangereux, voire de meurtrier. Mais cet excès fidèle (au sens de qui a la FOI) a, de fait, permis à ceux-là mêmes qui faisaient fonction de décrier la psychanalyse comme une (ou des) secte(s), de revenir peu à peu sur leur propos et de mettre de l'eau dans leur vin, échappant ainsi à leur ivresse "anti". Cela a permis sous le masque transparent de la relation soignante de réinvestir, comme je le disais sous une autre forme un peu plus haut, le transfert et le contre-transfert comme supports ou axes du soin et du traitement. Cela a permis aussi aux psychanalystes de s'approprier des méthodes de recherche et de réflexion validées par ailleurs.
  4. La dérive comportementaliste me paraît aussi receler une autre utopie, encore plus toxique dans ses applications directes : celle d'un homme-machine que l'on pourrait réduire à quelques règles de fonctionnement accessibles. Prendre le discours au pied de la lettre ou prendre le comportement en tant que tel me parait réanimer tout droit la fiction, la vision mécanique d'un homme réduit à ses apparences. On a vu les résultats de ce qui s'appelait au temps de Falret le traitement moral ; on voit les implications robotisantes, voire relayant les théories fumeuses de Lyssenko dans le comportementalisme échevelé de quelques collègues. Et pourtant, ce comportementalisme peut remettre à l'ordre du jour une clinique d'observation (voir ce qu'en font Daniel Stern et Selma Freiberg), une clinique qui ne céderait pas aux mirages de l'observation indirecte par des méthodes paracliniques plus ou moins au point.
  5. Par contre, je ne dirai rien, quitte à étonner les lecteurs, sur le biologisme débridé parce que celui-là ne me paraît pas reposer sur une utopie mais sur une conviction, sur un axiome dont il n'y a effectivement rien à dire, et sans doute pas grand-chose à tirer.

Sans doute faudrait-il ajouter, en quelques mots, en quelques lignes, une conclusion. Mais ce serait "fermer" un processus en cours, ce serait figer l'utopie au détriment du travail de l'utopie ; ce serait clore ce que les réflexions du début tentaient d'ouvrir. Puisse l'ensemble de la Revue et les réactions des lecteurs faire mûrir les fruits de l'utopie, dont les racines sont enfouies depuis longtemps.

S-D. K.

L'ange de l'utopie :
A partir de réflexions sur le travail de l'utopie, considérée comme un postulat social dont la fonction essentielle serait de permettre des modélisations et des expériences sociales, toutes partielles, insuffisantes à rendre compte du tout, l'auteur montre la place de l'utopie dans le travail et l'évoluti
on de la psychiatrie.

El ángel de la utopía :
A partir de algunas reflexiones sobre el trabajo de la utopía, considerada como un postulado social cuya función esencial sería la de permitir la creación de modelos y la realización de experiencias, siempre parciales e insuficientes para dar cuenta del todo, el autor señala el lugar de la utopía en el trabajo y la evolución de la psiquiatría.

The angel of utopia :
Beginning with reflections concerning the work about utopia, which is considered to be a social postulate whose essential function could be to allow modelizations and experiments, all of which are partial and insufficient to take everything into account, the author demonstrates the place of utopia in the work and evolution of psychiatry.

 

 

 

 

 

 

 

 

La mondialisation selon Georges Kien(1)

Roger GENTIS

(psychiatre, psychanalyste, "Le Voûtes", Bizac, 30420 Calvisson)

Elle est retrouvée. Quoi ? L'humanité...

Qu'on se rassure : ceci n'est pas un slogan humanitaire ­ ça pencherait plutôt vers un anti-humanisme. Mais je préfère citer, brut de décoffrage : " L'humanité " existait en tant que masse, bien longtemps avant d'avoir été érigée et édulcorée en concept. Tel un animal puissant, sauvage, ardent, gonflé de sang, elle s'agite tout au fond de nous-mêmes, bien plus profondément que les Mères. En dépit de son âge, c'est le plus jeune de tous les animaux, la création essentielle de la terre, son but et son avenir ".

