La formation du psychiatre

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FORUM

Avec des textes de Daniel Rosé, Pierre Sullivan, Thierry Vincent, Jacques Dufour et Raymond Cahn

Comme prévu, voici le deuxième Forum de la rédaction, autour du livre de Raymond CAHN : L'adolescent dans la psychanalyse (Réflexions critiques sur l'ultérieur et l'antérieur à partir de l'aventure de la subjectivation), P.U.F. (coll. Le Fil Rouge, Psychanalyse et psychiatrie de l'enfant), 1998, 232 p., 190 F.

 

I - Daniel ROSE

(9 boulevard Deltour, BP 5035, 31032 Toulouse Cedex 5).

1) De mon triple point de vue de psychanalyste, de psychothérapeute d'adolescents et d'ancien enseignant dans le secondaire et le supérieur, je voudrais dire d'emblée mon plein accord avec les thèses, prises une à une, que R. Cahn développe dans ce livre nourri de sa réflexion clinique auprès des adolescents, plongeant dans l'expérience et les théorisations de ses prédécesseurs, comme P. Mâle et E. Kestemberg, et articulé avec beaucoup de perspicacité à la réalité sociale actuelle de notre fin de vingtième siècle.

Ce livre est ainsi à la fois une synthèse originale des travaux anciens et actuels (P. Jeammet, F. Ladame, M. Laufer) qui décrivent l'évolution de la nosographie, et une métapsychologie nouvelle de l'adolescence appuyée sur "l'aventure de la subjectivation" en rupture avec la réduction freudienne, de l'adolescence aux transformations de la puberté et avec la théorie des remaniements de la névrose infantile selon S. Lebovici.

"Du sujet", le rapport de R. Cahn, pour le Congrès des psychanalystes de langues romanes en 1991, irrigue en effet tout ce livre et l'on peut considérer aujourd'hui, à la lumière de ce nouvel écrit que ce rapport était un point d'arrivée et un point de départ. Sa lecture avait été pour moi une heureuse surprise car j'y voyais démontré d'un point de vue clinique ce que je pensais intuitivement depuis longtemps sans oser espérer qu'un psychanalyste aille jusque-là dans le dévoilement (beaucoup plus que la réhabilitation, et à ce titre le terme de subjectivation est éloquent) du sujet dans et par la psychanalyse face aux dérives ambiantes d'un structuralisme mal compris parce qu'opérant une transgression de la méthode structuraliste à l'idéologie de la déconstruction : n'est pas Nietzsche qui veut !

2) Dès les premières pages, le ton est donné : "C'est bien le rapport entre le retour du même et l'émergence du nouveau qui se joue de façon déterminante à l'adolescence. C'est sur lui que repose l'ensemble de ce travail (p. 3)". Puis reviendront sans cesse, au cours de tout le livre, les termes imprévisible, aléatoire, travail et création mis en relation avec la notion de matière psychique vivante douée de conflit assimilateur et créateur, selon les analyses de R. Angelergues(1).

L'adolescence ne saurait alors être réductible à la pure répétition, même entendue comme remaniement, de la névrose infantile car cet âge de la vie et ce moment "maturatif" de la libido et de l'économie de toute la psyché est justement caractérisé par l'irruption du neuf, exactement comme l'émergence des pulsions et du psychisme (c'est tout un), dans la théorie des stades et de l'étayage, est caractérisée par l'irruption du qualitatif et du sens (c'est tout un aussi) : j'ai mis des guillemets à maturatif pour dénoncer précisément l'illusion que l'ultérieur soit contenu dans l'antérieur. G. Amado, pour lequel R. Cahn avait écrit une fort belle notice nécrologique il y a dix ans(2), pensait de même et à propos de l'adolescence et à propos de l'étayage dont il dénonçait l'aspect mécaniste selon la vulgate freudienne en s'appuyant, avec pertinence, sur M. Merleau-Ponty(3) : l'étayage, dans les stades, est l'occasion et non la cause des pulsions et du psychisme, ce qui ne veut nullement dire que les stades sont négligeables comme l'a soutenu J. Lacan(4).

