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AU JOUR LE JOUR
Avec des textes de J.-Y. FEBEREY, J. GILLIBERT, P. SULLIVAN
Une société Française toujours en observation
De réunions en lectures de journaux, mais aussi dans le huis-clos de nos cabinets, nous sommes régulièrement confrontés aux bulletins de santé de la société française : de la prise du pouls aux plus fins screenings, on ne peut pas dire que le tableau soit des plus réjouissants. S'ajoutant aux facteurs internes, les récentes tempêtes et la marée noire auront marqué la fin de 1999, ramenant la crainte du bug/bogue et autres inquiétudes millénaristes à une plus juste mesure : le premier pouvait être prévenu, et l'a donc bien été, les secondes n'ont pas mobilisé les foules, le passage à l'an 2000 s'étant en réalité déroulé dans la plus grande sagesse.
Nous nous attarderons sur trois points : la violence dans les établissements scolaires, une banlieue désespérée et la persistance des discriminations raciales.
Une enquête du Monde (26/11/99) rappelait que tous les indicateurs montraient une aggravation de la violence dans les établissements sensibles, surtout à Paris et en banlieue.
Toutefois, la situation n'est pas irrémédiable, puisque le Collège Jean-Macé à Lille a retrouvé un certain calme sous la direction de Marie-Renée Rigal, qui déclarait : "La haine régissait les rapports adultes-enfants". Mais c'est quand même au prix de toute une série de mesures, certaines très simples, comme des horaires décalés pour les 6e 5e et les 4e 3e, d'autres plus complexes, comme l'arrivée de deux infirmières, de deux assistants sociaux à temps plein et de onze aides éducatrices, ceci en raison du classement du collège en "zone expérimentale violence", appellation peu rassurante au demeurant. A Argenteuil, le Collège Eugénie-Cotton a lui bénéficié d'une équipe médico-sociale "qui permet un véritable travail d'écoute et d'aide aux élèves en difficulté", explique Françoise Cadart, la principale. Même si ces choses-là sont hélas bien connues, rappelons ce que disent des élèves : "La violence, c'est surtout dans la cour et devant le portail", une bagarre entre élèves pouvant se déclencher "d'un simple regard". Sans parler du racket et de la loi du silence qui l'accompagne, des couteaux et des bombes lacrymogènes. Lorsque nous sommes confrontés dans notre propre exercice à ces violences cela peut arriver aussi ou à leur récit chez nos patients, il pourrait être intéressant de savoir si nous sommes nombreux à avoir connu de telles violences dans nos propres années scolaires. Des témoignages ou des opinions seraient les bienvenus, car la question qui se pose est aussi celle-ci : comment cela a-t-il pu aller "aussi mal aussi vite" (grosso modo, une génération) ?
Un élément paraît important à souligner aussi : des universitaires ont noté que les écarts régionaux dans la violence seraient en grande partie liés "à la stabilité des équipes pédagogiques, élément primordial dans la lutte contre la violence" (Éric Debarbieux). Ceci expliquerait la situation de la région parisienne, où arrivent de nombreux jeunes enseignants, qui s'empressent d'en repartir... L'Académie de Créteil fait ainsi figure de véritable purgatoire... Est également dénoncée la politique des "classes de niveau" qui crée des classes d'élite et des classes-poubelles (sic), à la cohabitation forcément explosive. L'insulte est devenue un mode d'échange "privilégié", entre élèves, entre élèves et professeurs, ceci parfois dans les deux sens. Elle peut céder rapidement la place à la violence physique, sans armes chez les filles, avec chez les garçons.
Sur un plan strictement clinique, rappelons que beaucoup d'enseignants craquent face à ce climat, et développent inévitablement des attitudes phobiques vis-à-vis des élèves, qui rendent parfois problématique la reprise du travail après un arrêt prolongé.
Un autre reportage du Monde (11/12/99) revenait sur le quartier du Mirail à Toulouse, où le jeune "Pipeau" fut tué un an plutôt par un fonctionnaire de police. La description de la vie dans ce quartier est assez effrayante : un an après la mort du garçon de 17 ans et les affrontements qui suivirent, la population et les acteurs sociaux sont découragés. Les termes employés sont ceux de la psychopathologie : "Trop de stress, trop d'angoisse". Et cela va même plus loin, puisque Françoise de Veyrinas, adjointe au maire, explique que "pas plus qu'ailleurs, nous n'avons trouvé de réponse à la délinquance dure de jeunes atteints de pathologies violentes [c'est nous qui soulignons]. Il faudrait les éloigner pour les soigner et préserver les autres". Il y a donc clairement un glissement vers le soin comme "traitement" de la violence dite des banlieues, qui devrait quand même nous rendre vigilants, même si parmi ces délinquants se trouvent certainement des personnes ayant besoin d'une prise en charge médicale. A l'opposé, "beaucoup de gens du quartier se déclarent malades. Malades de peur et de mal-être. On ne compte plus les arrêts de travail ou les cas de dépression", écrit Jean-Paul Besset. Un syndicaliste, Jean-Marc Izrine, parle de "l'intériorisation de la désespérance", d'une "détresse mentale totale", et de gens qui "pètent les plombs du jour au lendemain". Outre les arrêts de travail, les demandes de mutation sont très nombreuses aussi, les appartements sont bradés (70 000 F pour un T4), et "la ghettoïsation du quartier s'accentue". Dans son édition du 29/12/99, Charlie-Hebdo parlait aussi du Mirail en insistant sur le dispositif policier mis en place, et critiquait les effets du C.L.S. (contrat local de sécurité) qu'un éducateur accuse d'avoir "totalement étouffé la révolte des habitants, celle-là même qui aurait pu redynamiser le quartier". Un autre éducateur explique la politique des "grands frères" : "On prend les plus grandes gueules pour en faire des éducs ou des flics. C'est les interlocuteurs privilégiés des élus. (...) Nos banlieues sont de véritables laboratoires, où les politiques jouent aux alchimistes jusqu'à ce que ça leur pète à la gueule". Il estime aussi que le policier devient un travailleur social, et les travailleurs sociaux des auxiliaires de police. Aucune critique ne serait admise de la part des acteurs de terrain, conduisant à une "mort lente" les éducateurs ayant une conscience politique.
La lecture de ces articles laisse entrevoir tout autant la confusion croissante des rôles (soin, travail social, police et justice) que la mise en œuvre d'une politique qui apparaît plutôt répressive : sommes-nous bel et bien entrés dans l'ère de l'"enflure sécuritaire" (1)?