Cet animal puissant, sauvage, ardent, le Dr Georges Kien en a fait la connaissance en chair et en os, incarnation métonymique de la masse en quelque sorte, quelques pages auparavant ­ c'est même cette rencontre qui lui a fait effectuer dans sa carrière ce qu'on appelle une transposition vers le haut : de gynécologue, il est devenu psychiatre. Cet animal gonflé de sang et de vie, qu'on anémierait à l'ériger en concept, c'est un fou de génie qu'on nous présente d'emblée comme simiesque, un hominien plus qu'un homme, un être primitif assurément et sans doute assez poilu : "Soudain la porte s'ouvrit sans bruit. Un gorille habillé fit un pas en avant, allongea ses grands bras, les posa sur l'épaule du médecin et le salua dans une langue étrangère." "Il ne fit pas attention à la femme", précise l'auteur (la femme qui introduit en somme le gynécologue à la psychiatrie) ; cette marque d'inattention a son importance. Quoi qu'il en soit, nous rencontrons ici, annoncé comme fou, un primitif, qui un peu plus loin pleure comme un enfant : fou ­ enfant ­ primitif, triple collusion idéologique qui, comme on le sait, a constitué un moteur important en divers domaines de notre culture, en particulier sur la scène artistique.

Je pense évidemment ici, entre autres, à Jean Dubuffet et à son élaboration de la notion d'Art Brut qu'il a si puissamment promue sur la scène culturelle. Il y a chez Dubuffet une valorisation, pour ne pas dire une exaltation, de la folie très proche de celle à laquelle s'était livré Elias Canetti au début des années trente. On trouve par exemple chez Canetti cette idée que "la culture est une ligne de défense...". De défense contre nos potentialités de création, dira et répétera à satiété Dubuffet : asphyxiante culture (c'est le titre d'un de ses pamphlets retentissants(2)), elle nous pompe l'air, elle stérilise l'invention. "De défense de l'individu, écrit Canetti, contre la masse agissant en lui." Canetti semble en l'occurrence aller plus loin que Jean Dubuffet, mais le rapprochement pose une question simple : si défense culturelle il y a, ne serait-ce pas que le moteur de la création, c'est ce que Canetti nomme la masse, qui agit en l'individu et le nie, ou le menace tout uniment de destruction ? Formulé autrement, "l'individu" ne devrait-il pas s'effacer devant sa création, lui laisser le champ libre ? Question qui me semble depuis des lustres posée avec insistance sur la scène artistique, sans apparemment qu'on lui ait encore trouvé de réponse décisive, mais peut-être ce malaise même est-il, d'une certaine façon, créatif...

On trouve aussi chez Dubuffet une vectorisation affirmée de la création artistique : l'inspiration ne vient pas du ciel. "Une œuvre d'art n'a d'intérêt, écrit-il, qu'à la condition qu'elle soit une projection très immédiate et directe de ce qui se passe dans les profondeurs d'un être..." Pour Canetti, nous l'avons vu, c'est "l'humanité" elle-même, en tant que masse, "qui s'agite tout au fond de nous-mêmes, bien plus profondément que les Mères".

Je m'attarderai un peu dans ces profondeurs abyssales. Les Mères auxquelles fait ici allusion Canetti, parce qu'il écrit en allemand et que tout allemand qui sait lire, je suppose, doit savoir de qui il s'agit, ­ les Mères en question, donc, ce sont évidemment celles dont parle Méphistophélès dans le Second Faust de Goethe ­ les mêmes auxquelles Freud fait aussi allusion, parce qu'il s'adresse à un correspondant de même culture, en 1932, dans une lettre à Stephan Zweig : il y raconte comment Josef Breuer, croyant avoir guéri Anna O., avait littéralement pris la fuite lorsqu'elle s'était présentée... enceinte de lui, disait-elle. "Il avait en main à ce moment-là, écrit Freud, la clé qui nous aurait ouvert la porte des Mères, mais il l'a laissée tomber." Freud, lui, a eu le courage d'ouvrir cette porte, c'est ce qu'il laisse entendre ­ un courage quasi surhumain que Méphistophélès tente d'insuffler à Faust, qui frissonne devant ce qu'il pressent comme "le meilleur de l'homme... le grand, le monstrueux" ! Le meilleur de l'homme, ce qui fait sa grandeur, serait-ce ce qu'il y a en l'homme d'inhumain ? Canetti, avec son histoire de gorille, n'est pas loin de nous le suggérer.

Freud, lui, en 1932, se vante en somme implicitement de s'être aventuré, le premier sans doute, en cette contrée déboussolée où doit régner quelque chose du processus primaire puisque ­selon Goeth­ dans une durée étale d'éternité, les formes ne cessent de s'y métamorphoser à l'infini, monde d'"images sans compte" dont on ne peut dire si on y descend ou si on y monte ­c'est tout un. Soulignons ce tout un, que Goethe met dans la bouche de Méphistophélès : monde proprement diabolique donc, en ce sens où le diabolique s'emploie à subvertir le symbolique ­monde en quelque sorte indivis, on pourrait peut-être dire incréé­ monde en tout cas d'avant le Verbe.