R. Cahn démontre fort bien ce point de vue à travers sa nouvelle métapsychologie de l'adolescence (pp. 31-69) et ses exemples cliniques (pp. 73-130), mais c'est à propos de Télémaque (pp. 133-143), des transformations de la croyance à l'adolescence (pp. 145-171) et de l'adolescence aujourd'hui confrontée à la crise éducative et scolaire (pp. 173-202) que se voit le mieux cette irruption créative de la nouveauté en dépit souvent de conditions qui justement ne la laisseraient pas prévoir (p. 200).

A l'aide de l'illusion liée à la transitionnalité décrite par D. Winnicott, est admirablement mis en évidence le travail de deuil adolescent qui, dans un moment quasiment kantien, renonce à l'absolu des choses en soi (les objets pulsionnels incestueux en sont une modalité) pour découvrir la fécondité de la construction interprétante des phénomènes (p. 167) liée à l'investissement de l'intériorité, "l'être profond du sujet" (pp. 160, 167), qu'on ne peut que comprendre en termes œdipiens (p. 197) parce qu'articulée au surmoi impersonnel dont parle F. Pasche (pp. 52, 177) et à un préconscient fonctionnel (p. 165, 195) qui, jouant un véritable rôle de tiers interne, est peut-être le lieu même du Je. Les modèles bibliques (la Loi et les Prophètes), augustinien et celui issu de la Réforme sont judicieusement convoqués (p.184).

On comprend bien alors, après ce détour vers l'ultérieur du livre, que l'adolescence ne saurait être une pure répétition de la névrose infantile pour deux raisons essentielles : les surprenantes réversibilités dans certaines problématiques psychotiques et le caractère ouvert des pathologies adolescentes de la subjectivation (p. 63) d'une part et d'autre part le fait que la névrose infantile se constitue vraiment à l'adolescence seulement (pp. 37-38) permettant ainsi, seulement là, la possibilité de la névrose de transfert. De là découle le parallèle saisissant entre les deux tableaux (p. 46 et 64) rendant compte du lien entre névrose infantile et névrose de transfert : dans le premier (classique et déterministe), l'adolescence est court-circuitée, dans le second tout passe par le processus adolescent de subjectivation et par ses vicissitudes, voire ses avatars.

3) Ayant repris jusqu'à présent les thèmes essentiels du livre, il est maintenant possible de poser la question décisive qui court cependant en filigrane depuis le début de mon propos : cette nouveauté, cet aléatoire et cette capacité conflictuelle de créer du neuf, si bien visibles à l'adolescence jusqu'à nous donner à penser que ce serait le propre de l'adolescence, ne sont-ils pas le propre au contraire de l'être humain depuis le début de la vie ? Autrement dit, même si l'aventure de la subjectivation (le sujet se faisant, dans le mixte passif-actif) se montre de façon exemplaire à l'adolescence, cette aventure n'est-elle pas formidablement déjà présente depuis toujours ? D'ailleurs R. Cahn ne parle-t-il pas "d'un processus progressif de la naissance à la mort" (p. 51), en écho avec ce que P.-C. Racamier et E. Kestemberg appellent le processus de personnation et le soi dès l'apparition, quasi immédiate, et de la variable plaisir-déplaisir et de la vie fantasmatique ?

C'est là que se pose la question redoutable de l'Esprit rencontrée par R. Cahn quand il écrit : " Ce mode d'organisation (celui nécessaire à tout travail analytique) apparaît ainsi, au décours de cette période (l'adolescence), telle Minerve toute armée sortant de la tête de Jupiter après être parvenue, non certes à assagir les pulsions mais, comme le fera la déesse avec Ulysse et Télémaque, à accorder par l'Esprit une aide au tempérament propre, à la force brutale du sujet " (p. 51). Mais R. Cahn ajoute aussitôt, comme pour se reprendre, qu'il ne faut pas se laisser emporter par cette métaphore mythologique car c'est là le résultat d'un long processus.