Une autre enquête parue dans Le Monde (17/12/99) revenait sur les discriminations raciales à l'œuvre "dans les entreprises, le secteur du logement et même l'école", "un mal dont les auteurs ne sont pas toujours conscients, mais les victimes toujours meurtries". De manière très pertinente, l'article revient sur l'évolution du débat public, la dénonciation du communautarisme ayant succédé dans les années 90 à la célébration des différences. Christine Garin, Marie-Pierre Subtil et Sylvia Zappi soulignent à juste titre que "les succès de l'intégration, l'émergence de générations entières parfaitement françaises et au physique arabe, africain ou asiatique ont rendu ces pratiques [de discrimination] difficiles à accepter dans un pays qui se dit inventeur des idées égalitaires et prétend mieux les respecter en refusant toute référence aux origines ethniques". Les jeunes issus de l'immigration, et sans doute bien d'autres avec eux, attendent effectivement "de la République qu'elle respecte sa propre devise". Notons encore ce point de vue d'un sociologue, François Vourc'h, qui estime que le jeune issu de l'immigration fait à l'embauche "l'objet d'un traitement spécifique jamais formulé". Lorsque le postulant est éconduit, "il entre, à tort ou à raison, dans un processus de victimisation, de repli sur son groupe d'origine et, dans le pire des cas, de racisme à l'envers, tourné vers les Français, autrement dit les Blancs", poursuivent les journalistes. Et la note finale est cette fois optimiste : l'opinion refuserait très largement l'injustice liée aux discriminations, ce qui signifierait que la société française serait (enfin ?) prête à y remédier.
Restons encore dans un climat optimiste, pour rappeler le succès croissant des repas de quartier et d'immeuble, depuis l'initiative toulousaine du Carrefour culturel Arnaud-Bernard (1994). C'est ainsi qu'un ensemble H.L.M. du 11e arrondissement de Paris, regroupant cinq cents personnes, a renouvelé sa vie sociale autour de fêtes et d'actions d'entraide : les graffitis y sont discrets, les dégradations limitées et les cambriolages inconnus... Enfin, le 16 juin 2000 sera la journée nationale des repas de quartier.
Jean-Yves FEBEREY
(Nice)
retour sommaire(1) Que fait la police ?, N° 57, 1/00 - Observatoire des libertés publiques, 7/9, passage Dagorno, 75020 Paris.
D'un écran à l'autre
C'est "un peu beaucoup" le chemin qu'empruntent ces lignes, entre le double écueil de la réduction psychologisante et de l'enflure lyrico-critique... Le but avoué est d'informer sur les films qui (se) tournent ; y entre aussi une part d'incitation au lecteur à aller (y) voir de ses propres yeux, et construire une réflexion plus personnelle.
En tête des films que nous proposons aujourd'hui, Haut les cœurs ! de Solveig Anspach, avec Karin Viard et Laurent Lucas, tous deux exceptionnels. Le film est autobiographique : une jeune femme, enceinte, est atteinte d'un cancer du sein. Nous sommes entraînés dans le parcours qui va mener au traitement, avec ce pari des médecins de Villejuif qui veulent sauver ou perdre la mère et l'enfant, contrairement à un premier praticien, qui voulait interrompre la grossesse pour soigner le cancer. Ce qui fait la grande force de ce film, c'est qu'il n'est ni documentaire, ni "mélodramatique". Les instants d'émotion y sont certes nombreux et intenses, mais toujours filmés avec une justesse de ton, une absence totale de "pathos", lequel dessert régulièrement le propos d'une œuvre. Les mouvements de la caméra suivent ceux de la vie, entre l'hôpital et la maison, jusqu'à ces dernières prises de vue dans la chambre stérile pour la reprise d'un traitement plus lourd, une fois le bébé né. Ces images sont très dures, mais elles témoignent avec une terrible acuité du combat en cours mené contre la maladie, du courage et de la détermination de la patiente, arrimée par le seul téléphone à l'amour de son ami et de la petite Juliette, même si une infirmière lui annonce l'arrivée de sa contrebasse, puisqu'Emma est musicienne. Comme le note très justement Marie-Anne Guérin dans Les Cahiers du Cinéma (N° 540, nov. 99), Solveig Anspach ne se pose pas en institutrice pour donner une leçon, "elle construit son film pour exorciser sa fragilité".
A ce film très "recentré", on pourrait opposer Le vent nous emportera, d'Abbas Kiarostami, qui se déroule entièrement en extérieurs : même au cœur de la maison, l'"ingénieur" personnage central (plus que "héros", la question du film n'est pas celle-là) s'adresse à ses collaborateurs depuis la terrasse ; suspendu à son téléphone portable pour négocier des délais dans sa mission (recherche de rites funéraires en voie de disparition), il doit monter précipitamment dans sa voiture pour mieux capter la communication depuis les hauteurs du village, près du cimetière. Il a de nombreux dialogues avec un petit garçon de l'école du village, qui est un peu son guide-interprète dans la vie du village, tandis qu'il lui donne quelques réponses sur ses devoirs de religion. L'inscription dans les paysages de l'Iran montagneux et rural est à couper le souffle, et même si le réalisateur tient à préserver la possibilité de différentes interprétations de son film, nous y verrions volontiers une forme de méditation très personnelle sur le rapport du cinéaste au monde, "entre tradition et modernité", et confinant à l'auto-thérapie réussie, comme il le dit avec humour dans une interview : "C'est la thérapie la plus chère au monde" (Cahiers du Cinéma, N° 541, déc. 99). Relevons aussi la figure du médecin un peu désœuvré, qui dit se consoler de son peu de travail dans la contemplation des magnifiques paysages...
Sans que cette énumération et son ordre aient valeur de jugement, voici quelques autres films qui peuvent apporter du grain à moudre au spectateur avide de déchiffrer les êtres : Sicilia !, de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, La nourrice de Marco Bellochio, fenêtres lumineuses et contrastées ouvertes sur l'Italie et son passé. Déroutant à en devenir parfois un peu agaçant, Les Noces de Dieu du Portugais Joao César Monteiro. Des nouvelles intéressantes venues de Belgique, avec Rosetta, des frères Dardenne, biographie austère d'une adolescente en lutte surtout contre un environnement sans générosité, et Les convoyeurs attendent de Benoît Mariage, avec l'inénarrable Benoît Poolevoerde qui réussit le tour de force de nous rendre une famille de cons (c'est méchant de le dire ainsi, mais le parti pris du film est sans équivoque à son début) très touchante.