Monde d'une telle profondeur qu'on ne sait si l'on y descend ou si l'on y monte... Je crois me souvenir que Freud, encore lui, dans ses intrépides explorations, n'avait pas manqué de situer à l'origine ce point de fuite du langage où semblent s'abolir les oppositions : dans un court article de 1910, il invoque les travaux d'un linguiste dont le nom même évoque l'enfance de l'humanité ­il se nomme Abel­ sur Le sens opposé des mots originaires, c'est le titre de l'article de Freud comme de la brochure d'Abel, publiée en 1884. C'est ainsi, relève-t-il entre autres, que le latin altus signifie à la fois haut et profond. Certes, on ne saurait historiser les Mères de Goethe, les épingler, Elles qui se métamorphosent à l'infini, dans la contingence datée, archivée, d'une époque, d'une langue, d'une culture ­ on ne saurait en faire des mères latines. Aussi faut-il postuler derrière altus une racine indo-européenne ("indo-germanique", comme dit Abel) plus originaire, plus primitive, une racine virtuelle, non attestée, littéralement préhistorique. Je me demande d'ailleurs, en ce point de ma dérive dans les profondeurs, si essayer de penser l'origine ne renvoie pas immanquablement à un plus originaire encore, à un pré ou anté-originaire. Corollairement, on peut se demander, mais c'est peut-être une idiotie, si à l'origine de la pensée il n'y aurait pas un impensable. Ce que Wittgenstein appelait, si j'ai bien compris, l'élément mystique. Et il ajoutait : "Ce dont on ne peut parler, il faut le taire." Mais Wittgenstein, après tout, a bien continué à écrire.

Heureusement d'ailleurs, il y a Lacan. Dans son Séminaire du 25 janvier 1956, il fait observer, à la suite de Benveniste, qu'"il n'est pas question, dans un système signifiant, qu'il y ait des mots qui désignent à la fois deux choses contraires. Les mots sont justement faits pour distinguer les choses. Là où il existe des mots, ils sont forcément faits par couples d'opposition..." Il n'empêche que ça faisait drôlement gamberger Freud, qu'un romain de série, tout ce qu'il y a d'ordinaire, puisse sans entraînement particulier monter et descendre d'un même mouvement, par le seul moyen de sa langue (Benveniste lui casse la baraque à peu de frais : si le latin appelait altus un puits profond, dit-il, c'est tout simplement parce que, pour lui, c'est du fond du puits que ça partait...). Ouf, merci Benveniste, merci Lacan.

Pour nous qui avons en effet, hélas, les pieds sur terre, et sommes pour la plupart pesamment soumis à la gravitation, il est difficile de s'imaginer monter dans les profondeurs. C'est donc vers le bas que se porte notre regard, sans trop y penser, lorsque Goethe nous parle des figures maternelles, ou matricielles, qui s'affairent au tréfonds de l'être. Il est alors assez déconcertant que nous considérions par ailleurs nos ancêtres comme nos ascendants et que, lorsque nous dressons notre arbre généalogique, nous projetions volontiers nos racines dans le ciel. Figuration darwinienne pourrait-on dire, s'il est vrai que Darwin prétendait que l'homme descend du singe. Canetti se livre dès lors à un véritable renversement de la perspective darwinienne en faisant de son gorille l'avenir de l'homme... Darwin nous avait mis la tête en bas comme dans les tableaux de Baselitz, et Canetti nous remettrait dans le bon sens avec son histoire de fous...

Renversement qui, vous allez voir, va faire de Georges Kien un psychiatre. Sous ses yeux, voici que le gorille se jette passionnément à terre, sur la terre, et les réactions de sa "secrétaire" ne laissent aucun doute sur la façon dont il faut interpréter cette scène : "Elle était jalouse, dit-elle, si jalouse ! A eux deux, ils relevèrent le gorille. A peine fut-il assis qu'il se mit à raconter les expériences qu'il avait faites par terre. A quelques mots puissants lancés comme des racines d'arbre fraîchement arrachées, Georges (c'est moi qui ajoute : Georges, ça doit vouloir dire le laboureur, celui qui besogne la terre) ­ Georges devina une mythique histoire d'amour qui l'ébranla et le fit douter de lui-même jusqu'au tréfonds de son être. Il se vit, misérable fourmi à côté d'un homme. Il se demanda comment il pouvait comprendre ce qui venait de profondeurs situées à mille lieues plus bas qu'il n'avait jamais osé descendre..." On se demande comment on pourrait comprendre ce qui vient de profondeurs situées à mille lieues plus bas que Freud n'a jamais osé s'aventurer, de cette masse apparemment quelque peu incestueuse qui "s'agite tout au fond de nous-mêmes", à mille lieues sous les Mères...