Est-ce précisément un résultat et un produit, en fonction d'un pur jeu de forces où le déterminisme serait prévalent, ou bien la manifestation enfin au grand jour de ce qui habite le petit d'homme depuis le tout début ? Cette question est décisive. Or R. Cahn nous montre avec beaucoup de patience et de perspicacité que l'être humain n'est pas un être de production mais de travail, ce qui est bien différent. Je renvoie ici aux travaux de H. Arendt(5) dans sa discussion de Marx qui, ayant découvert l'essence du travail humain, fait finalement de l'homme un être de production.

Si l'Esprit, ou Minerve, ne tombe pas brutalement du ciel à l'adolescence, ce n'est pas par nécessité idéologique de ne pas faire intervenir la vieille transcendance ou les relents de je ne sais quel humanisme désuet, c'est que les faits (psychiques) nous contraignent à admettre la présence de l'Esprit dès le début parce que, dans l'humain, le jeu des forces (l'économique) a toujours affaire au sens dans ce creuset alchimique de la variable plaisir-déplaisir et de l'activité fantasmatique faisant tout de suite du bébé un "sujet" à part entière se faisant, même s'il n'est encore qu'en puissance mais pas encore en acte.

Je veux là encore rendre hommage à E. et J. Kestemberg et dire le choc de leur rapport sur le point de vue génétique en psychanalyse, où le plaisir de fonctionnement mental manifesté clairement dans l'ultérieur de la maturation est en puissance dans l'hédonisme du soi habité par le fantasme, et le choc du premier contact avec E. Kestemberg lors des supervisions où elle soulignait sans cesse l'activité, les choix et la liberté, certes profondément inconscients, de chaque patient dans son exemplaire singularité.

4) L'ultérieur expliquerait donc rétrospectivement, voire rétroactivement si l'on prend l'après-coup freudien dans toute son acception, l'antérieur ? C'est à cela que la psychanalyse semble acculée tout en résistant bec et ongles, et en s'arc-boutant aux démons déterministes. Mais qu'elle se rassure, elle n'est pas la première ! Les sciences dites dures sont contraintes aujourd'hui sous la pression des faits à de telles révisions déchirantes. Rappelons-nous La Nouvelle Alliance, le chemin de R. Angelergues déjà cité et le retour de la vieille téléologie aristotélicienne au sein de la biologie moléculaire(6). Une page d'E. Morin est à ce titre extrêmement parlante, justement à propos du cercle de l'ultérieur et de l'antérieur(7).

Si la biologie moléculaire a été forcée de réintroduire le concept de téléologie, interne au vivant, au lieu de la considérer (ce qu'elle était jusqu'alors) comme une pure spéculation philosophique extérieure, la psychanalyse ne doit-elle pas de même admettre, comme intrinsèques au psychisme, la variable plaisir-déplaisir et l'aléatoire créateur ? Ce qui veut dire alors que si le présent s'explique en partie par le jeu "déterministe" du passé, il s'éclaire essentiellement par ce vers quoi il tend : c'est tout le sens de la tension de l'arc étudiée par P. Ricœur à propos du sourire de la Joconde analysé par Freud dans son Léonard où est visible, à son corps défendant, l'inéluctable balancement entre archaïque et archéïque(8). A l'inverse, le même piège du déterminisme s'est refermé sur Marx à propos de la liberté, sur laquelle il a des lignes admirables quand il explique que le règne de la liberté consiste (en des termes aristotéliciens) dans le fait d'être à soi-même sa propre fin (le libre jeu de ses forces) et non au service d'autre chose comme la nécessité ; or Marx déclare justement que cela ne saurait commencer aujourd'hui dominés que nous sommes par l'empire de la nécessité, alors qu'il a remarquablement opposé le travail humain (de l'architecte) au travail de l'abeille qui est contrainte par l'instinct(9) ! Ainsi la liberté effective est-elle rejetée dans un au-delà mythique, alors qu'elle est déjà présente dans le moindre travail humain même le plus aliéné(10), qui serait le produit de la maîtrise du monde de la nécessité, autrement dit jamais !