Jean-Yves FEBEREY
(Nice)
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L'ogre dans la vallée
Avec Peau d'homme, cœur de bête, son premier long métrage, Hélène Angel a frappé fort : en posant son objectif comme une loupe grossissante sur une vallée des Alpes du Sud, où l'accent est encore chantant, elle nous présente un microcosme bien glauque, l'envers des dépliants touristiques, une sorte de mini-Autriche en version franchouillarde, pour rester dans l'actualité... Le film n'est pas une critique sociale, il est à la fois en deçà et au-delà de cet aspect. En deçà parce qu'il nous présente une famille nucléaire, ou ses décombres, pour être très sévère. Trois frères et leur mère, deux petites filles, pour l'âge et surtout la filiation, elles sont les enfants du policier mis en congé d'office (ne pas manquer la scène du désarmement au début, sèche comme un coup de trique), à la fin des vacances d'été. Les paysages (les extérieurs, l'au-delà, voir la scène de la fin où l'on découvre un horizon élargi mais complètement incertain) sont magnifiques, Hélène Angel sait planter un décor naturel, nous séduit avec ses plans de montagne, mais dès qu'on s'approche de l'intérieur (décors et personnages), c'est l'insoutenable intrication de la banalité domestique, des remèdes des familles (le charbon quand le petit dernier digère mal quoi ?), lesquels sont impuissants à ne serait-ce qu'apaiser les terribles violences, subies et infligées, en premier lieu aux femmes (est-ce pour cela que la mère des fillettes est complètement absente ?).
Côté violences subies, pour la mère et ses fils, c'est d'abord le suicide du père, qui a complètement craqué au retour de la guerre d'Algérie (dialogue entre Francky, l'aîné, et le petit dernier, Alex). Le raptus d'un des convives de la fête du départ de l'institutrice renvoie aussi à ces traumatismes : le père Pujol en avait, il a eu le courage de se tirer une balle dans la tête, hurle-t-il... Mais certains se relèvent "mieux" de la guerre : le très inquiétant "roi de la nuit", patron du club privé qui refuse les Arabes et met les femmes en cage. C'est le patron/parrain d'Alex, lequel est prêt à tout pour lui, on le verra aussi.
Et le frère central qui sans doute sort d'une maison homonyme après quinze ans d'absence inexpliquée, Coco, à qui mère et grand frangin s'empressent d'offrir de nouvelles dents, pour les repas de famille où on mange de la chair fraîche : c'est la scène fantastique du scénario imaginaire de l'aînée des filles, adolescente rebelle et lucide, où elle et sa petite sœur sont mangées par la mère et ses garçons, apologie morbide de ce quelqu'un nomma judicieusement "consanguinité".
Le dénouement de ces fils dont certains demeurent invisibles ou à peine suggérés, sera inévitablement tragique : Coco, (re)devenu fou, s'engoufre dans une série de violences terribles, frappe sa mère et assassine Annie, la fille qui était amoureuse de lui autrefois, et qui fut tragiquement "oubliée" dans un débat organisé à Nice : son personnage est inclassable, les épithètes dont on pourrait l'affubler seraient très vite péjoratives... alors qu'il n'y a aucune raison à cela.
Et ce n'est pas fini.
Mais laissons au spectateur potentiel la possibilité de faire lui-même son excursion dans la verte vallée aux couleurs de l'automne débutant. Hélène Angel a signé un film très fort, qui dérange en n'épargnant personne, et surtout en montrant comment "on" glisse très vite de la violence "intra-familiale", générée par de réelles souffrances psychiques, mais dont la résurgence se fait ensuite couleur de sang à l'extérieur, dans cette sorte de zone au bord de la nationale... J'y ai vu aussi une référence/hommage à un autre film, très trouble et troublant, Sombre de Philippe Grandrieux : les paysages, certains plans de bord de route et d'automobile, tout comme une certaine liesse populaire indifférente aux drames obscurs qui se jouent à deux pas d'elle. C'était, avec Sombre l'itinéraire solitaire d'un tueur en série "à la française", c'est avec Peau d'homme, cœur de bête, une impressionnante photo de famille française "ordinaire" éclaboussée de sang, toujours dans nos belles montagnes. Frison-Roche est bien mort...
Jean-Yves FEBEREY
(Nice)
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Trois miniatures exemplaires sur un sujet difficile
Depuis Michel le sidéen, un hymne à la vie, primé en 1995 au Festival du Film de Santé et Médical de Mauriac, notre collègue le Dr Alain Salimpour(1), responsable de l'Unité de Psycho-oncologie au Centre Antoine-Lacassagne de Nice, a poursuivi un très beau travail de recherche cinématographique sur le thème du cancer. Le fil conducteur que semble suivre l'auteur est le recueil, bien sûr anonyme, du témoignage parlé de patients atteints du cancer, assorti d'un commentaire interprétatif. Ils n'apparaissent jamais à l'écran, et c'est là que le psychiatre se fait cinéaste, proposant au spectateur qui suit l'entretien, des images empruntées à la peinture des plus grands, mais aussi des paysages choisis avec soin, des étendues d'eaux marines ou douces, avec un montage musical qui ne vient jamais parasiter le propos du patient.
Le syndrome de Lazare (1997) reprend le terme d'une psychiatre américaine, Jimmy Holland, qui décrit ainsi la difficulté d'un patient guéri du cancer, et dont la famille a en quelque sorte fait le deuil anticipé. La mort annoncée et/ou attendue ne survenant pas, le malade se trouve dans une situation de renouveau puisqu'il est guéri, mais aussi de revenant, en butte à toutes sortes de propos faussement rassurants et compatissants qui l'installent dans la "survie". C'est bien sûr à l'opposé de la phrase de l'Évangile, qui dit "Déliez-le et laissez-le aller".
Le vel ou l'impossible choix, ou comment annoncer une mauvaise nouvelle (1998) s'appuie sur le récit d'une patiente atteinte d'un cancer du rectum réputé inopérable. Après une phase de sidération, cette personne courageuse et résolue s'est décidée à prendre l'avis (la vie, soulignent les sous-titres) d'un autre médecin, et c'est une " chimiothérapie douce " qui est envisagée.
Le grand tourment, ou moi je le comprends comme ça (1999) contient certainement le témoignage le plus poignant, puisque la patiente exprime une révolte terrible, ainsi que le sentiment très pénible d'être quasiment la victime d'une conspiration de ses médecins. Il s'agit d'un carcinome du sein et, vers la fin des entretiens, nous devinons une théorie singulière sur la maladie et sa transmission. Le Dr Salimpour, en essayant de la reformuler pour mieux la comprendre, s'entend répliquer la phrase-titre : "Moi, je le comprends comme ça...". Et en effet, les traitements semblent réussir, la patiente retrouve une forme d'apaisement. Cet exemple suggère un "épisode fécond" autour de la révélation de la maladie et de son traitement.