Il n'y a pas à sourire des prétentions d'Elias Canetti, ce jeune homme de 25 ans qui, au seuil des années trente, renverse avec tant d'aplomb Freud, Darwin et quelques autres ­ avec il est vrai une petite aide, inavouée, peut-être inconsciente, de Jung, il me semble. Ses perspectives visionnaires buttent sur des échecs, et l'œuvre de l'écrivain, du poète comme il disait, n'est en grande partie que l'histoire de ses déceptions ­ mais bien sûr c'est là ce qui nous instruit, ou devrait nous instruire. Échec en tout cas que la folie, et c'est de cet échec que s'instruit le psychiatre Georges Kien : "Georges ne tirait vanité que d'une découverte et c'était celle-ci : le rôle de la masse dans l'histoire et dans la vie de l'individu, son influence sur certaines manifestations de l'esprit. Il avait réussi à le prouver chez certains de ses malades. Un nombre incalculable de gens deviennent fous parce que la masse en eux est particulièrement puissante et ne trouve pas à se satisfaire. Il ne voyait pas d'autre explication à lui-même et à son activité."

Échec de la folie, échec de la psychiatrie : Georges ne guérira pas son frère Peter, qui, dans le roman intitulé en français Auto-da-fé, finit par brûler avec ses puissantes défenses culturelles, dans l'incendie de sa bibliothèque. Car, si l'auteur ne nous livre pas entièrement ce qu'on peut rencontrer outreMères, il nous donne quelque aperçu de l'origine et de son paradis perdu, qui n'a apparemment rien d'une quelconque félicité matricielle. Aperçu en quelque sorte diplopique (le roman s'appelle en allemand Die Blendung, l'aveuglement) : si l'histoire de Peter Kien était, suivant l'auteur lui-même, celle d'un cas de paranoïa, il faut attendre l'entrée en scène, à la fin du roman, de son double hystérique, Georges, son psychiatre de frère, pour que soit entrevu le mythe qu'illustre le roman. Car il ne faut pas oublier que Die Blendung est ce qui reste par réduction, pour ne pas dire par assassinat, de cette vaste Comédie humaine de la folie qu'avait initialement conçue l'auteur dans une grande exaltation mégalomaniaque ­ œuvre où huit personnages bien définis, bien individualisés, huit monuments de folie et d'humanité aussi inoubliables que Don Quichotte, anticipait le jeune écrivain, se retrouvaient au terme de huit romans substantiels dans l'asile d'aliénés du Steinhof. "Je projetais de les y faire parler en conclusion, raconte-t-il dans son autobiographie(3). Dans leur isolement, ils trouveraient des phrases les uns pour les autres et ces phrases, dans leur singularité, auraient une signification immense"... Die Blendung, avant de s'appeler Auto-da-fé, avait été intitulé, dans la traduction française, La Tour de Babel.

De ces huit personnages en lesquels l'auteur, de son propre aveu, s'était divisé, deux auront la vie sauve : l'Homme aux livres, le sinologue Peter Kien, voué à disparaître avec sa bibliothèque quasi babélienne ­ et l'Acteur, son frère Georges, le psychiatre qui a fait de sa clinique parisienne un véritable théâtre de la folie. "Trois fois par jour, au cours de sa visite des salles, des ovations lui étaient faites... Les malades étaient son public... D'innombrables rôles étaient devenus partie de lui-même..." On pense bien sûr à la Salpétrière, à Charcot ­mais là aussi, c'est comme si l'image était inversée­ ce sont les malades qui applaudissent et le Maître qui se donne en spectacle. Image inversée sans doute, mais plus vraie peut-être que celle qu'on regarde d'habitude dans le bon sens...