Alors qu'est-ce que l'Esprit ? C'est ce qui habite l'être humain dès les premières relations d'objet et qui organise, dans l'interrelation avec le monde environnant chaotique, voire menaçant (la mère au premier chef) à cause de l'alternance des gratifications et des frustrations, par le fantasme les premières défenses et donc les premières mises en sens. Rappelons-nous que l'investissement freudien et l'intentionnalité husserlienne ont la même origine chez F. Brentano (maître commun) pour qui l'esprit est donation de sens : c'est peut-être lui qui a permis à Freud de sortir des rêts du déterminisme strict et de passer de l'Esquisse à L'interprétation des rêves.

Or là-dessus, R. Cahn a des pages (pp. 169-171, 200-201) admirables mais timides ! En effet, si l'on peut être d'accord facilement pour dire avec lui (avec G. Amado et D. Widlöcher cités, mais aussi avec Voltaire) que Dieu a été fait à l'image de l'omnipotence inconsciente, on peut par contre se demander ce que sont la présence de l'absence, "l'esprit du lieu" (citation de C. Bollas), la transcendance séculière correspondant au surmoi anonymisé, la nécessaire réinvention de la transcendance et de la tradition, et la croyance que rien n'est joué parce que la possibilité de prendre en charge la complexité et de créer du nouveau dans la continuité existent bien. Qu'est-ce que ces réalités-là, sinon des manifestations de l'inconscient non-omnipotent, ou du moins travaillé par le deuil, seule vraie source du neuf ? N'est-ce pas là l'Esprit ? Ne faut-il pas sortir, et les pages de R. Cahn sur les transformations du croire adolescent citées plus haut y contribuent largement, de l'équation : Esprit égale Dieu égale religion égale aliénation/illusion ? D'ailleurs bien des pages de L'avenir d'une illusion peuvent aisément se retourner contre son auteur. Enfin la note finale du livre de R. Cahn commentant A. Touraine montre très bien que, si le Sujet créateur de sens défendu par A. Touraine n'est pas une "âme" présente dans le corps ou l'esprit, il se définit cependant négativement comme déviance (autres mots pour désigner la liberté et la création), ce que R. Cahn juge bien proche de ses thèses concernant la subjectivation. Des siècles de christianisme et de philosophie scolastiques ont substantifié (et tué) l'Esprit et l'âme avant que Nietzsche ne nous réveille philosophiquement. Mais de tous temps les poètes ont su la faire vibrer : Aragon a paraphrasé Jean de La Croix ; l'un proclame que "la femme est l'avenir de l'homme" et l'autre que "la flamme est l'avenir de l'âme" ! N'y a-t-il donc pas un livre caché dans le très beau livre de R. Cahn ?

5) Tout ce qui précède permet déjà de regarder et d'écouter les patients autrement, c'est-à-dire aux prises avec leur processus de subjectivation en travail que l'analyste est donc censé accompagner plus que seulement disséquer pour se faire plaisir intellectuellement par une lumineuse interprétation. A cet égard, par deux fois R. Cahn invoque le passage du muthos au logos (pp. 117 et 192) comme un chemin créateur de maturation parce que passage du sens à la signification. Parler ainsi du couple sens-signification, c'est bien réinscrire le sujet humain dans quelque chose qui le dépasse mais qu'il tend sans cesse à se réapproprier subjectivement. Mais comment aider le patient dans cette tâche selon qu'il est adolescent, état-limite ou névrose classique ?