Ces trois courts-métrages, réalisés avec autant de tact que de sensibilité esthétique, montrent de manière originale et convaincante à quel point l'écoute du psychiatre a toute sa place, même au cœur des drames somatiques les plus évolués, là où le patient nous semble quasiment livré à ses "bourreaux" (nos confrères chirurgiens et oncologues nous pardonneront ce coup de griffe, mais les choix de l'iconographie du Dr Salimpour suggèrent clairement cette sinistre référence...). Souhaitons à ces miniatures exemplaires de contribuer à un surcroît de compréhension des médecins pour leurs patients, dans le combat jamais achevé contre la maladie.
Jean-Yves FEBEREY
(Nice)
retour sommaire(1) Lire aussi : Ghamvaz ou la boule du chagrin, Alain Salimpour, Psych. Fr. 4/97, pp. 151-156.
A voir : "Eyes Wide Shut" de Stanley Kubrick
et "Voyages" d'Emmanuel FinkielAvant. Avant le lancement de "Eyes Wide Shut", une mise en condition planétaire. Le film devait demeurer secret jusqu'à sa sortie ; c'était le vœu, l'exigence du réalisateur Stanley Kubrick dont la mort à ce moment-là renforça le caractère occulte du film. Le "sexe" devait paraître au terme de l'aventure initiatique mondiale que devenait ainsi la projection de ces "yeux tout grands fermés".
Pendant le visionnement, l'impression est différente. Inverse même de celle à laquelle nous avait préparé tout ce battage publicitaire. Nous avons déjà vu ce film, il appartient à une tradition du fantastique quotidien. Tom Cruise est un Peter Ibbetson d'aujourd'hui. Il ne diffère de Gary Cooper que parce qu'il utilise, plutôt que le souvenir d'enfance, le fantasme sexuel, comme canal pour communiquer oriniquement avec sa femme. La fusion romantique que procure la nature cède ici la place à un autre affect provoqué par la vue, l'image des divers arrangements sexuels possibles entre humains. Sans aberration, sans "curiosité". Les accouplements sont ceux de tout le monde, hommes et femmes. "Eyes Wide Shut" est un film surréaliste, celui de Breton et non celui de Bataille. C'est également un film viennois. Kubrick suit pas à pas, mot à mot parfois la nouvelle de Schnitzler "Traumnovelle" dont il s'inspire. Sagement il reprend l'immixion du rêve dans la réalité. Comme le faisait l'écrivain cher à Freud qui voyait en lui un prédécesseur intuitif, il expose le fantasme, il l'introduit comme le véhicule et la réserve de la sexualité. De manière significative d'ailleurs dans le film, ce sont deux européens, un juif et un hongrois, qui vont ouvrir l'esprit des deux héros au fantasme. Avant cette soirée qui déclenchera leur périple intérieur mouvementé, ce sont deux êtres tout en extériorité, intégrés dans le décor dont ils font partie. Ils sont sans masque et toute leur aventure pourrait se résumer à l'acquisition douloureuse de cette figure que l'on porte devant son visage et qui est l'entrée de notre intériorité.
Freud comme Schnitzler a peuplé cet intérieur de personnages infernaux. Un enfer qui est chez lui l'inconscient sexuel de la psychanalyse. Il y a là des pulsions qu'aucune morale sociale ne consigne. C'est en même temps un territoire commun à tous les névrosés, caché certes mais partagé. C'est vers cette maison de tous les péchés de la chair que nous mène peu à peu minutieusement, plaisir et frayeur compris, le film de Stanley Kubrick.
Après la projection, après avoir bien suivi cette trajectoire, après avoir savouré la manière du réalisateur, cette lenteur qui voudrait éliminer toute obscurité du récit, et quand tout a été dit et que les héros sont revenus après un cercle parfait à leur point de départ, un reste demeure. Une impression qui devient bientôt une inquiétude : et si ce film terminait ironiquement une époque avec un pied déjà dans la suivante. Tout notre siècle, celui de Freud, a tablé sur les fantasmes sexuels au point de saturer avec eux et l'intériorité psychique et la psychologie qui en rend compte. Kubrick l'admet et en fait une démonstration éclatante. Mais avons-nous tout vu pour autant ? La dernière scène du film se situe dans un magasin de jouets, référence au fantasme, à la fantaisie et à l'enfance. Alice (Nicole Kidman), revenue du pays des merveilles, a cette dernière phrase pour son mari, qui en quelque sorte lui demandait ce qu'ils doivent faire maintenant qu'ils ont des fantasmes : "Nous devons être plein de gratitude et puis, au plus vite, nous devons... Fuck". Sur ce mot de quatre lettres, l'image passe au noir et... le film est passé. Ce " Fuck " permet sans doute à Kubrick de régler ses comptes avec ceux qui se sentent visés. Il est aussi cette formule magique qui efface tout ce qui précède et ramène en même temps les protagonistes à leur vie biologique sans pulsions, sans relève du psychique. Vient alors à l'esprit les épisodes du film qui minent pour ainsi dire celui-ci de l'intérieur et imposent au fantasme une alternative. Ce dernier devient une mascarade laborieuse et méchamment inutile. Une femme qui se drogue et en meurt, qui se prostitue et va en mourir est conduite par une force qui n'est pas celle de vouloir sauver un homme en offrant son corps sexuellement. Aucun fantasme salvateur là-dedans. Aucune substitution d'une souffrance à une autre. Personne ne meurt à la place d'un autre : tous ensemble courent à la mort. "Fuck" ! C'est une obligation, une semonce pour le siècle à venir. "Fuck", c'est bien après, c'est bien avant, quand il n'y aura plus de film.
* * *
Tout sépare "Eyes Wide Shut" du film d'Emmanuel Finkiel "Voyages". Kubrick a volontairement choisi pour incarner ses deux héros un couple de vedettes mariées "dans la vie". Il refait le geste de la mythologie grecque, olympienne, où les dieux sont à l'image des humains. Ici par le biais de son choix, le personnage transite dans la vie comme le dieu grec prenait figure d'homme. En introduisant un cinéaste, caméra au poing, dès le début de son film, Emmanuel Finkiel lui donne un allure de reportage qui singularise au plus haut point ses personnages. Ce sont des individus et non des héros qui font ces voyages. Tom Cruise se déplace beaucoup à pied ou en taxi dans le film de Kubrick, mais c'est à la manière d'Ulysse qui suit un trajet dont toutes les étapes ont une signification. Les hommes et les femmes de "Voyages" avancent, eux, dans un univers qui précisément n'est presque jamais racheté par un sens. Ils viennent après le Grand Massacre, qui non seulement a tué des millions d'hommes, mais également le sens initiatique des voyages au long de ces itinéraires (des rescapés des camps nazis se rendent en voyage organisé à Auschwitz, un vieil homme vient de Lituanie retrouver à Paris une fille qui n'est pas la sienne, une juive soviétique émigre en Israël où, dit-elle, il n'y a plus de juifs, que des israéliens) où le passé ne revient pas toujours, loin de là, pour informer le présent dans l'après-coup rassurant des fantasmes de la sexualité infantile. Les rencontres sont dominées par l'indéterminé : ce n'est plus votre père ou votre sœur que vous retrouvez, mais un être seulement ressemblant, qui a le même nom que vous. Or le nom n'est rien encore quand le visage demeure inconnu.