Grand, fort, ardent, sûr de lui, ­ainsi nous est présenté le gynécologue (il n'est pas encore psychiatre) Georges Kien : dans ses traits, il y avait un peu de cette douceur dont les femmes ont besoin pour se sentir en confiance avec un homme. Ceux qui le voyaient le comparaient à l'Adam de Michel-Ange..." Qu'aurait pensé mon dieu Michel-Ange, lorsque d'un pinceau amoureux il peignait au plafond de la Sixtine ce superbe athlète tout juste éveillé à la vie ­ qu'aurait pensé le peintre si on lui avait dit qu'un jour on pourrait voir dans son Adam, à peine né, un homme à femmes et un futur gynécologue ? C'est qu'il y a aussi au plafond de la Sixtine, entre la Création d'Adam et l'Expulsion du Paradis Terrestre, une autre scène "de plus petit format", précise Peter Kien qui s'ouvre à son frère de ce qu'on pourrait appeler son système paranoïaque : on y voit "Eve tirée de la côte d'Adam..., cet événement qui du meilleur des mondes à peine commencé, a fait le pire des mondes..." Le commentaire passionné que fait Peter Kien de cet " événement " reflète évidemment la misogynie de son auteur et son infortune conjugale ­ mais le psychiatre s'abuse en le réduisant à cette lecture psychologisante : c'est véritablement au plan le plus universel, au plan et au temps du mythe et non de l'histoire personnelle, qu'il faut le considérer. A ce niveau-là, ce qui importe, c'est qu'"un seul devient deux. Que de misères pour tout l'avenir !" Tels sont les mots par lesquels Peter, le paranoïaque, conclut son discours.

J'arrête là mes citations. Elles pourraient montrer que l'Adam originel de Peter Kien n'est pas bâti comme l'androgyne d'Aristophane, cette boulasse enfant de la lune, qui se déplace en faisant la roue ­il est bien le bel athlète viril un peu alangui si complaisamment brossé par Michel-Ange­ et s'il vient à se diviser ce n'est pas en deux moitiés, par scissiparité, mais en extériorisant ce qu'on appellerait volontiers sa part féminine si le professeur Kien n'y voyait en fait une fantaisie, l'objet d'un désir passager, un caprice d'Adam que Dieu ne fait qu'exaucer par "indulgence dédaigneuse" envers sa créature : sa bienveillance s'est épuisée avec la création d'Adam. Eve est venue au monde parce que ce grand benêt d'Adam rêvait d'une meuf et que Dieu s'en foutait un max ­voici enfin éclairci, par voie de connaissance paranoïaque, un épisode de la Genèse qui avait déjà fait couler beaucoup d'encre. Non, il n'y a pas de complémentarité des sexes, il n'y a pas de complétude possible entre les deux moitiés de l'humanité­ mais la femme continue à hanter l'homme et son rêve de complétude : pour Peter Kien, Georges a quelque chose de féminin (qui doit plaire aux femmes) et, en toute empathie hystérique, celui-ci, le psychiatre, l'Acteur, déclare à son paranoïaque de frère : "Si nous pouvions nous fondre en un seul homme, toi et moi, il naîtrait un homme spirituellement complet." Tout cet épilogue du roman de Canetti est traversé par le scandale de la dualité qui résiste à se résoudre en Un...

Relire ce chapitre d'Auto-da-fé m'a rappelé d'autres lectures, anciennes car les livres en question sont de ceux qu'on m'a piqués un jour ou l'autre ; j'en parle donc de mémoire et sans avoir pu vérifier dans le texte. Deux livres assez captivants dans mon souvenir, celui de Wilhelm Fraenger sur Jérôme Bosch(4) et le commentaire qu'en faisait son traducteur, Roger Lewinter, dans un petit ouvrage sur Groddeck(5). Le Jardin des délices, nous y revoilà ­ Le Jardin des délices de Jérôme Bosch, donc, qui doit se trouver au Prado, ce triptyque énigmatique fait en quelque sorte passer en contrebande, selon Fraenger, dont la thèse a été très contestée mais peu importe ici, ­ ce tableau ferait passer en contrebande la doctrine ésotérique d'une secte adamite comme il y en avait quelques-unes à l'époque. Si je me souviens bien, il n'y avait pas pour les adamites de péché originel puisqu'ils se situaient en somme avant Eve, au temps où Adam était encore célibataire. Or Canetti, à la fin de son autobiographie(6), qui se termine avec la mort de sa mère, se laisse aller à une envolée dionysiaque ­ un délire divin, écrit-il : "Celui qui nous envoya le serpent, le tentateur, le rappelle. La mesure du châtiment est comble. L'arbre de vie est à vous. Vous n'êtes plus condamnés à mourir..." Ce n'est plus Peter Kien qui parle, ni son frère Georges ­ c'est Elias Canetti lui-même qui l'écrit, qui le proclame : il incarne ici, au chevet de sa mère qui vient de mourir, un autre des huit personnages en lesquels il s'était jadis divisé, L'Ennemi de la mort. En ce début du XVIe siècle ­ je dis ce qui me passe par la tête ­ peut-être eût-il fait du nudisme avec les Frères du Libre Esprit...