On sait bien à ce sujet que, outre le dispositif différencié, les techniques d'intervention ne sont pas les mêmes. Par exemple, comme R. Cahn le souligne, la psychothérapie d'adolescents sera plus "recouvrante" que "découvrante" (p. 103) même si cependant le travail psychique est bien relancé ou, comme l'on dit à l'Ipso, même si le patient parvient à s'intéresser à son fonctionnement mental. Or R. Cahn affirme aussi que, d'une part la ressemblance entre l'adolescence et l'état-limite est évidente (p. 198), et d'autre part que l'analyse adulte permet bien souvent l'achèvement du processus de subjectivation.

En forçant quelque peu le trait je l'avoue, n'y a-t-il pas là le risque de voir s'évanouir les différences nosographiques et techniques ? Je pense que la réponse doit résider dans le fait que l'analyste reste toujours un analyste dont le patient se sert et qui reste profondément le même quelles que soient les situations parce qu'il peut être capable de s'accorder avec ce qui apparaît dans le matériel, selon une fluidité toute personnelle et vivante, ce qui rend possible alors l'évolution du travail de subjectivation.

6) Une dernière question concerne l'école et la société. Le point de vue de R. Cahn est pessimiste à juste titre et on ne peut qu'être d'accord avec le constat de l'effacement du rôle du père au profit de la mère (pp. 190-196) rendant obsolètes les modèles de G. Debesse et de G. Mendel (pp. 8 et 200) ; de même, le rêve de tout psychanalyste d'une école entre rigidité et laisser-faire semble s'éloigner, au point que l'on peut se demander si une réflexion psychanalytique sur l'école est encore utile (pp. 189-192).

Mais là aussi j'aime voir R. Cahn déceler des signes encourageants d'ouverture et de création là même où on ne les attendrait pas, à savoir chez les jeunes "dans la galère" et récemment scrutés par des sociologues (pp. 199-201). La chance de l'école en décomposition est, paradoxalement, d'être congruente avec le vacillement identitaire profond de ces jeunes si des adultes sont capables de les écouter et de travailler dans ce monde éminemment ouvert ­ parce qu'en crise ­ qu'est le nôtre.

C'est là où le modèle de G. Terrier (non cité par l'auteur) ne me paraît pas obsolète car c'est à partir de ses travaux sur l'école et dipe adolescent que j'ai personnellement bien compris combien, d'une façon générale, il y avait congruence entre d'une part le travail psychique adolescent et le travail scolaire dans une circularité où l'un étaye l'autre, et d'autre part entre la crise identitaire adolescente et la crise de l'identité enseignante, ce qui suppose bien sûr que l'on cesse de penser l'école comme un lieu de simple transmission de connaissances entendues comme des " choses " qui passeraient d'un esprit dans un autre : cela n'a jamais été le cas, même dans l'école de Papa, car tout savoir vrai relève d'une construction et d'un travail, au sens psychique du terme, où l'enseigné est bien coauteur, comme les jeunes cités p. 200, et cela ne vaut pas que pour les matières scolaires bien sûr. Mais ceux qui pensent ainsi ne prêchent-ils actuellement pas dans le désert ?

Au total, mes doutes quant au franchissement possible du Rubicon de l'Esprit concernent moins R. Cahn que la psychanalyse et l'école.