"Voyages" montre la solitude des êtres, leur égarement dans la mémoire d'aujourd'hui. C'est un film, pour continuer la comparaison, qui vient après "Eyes Wide Shut", quand les yeux se sont vraiment ouverts, quand la mythologie s'est envolée.
Pierre SULLIVAN
(Paris)
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"Voyages" d'Emmanuel Finkiel
Je parlerai peu en détail de ce film simplement admirable et mieux que bouleversant. Je peux seulement en souligner l'impact émotif et réflexif par l'art cinématographique. Jamais la caméra n'est indiscrète, ou virtuose, ce qui est un peu la même chose ; jamais il n'y a du brillant, du tapageur. L'évocation cinématographique et théâtrale de la Shoah a donné lieu à des malversations de l'esprit dont il ne nous intéresse pas d'interpréter ou les audaces ou... les pantalonnades. Juifs et non-juifs se donnent quelquefois une bonne conscience... et rien ne devient transmissible.
Ce film, simplement et merveilleusement tourné, avec des acteurs qui n'en "disent" pas trop et trois actrices, héroïnes de la quête, touche au plus secret, le "vrai".
Le film l'art dit quelque chose d'ineffaçable : la mémoire (sa quête) ne peut pas avec la Shoah dire la vérité. La vérité, de ce qui a été vécu et ne peut plus ni être répété, élaboré, mémorisé, est inaccessible à la mémoire. L'errance messianique de ces trois femmes devient alors follement spirituelle et non plus religieuse.
Devoir de mémoire, travail de mémoire, deviennent des exergues et des semonces creuses. Que le "collectif" tente de sacraliser l'inacceptable, c'est, en effet, un humanisme de transmission, mais c'est tout. L'extermination, comme culture donc médiation, et ici médiation industrialisée et abstraite, échappe à la mémoire et déstabilise tout effort de remémoration. Mon dieu, ne parlons pas de deuil impossible, ou... de trace mnésique... ou encore de déliaison, ces concepts, ici, dérisoires.
Oui, pour moi, Proust s'est trompé, avec son délai-relais du temps, comme essence après-coup de la manifestation ; oui, Nietzsche s'est trompé avec sa courbure du temps et son dionysme de l'éternité ; oui, Freud s'est trompé avec sa compulsion à la répétition sans espérance et sa spéculative pulsion de mort... Oui, Heidegger s'est trompé avec sa collusion : Être et Temps. Toutes ces pensées appartiennent à l'avant-Shoah. Ce sont des anthropologies du XIXe siècle, datées.
La dernière séquence du film, la troisième histoire, de cette "vieille juive" passionnée dans l'illimité de son errance en Israël, à la fois passive et active, confiante et méfiante, dans une diaspora absolue, quêtant le désert (le Neguev, lui, la seule chose " forte "). Le cinéaste semble savoir que seule l'imagination supplée l'impuissance de la mémoire, non pas qu'il triche, qu'il invente, ou même qu'il raconte (Ah, les amoureux du Récit), mais ses héroïnes n'imaginent rien, ni ne tombent dans le nihilisme salvateur (du type Beckett), mais elles "flottent", douloureuses, absentes, parfois contemptrices, parfois quasi mystiques (la dernière surtout), apparemment "quotidiennes", agnostiques et pleines de la folle sagesse, celle qui désoriente en posant cette redoutable question : "Y a-t-il encore des Juifs en Israël ou n'y a-t-il plus que des Israéliens ?". Question redoutable, politique, et surtout spirituelle, que certainement les Juifs intégristes ont caricaturée et violentée.
Les "Juifs" ne sont pas comme tout le monde ! On reprochera à l'auteur du film cette vibrante pensée.
Ce film, apparemment discret (tout le monde se satisfera d'avoir été ému, et le proclamera à tous vents ; sombre idiotie des journalistes !) est à rapprocher avec le film de Guerman, "Kroustaliov, ma voiture", car il en est l'opposé, mais il est du "même". La difficulté voulue à clarifier la "fable" de ce film impossible est du même esprit que la clarté apparente de la fable du film de Finkiel.
La nécessité de l'État d'Israël n'est qu'une nécessité, qu'une réponse nécessaire, mais une nécessité qui ne se laisse pas contraindre, comme le voulait le grec raisonnable Aristote, ou le juif raisonnable Freud, mais pas encore de "l'homme"... qui ne peut vraiment commémorer en lui que ce qui n'a pas été. "Ce qui a été n'a pas été". Telle est cette violence qu'est l'homme et qu'il ne s'agit ni de prouver ni de justifier en dehors des leurres du négatif (déni, désaveu, forclusion, etc.)
Jean GILLIBERT
(Paris)
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"Moloch", drame germano-russe d'Alexandre Skourov
Un film remarquable, quelquefois insupportable, sans affectation, mais délibérément "glauque", comme le vert tamisé de l'image qui embrume toutes les séquences et qui permet de prendre de la distance. Distance à quoi ? A Hitler et à une partie de sa vie privée à Bertechsgaden. Vie privée avec sa compagne Eva Braun et les familiers dont Goebbels.
C'est sinistre, morbide, inquiétant sans excès : rien n'est pittoresque et pourtant un climat de forteresse où des seigneurs mais ni aristocrates, ni bourgeois veulent régner sur le monde mais ils sont en repos ... et le détruire. L'idée même de la destruction du monde, de sa mise à mort, est encore plus terrifiante dans ses usages et coutumes d'un monde "privé", fondé sur le mensonge, la séduction opérante, l'incroyable impunité d'une présence maléfique à bas bruit beaucoup plus que sur l'étiquette ou la courtisanerie.
Rien du marquis de Sade, rien de Fellini avec ses générosités abusives, rien non plus d'un puritanisme mystique... non, mais un monde où les "surhommes" sont lâches, déjà flétris. Un monde étrange, sans fantastique, mais où tous les rapports sont grevés par une certaine "fécalité", des haines sourdes et non avouées, un protocole sans vraie hiérarchie et sans code, qui laisse être un "führer" indéterminé mais terrifiant de perversité intérieure. On tente de diminuer, dévaloriser son image, mais cet Hitler-là ne correspond à aucun modèle : il n'est "personne", mais sans l'abstraction kafkaïenne.