Dieu, qui parle ici par la plume de Canetti, semble en effet avoir retrouvé enfin sa bienveillance envers le genre humain (il y aura fallu la mort de la mère, mais tout compte fait, ce n'est pas cher payé ­ et d'ailleurs de quelle mère s'agit-il ? L'histoire est ici en porte-à-faux sur le mythe, où le petit Dionysos n'est pas né d'une côte, mais d'une cuisse de Zeus...). Mais je m'égare dans mes digressions, j'en étais à Adam et aux adamites. Car, si je me souviens bien de ce que disait Fraenger du Jardin des délices, on y voit Adam et Eve, vêtus d'innocence, unis par un dieu christique, un dieu juvénile, sûrement pas une figure paternelle, dans une espèce de mariage mystique ou de transmutation alchimique où ce ne serait pas le couple en tant que tel qui constituerait une unité "supérieure", mais où chacun, homme ou femme, réintégrerait, réincorporerait l'autre sexe, son autre sexe, pour retrouver l'unité, la complétude adamique. Si j'osais risquer un anachronisme, car s'il est attesté dès le XIVe siècle, nous dit Alain Rey, ce n'est qu'au XVIIe qu'individu désignera un membre de l'espèce humaine, je dirais que, dans la tradition judéo-chrétienne, il faut revenir à Adam, à l'Adam d'avant Eve, pour se retrouver non divisé, indivis : l'individu préexisterait à la masse, telle est en somme la perspective qu'oppose Peter, le paranoïaque, à celle de Georges, l'hystérique, le psychiatre.

Il y avait des moyens pour retrouver cette indivision, pour réincorporer son autre sexe... D'où en tenaient-ils l'enseignement ? L'avaient-ils inventé par eux-mêmes ? Je ne sais si les historiens peuvent répondre à cette question ­ on dit que l'adamisme charriait un vieux fonds gnostique... Toujours est-il que le coïtus reservatus, que pratiquaient semble-t-il les adamites pour transcender la sexuation, était connu, en tant qu'ascèse sexuelle, aussi bien en Chine, dans la mouvance taoïste, dès les premiers siècles de notre ère, qu'un peu plus tard des adeptes du tantrisme qui empruntaient ce qu'on appelle la voie de la main gauche, qu'on doit pouvoir résumer comme une ascèse de l'excès par opposition à celle de la main droite fondée sur le dépouillement et l'effacement. Taoïstes et tantristes, s'ils pratiquent la même ascèse sexuelle que nos adamites, c'est bien sûr dans une autre Weltanschauung et avec d'autres représentations physiologiques ­ mais le projet reste le même : il s'agit de dépasser la sexuation, la sexion comme disait Lewinter (ou peut-être Groddeck lui-même, je ne sais plus bien ?) et d'accéder à une indifférenciation où nous, occidentaux dans le sillage biblique, verrions volontiers des retrouvailles avec une complétude, une plénitude originelles, alors que nos cousins orientaux y verraient plus volontiers une difficile conquête de la vacuité, du Vide... (Je me réfère pour ces hâtives considérations à l'ouvrage classique de Robert Van Gulik(7). Pour en arriver toutefois à cette interrogation : si Abel, si Freud gambergeaient sur l'indistinction originelle des mots opposés, ne peut-on rêver aussi d'un point mystique où plein et vide, masculin et féminin, haut et bas, et d'une façon générale toutes les oppositions langagières qui nous permettent de penser le monde et de le mettre à mal, ­toutes ces oppositions viendraient à s'abolir ici, en un lieu impensable, dans ce qu'on ne peut distinguer que comme indistinct et nommer qu'innommable­ ce qui exige de se référer au distinct et au déjà nommé, on ne voit pas comment en sortir, et comme dit un proverbe qu'aimait citer Horace Torrubia : de quelque côté que tu te tournes, tu as toujours ton cul derrière toi. Ce que d'aucuns traduisent de façon moins parlante, à mon goût, par : il n'y a pas de métalangage.

A force de tourner autour, vais-je finir par en parler, de l'Utopie ? Eh bien nous n'en sommes pas loin, peut-être y sommes-nous déjà, mais c'est difficile à dire, l'Utopie étant par définition, si je suis bien informé, un non-lieu, ce qui laisse penser qu'elle serait partout et nulle part : L'Empire de l'Un, ainsi a-t-on pu nommer l'Utopie, et accéder au Royaume millénaire des adamites et de Wilhelm Fraenger, que cette histoire devait pas mal travailler lui aussi, ce serait bien retrouver une unité, une complétude supposées perdues ­à ceci près qu'aucun de nous ne les a jamais connues car elles nous précèdent et nous transcendent infiniment. "L'humanité existait en tant que masse, pense le Dr Kien, bien longtemps avant d'avoir été érigée et édulcorée en concept. Tel un animal puissant, sauvage, ardent, gonflé de sang, elle s'agite tout au fond de nous-mêmes, bien plus profondément que les Mères. En dépit de son âge, c'est le plus jeune de tous les animaux, la création essentielle de la terre, son but et son avenir. Nous ne savons rien d'elle, nous vivons comme des individus supposés... Dans notre souvenir, nous ne concevons pas que nous avons été un jour aussi nombreux, aussi grands, aussi un. "Maladie", déclare ici quelqu'un qui est atteint de raison... Pendant ce temps, la masse se prépare à un nouvel assaut. Un jour, elle ne s'écroulera plus, d'abord dans un pays peut-être ; de là, elle se propagera partout jusqu'à ce que nul ne puisse douter d'elle parce qu'il n'y aura plus ni moi, ni toi, ni lui, il n'y aura plus qu'elle : la masse."

Elle est retrouvée. Quoi ? L'humanité... Ces lignes enflammées ont été écrites à Vienne, en 1931, par un jeune juif de 25 ans, au bord de la folie.

Mais nous changeons maintenant de décor, en restant à Paris où le Dr Georges Kien dirigeait sa célèbre clinique. Nous voici à l'Hôtel-Dieu où exerce un de ses collègues, le Dr Henri Grivois. Psychiatre des urgences, le Dr Grivois a pu dans ces conditions très particulières d'exercice rencontrer de nombreux psychotiques plus ou moins avancés dans leur carrière ­ dont beaucoup, et c'est bien sûr ce qui fait l'intérêt de ses observations, viennent juste de faire l'expérience de la psychose, on peut parler chez eux de psychose à l'état naissant. Naître à la folie, ainsi s'intitule son avant-dernier livre(8).

Or, nous dit celui-ci, l'entrée dans la psychose se fait toujours de la même façon, par la même dramatique expérience vécue, la même Erlebnis ­ il s'agit en quelque sorte d'une constante anthropologique. L'auteur fait appel à la notion de concernement, qu'il dit avoir empruntée à Jean Starobinski, lequel, dans son livre sur Jean-Jacques Rousseau, parle de délire de concernement pour mieux cerner, dans le cas de Jean-Jacques, ce que Kretschmer nommait "délire de relation sensitif". Le concernement, si j'ai bien compris ce qu'en dit Henri Grivois dans son dernier livre(9), c'est le mode humain d'être au monde parmi d'autres êtres humains ­ fait d'échanges incessants incluant le langage mais ne s'y résumant pas ­ échanges en grande partie spontanés et inconscients où la motricité mimique, gestuelle, tonico-posturale joue un rôle prévalent. Dans l'œuvre d'Henri Grivois, il m'a semblé que la notion de " concernement " constituait un élargissement et une ouverture de la notion girardienne de mimesis, sur laquelle il fondait précédemment la dialectique de la communication interhumaine : le "concernement" inclurait en somme, en la dépassant de beaucoup, la "mimesis" de René Girard.

Ces précisions un peu laborieuses me paraissent nécessaires pour bien comprendre ce qui suit : naître à la psychose, dit Henri Grivois c'est vivre une explosion, parfois un débordement plus insidieux, mais non moins incoercible de "concernement". Le sujet ne se vit plus comme distinct des autres, mais s'éprouve alors au centre du monde ­ du monde humain du moins, de l'humanité, de l'espèce humaine incluant "les morts, les vivants et les hommes à venir". "Il est placé là par tous les hommes, précise l'auteur, mais il n'y est pour rien. La singularité de la situation ne fait pas de lui un être unique, il est singulier sans pour autant être unique..." Humain, trop humain, surhumain "figure monstrueuse d'humanité", n'hésite pas à écrire H. Grivois ­ pour un peu il se référerait à Goethe : "ce qu'il y a de meilleur en l'homme, le grand, le monstrueux" Mais le Dr Grivois n'est pas le Dr Kien, il se refuse à exalter la folie. Et c'est en clinicien que le médecin de l'Hôtel-Dieu enfonce le clou : "Je n'ai jamais rencontré de psychose naissante qui, sous une forme quelconque, n'ait abordé et ne vive déjà en centralité. Ce point est fondamental." Ce qui fait que cette expérience de "centralité" reste la plupart du temps méconnue, explique-t-il, c'est qu'elle est proprement invivable et qu'elle est rapidement suivie d'aménagements plus ou moins heureux, plus ou moins acceptables, pour continuer à vivre, quand même, sur la terre des hommes. La pression culturelle et sociale joue évidemment son rôle dans ces aménagements.