Ce film est admirablement construit, libre sans éclat, laissant sourdre des scènes surtout centrées sur la "bouffe" plus que sur le sexe, mais sans outrage, comme sans moralité ni morale . Hitler est ramené à l'"inquiétant" sans fantastique, quelquefois affolé mais sans angoisse, livré à une dominante intérieure : un projet personnel qui le détache de tout. La figure d'Eva Braun est remarquablement traitée et remarquablement jouée.
Les gestes ne sont plus ni gestes, ni comportements ; rien ne s'y exalte ou ne se consomme dans le nihil negativum.
Ce film, presque anti-théâtral, est "cinématographique" essentiellement. Il ne possède pas la cruauté délétère et mystérieuse de "Kroustaliov, ma voiture" de Guerman, mais s'abîme dans des zones louches sans pittoresque, sans effet de percussion.
A la fin du film, le projet hitlérien est dévoilé : vaincre la mort ! Faut-il rappeler que c'est celui du Christ, quasi révélé et ordonnancé par Saint Paul (Saül de Tarse) ?
Le film séquentiel n'est donc pas de se mettre à la hauteur d'une "fin dernière" qui serait la mort donc un jugement (sur la vie) , mais de vivre dans les manifestations du "repos des guerriers" (criminels) les usages de la mort dans la vie.
Jean GILLIBERT
(Paris)
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"Adieu, placher des vaches", d'Otar Iosseliani
Le cinéma français ne néglige plus la "folie" de l'image kinématographique. Il est devenu un vrai cinéma, renouant avec Vigo, Renoir, Bresson. L'image détermine tout et le montage lui-même devient un récit kaléidoscopique d'images.
C'en est fini avec le récit linéaire d'un texte parlé (para théâtre). Le cinéma n'est pas la suite du théâtre. Le cinéma, le rêve et l'inconscient ont la même naissance, sinon la même origine.
Plus besoin, alors, d'acteurs "professionnels" dont tics comme autant de mises en demeure seraient insupportables dans ces films cinématographiques. Quelle chance !
J'avais déjà repéré les films de ce metteur en scène, d'origine géorgienne, qui parle des Français avec amour, mieux que ne le feraient les Français eux-mêmes. Ce n'est plus le "réalisme poétique" cher à Carné ou à Grémillon mais un surréalisme aristocratique, plein d'humour, de fantaisie dans ce côté revendicateur type Figaro de Beaumarchais ; rien de cocardier non plus de ce sentimentalisme chauvin de Rostand avec Cyrano de Bergerac ou, à l'inverse mais tout aussi sentimental, de Genet.
Oui, avec Iosseliani, nous sommes aussi cela, hurluberlus, libres, extravagants, plus près de Louis XIII que de Louis XIV, ayant perdu toute gourme et toute prétention "nationaliste".
Tous ces écrivains, un peu laissés pour compte, de Fernet à Jarry, semblent ressusciter par cet "étranger". Déjà, Tati (Tatischeff) avait exalté sous la critique sociale, la délicieuse sottise de la petite bourgeoisie !...
La fable d'"Adieu, plancher des vaches !" (titre assez injustifié) est simple : en cachette de sa mère châtelaine et femme d'affaires, un garçon de 18 ans part à la découverte d'un monde éloigné du sien, celui du Paris populaire, des petits voyous, des clochards, des petits bistrots... des jolies serveuses. Bref, un vrai conte poétique, du genre burlesque.
Don, pas de sociothérapie, ouf ! Pas d'art social on peut beaucoup y rire ou y sourire, selon, selon , pas de message psychanalytique non plus, ouf ! De l'imprévu, de la sagacité, une vraie dynamique d'image !
Le janséniste R. Bresson a eu raison : vive le cinématographe !
Jean GILLIBERT
(Paris)
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"L'Humanité", de Bruno Dumont
Le cinéma français se réveillerait-il de ses torpeurs, de ses embarras psychologiques faussement frondeurs, de ses atmosphères de parking pour faire social où flottent de vagues didascalies froides et impénitentes ?
Bruno Dumont avait déjà donné un film remarquable avec "Vie de Jésus". Une même hantise semble le reprendre, hantise de la compassion, du mystère d'autrui, tout à fait christique, proche me semble-t-il de Dostoïevski (L'Idiot) ou de Bernanos (Sous le soleil de Satan).
Le film est riche, puissant, l'image toujours anticipée et anticipatrice, les plans-séquences profondément étudiés. On "déroute" quelquefois, mais il n'y a aucun machiavélisme ni virtuosité gratuite dans le montage. Je ferai simplement une petite remarque : la séquence de l'hôpital psychiatrique est un peu de trop, car trop convenue (on recherche un violeur et, bien entendu, on pense qu'un "fou" pourrait être un de ceux-là).
Remarquable l'adéquation entre le paysage, les us, les coutumes, le parler, le milieu (ouvrier ou de petites gens), la rue, la campagne... les "aîtres" et les êtres, et ce qui est porté à l'image et à la parole.
Lenteurs calculées, mais jamais pesantes, sur les "personnages". Technique bressonienne du refus champ-contre-champ. Bref, une grande œuvre de cinéma au service d'une immense question : qu'est-ce que l'humanité ?
En plus, un roman policier (comme le roman "Un crime" de Bernanos) et une figure inoubliable de lieutenant de police, enquêteur victime et saisi d'une compassion de chair et d'esprit devant tout ce qui a transgressé. Un prince, Muichkine des Flandres, avec l'accent "ch'timi".
L'acteur mais doit-on dire l'acteur ? , Emmanuel Shotte, dépasse toutes les limites de la "présence". Il atteint par des moyens simples la transfiguration. Certainement un acteur dit professionnel eût été insupportable.
Il y a deux vérités dans ce film :
l'une qu'on connaît bien : le cinéma n'a rien à voir avec le théâtre, il n'en est pas la suite. Le regard d'un public n'est pas une caméra. A la projection (?), nous sommes isolés mais dans l'intuition. Au théâtre, le public est un regard et une écoute, globalisés, "communalisés", partagés ;
l'autre qui fait partie ici de l'engagement de l'auteur (le cinéaste) : la chair n'est pas entièrement dissociable de l'esprit et réciproquement. C'est une version fausse d'un certain christianisme de les avoir disjoints (et Saint Paul y est pour quelque chose). Ainsi les baisers "christiques" que le héros donne aux humiliés, aux délinquants, aux criminels, deviendra un baiser de chair, amplement de chair, qu'on qualifiera bien sûr tant est prégnante l'absurdité psychologique d'homosexuels (il s'agit d'individus masculins), mais ce que le film assume est qu'il n'y a pas de compassion spirituelle sans le don de chair (ce que les hétérosexuels virils-virils ou les homosexuels "pratiquants" ne sont pas près d'admettre tant est aliénée leur vie sexuelle).