Encore une citation : "Une sensation indicible entoure l'accès à l'universel et la totale assimilation à l'espèce... Il n'existe pas, à ce jour, de possibilité de mettre en mots ni de transmettre la naissance à la centralité. Toutes les paraphrases utilisées ici doivent donc être prises pour ce qu'elles sont, de formidables appauvrissements de l'expérience." On croirait entendre Canetti : "J'essaie de raconter quelque chose, écrit-il dans Les voix de Marrakech, et, aussitôt que je me tais, je m'aperçois que je n'ai encore rien dit. Une substance merveilleusement lumineuse et épaisse reste encore en moi, qui tourne mes mots en dérision." Et pour terminer, si vous voulez bien, encore cette remarque d'Henri Grivois sur le vocabulaire de ses malades : "Autant sont nombreuses les analogies et les métaphores physiques de la répétition et de l'imitation ­ miroir, écho, rebond, etc. ­, autant manquent les mots de sens opposés..."

Il me revient que le Dr Kien, dans ses efforts pour se hausser au monde de la folie, s'était mis à l'école du "gorille" pour en apprendre la langue. Loin de pouvoir la transcrire, l'auteur ne nous en donne hélas que quelques aperçus, et je doute que nous puissions jamais la parler ­ c'est un rêve de langue, d'une langue qui ne laisserait rien perdre, quelque chose comme une Uglossie. "A chaque syllabe qu'il émettait, nous dit-on, correspondait un geste précis. Pour les objets, les désignations semblaient variées... Les noms dépendaient du geste par lequel il (les) montrait. Produit, accompagné par le corps tout entier, pas un son n'était émis avec indifférence... Les deux pièces et tout ce qu'elles contenaient se dissolvaient en un champ magnétique de passions... Le gorille menait (là) une vie véhémente, tendue, orageuse. Sa vie se communiquait (aux objets), ils y prenaient une part active. Il avait peuplé deux pièces de tout un monde, il avait créé ce dont il avait besoin, et, les six jours écoulés, s'était installé le septième dans sa création. Au lieu de se reposer, il lui donna une langue..."

Tout commentaire serait ici indigent. Le gorille vous salue bien.

R. G.

(1)Texte adapté d'une conférence prononcée à Orléans, en Novembre 1999, dans le cadre d'un colloque organisé par l'association Psypropos sur le thème des Utopies. On trouvera le Dr Georges Kien dans le roman d'Elias Canetti, Auto-da-fé (Gallimard éd., 1968). Le lecteur peut également se reporter à mon essai, La folie Canetti (Maurice Nadeau éd., 1992).retour texte
(2)
Axphysixante culture, Jean-Jacques Pauvert éd., 1968.retour texte
(3)
Le Flambeau dans l'oreille, Albin Michel éd., 1982.retour texte
(4)
Le Royaume millénaire de Jérôme Bosch, Denoël éd., 1966.retour texte
(5)
Groddeck et le Royaume millénaire de Jérôme Bosch, Champ libre éd., 1974.retour texte
(6)
Jeux de regard, Albin Michel éd., 1987.retour texte
(7)
La vie sexuelle dans la Chine ancienne, Gallimard éd., 1971.retour texte
(8)
Naître à la folie, Les empêcheurs de penser en rond, 1991.retour texte
(9)
Le fou et le mouvement du monde, Grasset éd., 1995.retour texte

La mondialisation selon Georges Kien :
On peut penser l'Utopie, passion de l'Un, comme la projection dans l'avenir d'un mythe d'origine : mythe adamique (d'avant la sexion) qu'a bien affabulé le jeune Elias Canetti dans son premier et seul roman, Die Blendung, rédigé "au bord de la folie", et qu'il considérait lui-même comme un travail d'auto-thérapie.

La globalización según Georges Kien :
Podemos pensar la Utopía, pasión del Uno, como la proyección en el porvenir de un mito de origen : el mito de Adán (el de antes de la sexion), ese con el que tan bien fantaseó el joven Elias Canetti en su primera y única novela (Die Blendung) redactada al borde de la locura y a la cual dicho autor consideró como un trabajo de auto-terapia.

Globalization according to George Kien :
We can conceive of Utopia, passion for the One, as a projection into the future of an original myth : the adamic myth (before sexion) which the young Elias Canetti invented so artfully in his first and only novel, Die Blendung, written "at the threshold of madness" and which he himself considered to be a king of personal therapy.