L'amour du héros pour sa femme (admirable dans sa violence ingrate) ne peut pas être sexuelle ipso facto. "Pas comme ça", dit le héros quand elle s'offre à lui comme une putain (en fait, elle est fascinée par cette aura "christique").
Dostoïevski et Bernanos n'ont pas écrit en vain.
Jean GILLIBERT
(Paris)
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L'esprit des moeurs
A propos de deux films danois :
"Les Idiots" de Lars von Trier
et "La Lettre" de Manoel de Oliveira...
et de l'homophobie des psychanalystes...Je n'analyserai pas ces films d'un point de vue cinématographique, esthétique ou même stylistique. Seule, leur éthique m'a touché et sollicité.
"Les Idiots". Des jeunes gens se livrent à des jeux de rôle, "faire les idiots", les imbéciles, voire les handicapés mentaux, et se livrent aux provocations et exactions "permises". Le film est danois. Pas français, c'est-à-dire que ce n'est pas le "Dîner de cons"... ni russe, ce n'est pas l'Idiot de Dostoïevski qui, image du Christ, dérange toute la société russe par sa figure christique... Non, c'est danois, comme "Festen"... et très vite moralisant, piétiste. Ces idiots de l'intérieur ce qui intéresse le cinéaste est "être idiot de l'intérieu" décident de perdre toute conscience morale pour essayer d'en trouver une autre... libérée. C'est le clin d'œil à l'actualité moderniste contemporaine, abstraite et conceptuelle... épistémologique.
Parce qu'on nous pousse à "jouer" à l'idiot on ne sait pas qui, mais on devine vite que c'est la société, les mœurs convenues , jouons-le. Pas d'enjeu dans le jeu, mais n'être que des "jouets" jouet joué et jouant... pas de transcendance surtout, que de l'immanence absolue !
Le film est talentueux, véloce, mais vite bavard et redondant... et moralisant. Certains vont rentrer dans le rang... bourgeois. Les acteurs sont excellents, comme dans "Festen". La caméra est partouzarde au possible : pas de champ, contre-champ, mais polyvalente, omniprésente et... universelle. Pas de plans séquences.
Dans le fond, le jeu de rôles piège du psychodrame n'est plus qu'une doctrine positive du désir... et du devoir. Imbécillité, idiotie, en effet du seul Désir !
Ce pays, le Danemark, qui a un maître, Kierkegaard, n'accepte que la pure existence, et dénie tout sens et toute finalité (c'est dit dans le film), mais Kierkegaard ne serait-il pas là pour leur dire que l'existence est justement ce qu'il y a de tragique entre le sens et la finalité ? J'y ajouterai que le sens n'est pas la signification. Le sens "n'est" pas, et la finalité est toujours sans fin.
Il faut bien comprendre et non de travers que l'existence personnelle n'est pas un système de "l'exister". Il n'y a pas de réponse au "Qui suis-je ?" sinon le tragique. Entre l'individu et la société, la transcendance est toujours altérée, voire fausse. Il n'y a aucune dialectique relevable. Contre l'Église officielle, Kierkegaard hurle et médite qu'il n'y a qu'erreur sociale. Il n'y a qu'un Dieu personnel ce qu'avait déjà vécu Moïse, avant Jésus.
L'Idiot (intérieur), qui s'extériorise en bande sociale, n'a pas de vraie existence, même de paria. C'est un bourgeois qui parle aux bourgeois et le mal n'est pas bien grand. Peut-être, pour ne pas quitter Kierkegaard, faudrait-il comprendre le tragique sacrifice qu'il a fait, lui, Kierkegaard, de Régine Olsen, sa fiancée ? Il a sacrifié Régine à l'amour qu'il lui portait pour ne pas devenir un fonctionnaire conjugal et qu'elle demeure, elle, la fiancée éternelle. C'était peut-être encore les délices masochiques d'une vérité intérieure de la raison pratique chère à Kant ? Par raison pratique, je laisse l'amour demeurer et se sublimer en mythe.
Le cinéaste des "Idiots", qui connaît sans aucun doute Kierkegaard, a choisi, contre la raison pratique du tragique humain, la raison théorique de l'ordre par le contre-ordre. Il a fait comme le contrebandier Hegel, contre Kant qui, lui, avait dissocié les deux ordres de la raison comme fait, dans le fond, la paranoïa, et comme ne fait pas Freud.
Le cinéma " conceptuel " est comme la psychanalyse "conceptuelle" ; ils tous les deux consistent à se nier soi-même la positivité qui invente ses négativités et à demeurer passifs à l'égard de ce qui est (cf. la compulsion de répétition).
Ça y est : nous y sommes. Dans l'esprit des mœurs, tel qu'il est en soi !
* * *
"La lettre", tirée avec beaucoup de subtilité de la "Princesse de Clèves", répond autrement à ce danger. On pourra critiquer les "modernismes", les appels à l'aide sauvegardée, magnifiée. Là, aussi, il y a la hauteur idéale, même conceptuelle de l'amour humain (la fidélité de la Princesse de Clèves à son mari). Il y a surtout la croyance en l'identité de l'homme. Le devoir devient alors positif.
L'amour oui, Eros est un monstre de la nature, une peste du genre humain, le perturbateur du repos public et social. Les Grecs avaient déjà dit cela (cf. Antigone).
L'amour devient ce qui est à aimer non plus l'amant, toujours aimé cependant, mais ce qui doit être aimé ; sans ce devoir, l'amour se perd. Ce qui était un sauvetage avec les Idiots devient ici un salut (salut que reprendra Balzac avec la Duchesse de Langeais, dans une autre perspective).
Nous sommes dans l'Idée de l'Amour, et la Raison théorique, chère à l'engeance de la philosophie métaphysique, est bien au-delà du narcissisme persécuteur. Elle en est son "génie". Il n'y a plus d'hypertrophie du moi individuel. Alors, les longs plans séquences du film sont justifiés. La lenteur de la diction, la fixité du regard, tout y devient admirable. L'actrice, Chiara Mastroiani, est remarquable, belle, présente, vivante..., dans sa "mort" idéale.
Nous avons quitté la propagande que vectaient encore les "Idiots" et "Festen".
* * *
Le P.A.C.S. vient de faire couler de l'encre. Un psychanalyste talentueux, M. Tort, dénonce dans Le Monde l'homophobie des psychanalystes. Il vise Lacan : sa symbolique du nom du Père avec ses forclusions. Il impute ce "racisme" au catholicisme préexistant. Je crains qu'il connaisse mal et le judaïsme et le christianisme (je lui conseille de lire les Trois prières d'Abraham, de Louis Massignon). Le père invoqué comme légiférant au nom du symbolique est d'abord et avant tout " grec ", païen, c'est le spirituel qui vient tuer l'enfant du sensuel maternel (l'imaginaire pour Lacan).
Toute la psychanalyse, en fait, pense comme Lacan même Mélanie Klein, avec le "pénis du père" ! (sic).
Il y a pourtant un Eros du père qui n'est pas que celui de l'dipe inversé (pour le garçon). Tout ceci est devenu de la pure scolastique conceptuelle. Cinquante ans de Patristique... (Freud, Ferenczi, Abraham et... des années seront-elles futures ? de scolastique où les freudiens pensent pour Freud et plus freudiennement que lui).
Le refoulement et aussi le rejet (Verwerfung), et toutes les intempestives négations (déni, etc.) sont des concepts à la fois biologiques, organiques et culturels.
C'est au nom de l'Idéal du Moi qu'il y a refoulement, même au-delà de l'individuel. Le refoulement organique est un nom de l'idéal de l'espèce qui veut perdurer.
Le complexe de castration chez le garçon est là pour sauver (salut et non sauvetage) et l'individu, et l'espèce dans le même temps. La perversion menacerait alors l'espèce !
Les homosexualités où Freud ne voyait qu'un retard et un blocage évolutif sont aussi riches, variées, complexes que les hétérosexualités. Un(e) homosexuel(le) n'est pas déprimé(e) fondativement, sinon conceptuellement, c'est-à-dire par l'esprit des mœurs.
Étrange affaire : la Grèce policée et "sociale" a établi ses exercices de paideïa sur la pédophilie et les homosexualités... mais, pour les Grecs, seulement. Un métèque pédophile et homosexuel est condamné à mort. Telle était la démocratie grecque ! La finalité de l'homosexualité (vécue) était de conduire au mariage (voir Sapho, Platon, Aristote).
Il y a une cinquantaine d'années encore, on parlait avec dérision des homos, comme des "tantes", des "folles perdues", des gouines, etc. Dérision par impuissance !
Mais on n'a jamais vu un Président de la République "pédé" (reconnu), un juif non plus, ni un arabe, ni même un protestant, encore moins une femme ! Des rois "pédés", il y en a eu pas mal ! Des curés et des "instits" pédophiles, pas mal non plus !
L'homme, la femme, l'enfant sont des objets érotiques, "homophilement" parlant... mais il ne faut pas le dire. Sublimé, d'accord, c'est beau, c'est grand : pensez donc Shakespeare ; mais Oscar Wilde, ça a grincé !
Le P.A.C.S. n'était pas une mauvaise idée, mais ce n'était qu'une "idée", un légalisme républicain... de mœurs, c'est tout ! (avalisée, mais plutôt refusée si cela sortait de l'intime et du choix personnel).
La confusion est venue d'une mauvaise répartition du collectif à l'individuel. Elle est venue de cet indéracinable idéologie du centralisme réducteur, qui a pointé très tôt en France, avec la Révolution et Napoléon, du cataclysme décerveleur jacobin forme archaïque des grandes idéologies du XXe siècle.
Reste que dans le cadre de nos mœurs sur la sexualité, hors toute hypocrisie que Freud a si merveilleusement dénoncée, qu'un(e) homosexuel(le) croit que tout ce monde l'est homosexuel(le) et qu'un(e) hétéro ne peut pas comprendre qu'on le soit ceci avec moult formes intermédiaires... de tolérance (comme les "demeures" du même nom).
La loi conservatrice du P.A.C.S. est satisfaite, mais la société ne l'est pas. Ce n'est pas la première fois. Le fondamentalisme de l'dipe psychanalytique n'y changera rien. Qu'on ne parle surtout pas de Sur-moi culturel, cette bouillie pour Bécassine !
L'esprit des mœurs est puissant, violent, injuste. La France est restée pétainiste, antisémite, raciste avec pédale douce. La France laïque et républicaine et obligatoire veut que le mariage ne soit qu'une consécration sociale qui fonde le collectif. Le P.A.C.S., dont on ne cesse de répéter ses défenseurs qu'il n'est pas assimilable au mariage, n'en est qu'une mouture socialisée, atténuée, euphémisée.
Les homosexuels avaient droit à autre chose que ce laïcisme jacobin. On continue à confondre vœu et serment ; on croit que le serment (collectif) avalisera, sublimera, le vœu (le Wunsch de Freud), c'est une grosse erreur ! C'est du décervelage légaliste.
Bien sûr, on va nous parler de la défaite du père. Faut-il rappeler que dans les sociétés dites homosexuelles (Sparte, par exemple) ou... nazies, le père existe... comme tyran et non plus comme protecteur. Castrateur et protecteur sont difficilement associables. Messieurs les "Grands Citoyens" ont du mal à engranger cela.
Jamais le mot fraternité n'a été si brandi que lorsque la machine à couper les têtes a fonctionné (l'échafaud) !
Le film "Les Idiots" est tombé dans ce piège, comme "Festen".
"Kroustaliov, ma voiture" ou "La lettre" l'ont magnifiquement évité.
La géopolitique des forces et des réseaux de communication de société illustre le " pas de chance du trop de chance " de nos démocraties molles et repues, donc profondément injustes.
Au-delà d'un seuil, ajouter... aboutit à retrancher.
Jean GILLIBERT
(Paris)
retour sommaireN.B. : Car le choix sexuel de l'identique place la société en collectif de l'idéal.
La femme, ou l'homme pour le genre homosexuel, ne rejette pas l'autre malgré le complexe de castration, mais elle le place en "idée". Un homosexuel, une homosexuelle ont une fantastique " Idée " de l'autre sexe. C'est avec cette idée qu'ils copulent, vivent ensemble, se "marient", se séparent, se pervertissent.
Comment peut-on socialiser l'Idée sans la chair réelle, comment peut-on collectiviser le pays légal sans le pays charnel ? Freud y a pensé avec "Psychologie des masses et analyse du moi" (le moi qui peut devenir une idée)... mais Maurras ou Barrès aussi ! La France dite républicaine, dite progressiste, mais en fait très conservatrice (citoyen !) n'y pense pas, ne peut pas y penser. Elle fait comme l'Église catholique ; et d'une religion qui a oublié sa spiritualité, elle en substitue une autre, laïque (oh, la religiosité des laïques), elle en fait une nouvelle religion à mystères, quelquefois jusqu'à la gnose rédemptrice (la Révolution de 1789 et celle de 1917).
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