D. R.
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(1) R. ANGELEGUES, L'homme psychique, Calmann-Lévy, Paris, 1993.retour texte
(2) Psychiatrie Française, N° 5.88, oct-nov. 88, pp. 74-79.retour texte
(3) G. AMADO, L'être et la psychanalyse, PUF, Paris, 1978, p. 15 ; M. MERLEAU-PONTY, Le visible et l'invisible, Gallimard, Paris, 1964, p. 232.retour texte
(4) J. LACAN, "Fonction et champ de la parole et du langage", Ecrits, Seuil, 1966, p. 261-262retour texte.
(5) H. ARENDT, Condition de l'homme moderne (Préface de P. Ricoeur), Calmann-Lévy, 1983.retour texte
(6) I. PRIGOGINE et I. STENGERS, La Nouvelle Alliance, Gallimard, 1983 ; J. MONOD, Le hasard et la nécessité, Le Seuil, 1970 ; F. JACOB, La logique du vivant, Gallimard, 1970retour texte.
(7) "Les progrès de la biologie nous ont fait découvrir que les êtres unicellulaires disposent fondamentalement et sans équivoque de la cualité d'individu vivant. Nous pouvons ajouter qu'ils disposent ipso facto de la qualité de sujet. Dès lors nous devons considérer que nos intestins abritent et nourrissent par milliards les micro-sujets que sont les bactéries Escherichia coli et que notre organisme lui-même est un empire-sujet constitué de trente milliards de sujets. Marx disait que la clé de l'anatomie du singe est dans l'anatomie de l'homme. Il entendait par là que le développement chez l'homme de qualités potentielles ou embryonnaires chez le singe permettaient de percevoir ce qui aurait été invisible si l'on avait considéré le singe isolément de l'évolution où il s'est métamorphosé en homme. Autrement dit, l'ultérieur permet de concevoir l'antérieur. Et ajoutons : cet antérieur mieux conçu permet à son tour de mieux concevoir l'ultérieur... La clé de l'anatomie du singe est dans l'anatomie de l'homme parce que la clé de l'anatomie de l'homme est dans l'anatomie du singe. Homme et singe doivent s'entre-éclairer l'un par l'autre... (Même) s'il y a un abîme vertigineux entre Escherichia coli et Homo sapiens... la clé de l'individu-sujet bactérien est dans l'individu-sujet humain ; et il nous apparaît évolutivement logique que la clé de l'individu-sujet humain soit dans l'individu-sujet bactérien. Il faut donc tenter de lier ces deux propositions en une boucle productrice de connaissance. Dans ce processis, l'homme-sujet va pouvoir originer sa subjectivité dans l'égocentrisme de l'unicellulaire où déjà l'individu contigent, périphérique, éphémère, se pose, le bref instant de son existence, au centre de son univers : il va pouvoir découvrir que son mythe de l'Ego transcendantal a pour source l'auto-transcendance du sujet unicellulaire : il va même pouvoir originer sa pensée dans le computo ; Freud avait déjà supposé que l'activité de l'amibe était la préfiguration organique des processus psychiques d'introjection et de projection ; ne pouvons-nous pas voir dans l'égocentrisme organisationnel de la bactérie la préfiguration de notre "narcissisme primaire" ? Ne pouvons-nous pas aussi supposer que l'objectivité de la connaissane scientifique est un des ultimes avatars anthropologiques de la dissociation unicellulaire sujet-objet ?..." E. MORIN, La méthode, 2. La vie de la vie, Le Seuil, 1980, pp. 199-200.retour texte
(8) P. RICOEUR, De l'interprétation, essai sur Freud, Le Seuil, 1965, pp. 171-177 ; S. FREUD, Un souvenir d'enfance, Gallimard, 1936, p. 163 ; D. ROSE, L'endurance primaire, PUF, 1997, pp. 179-181.retour texte
(9) K/ MARX, Le Capital, Editions Sociales, 1976 : comparer Livre 1, VII, chap. 1 (le début) p. 136 et le Livre 3, XLVII, chap. 3 p. 742.retour texte
(10) A. SOLJENITSYNE, Une journée d'Ivan Denissovitch, Julliard, 1968.
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II - Pierre SULLIVAN

(Centre Alfred Binet, 76 avenue Edison, 75013 Paris).

Sur la couverture de "L'adolescent dans la psychanalyse. L'aventure de la subjectivation", Raymond Cahn a fait figurer le portrait d'un jeune homme devant un rideau blanc de Lorenzo Lotto. Une tête qui dévoile au premier regard un projet, une décision, un monde intérieur prêt à prendre parti sur tout ce qui lui fait face. Hasard des calendriers, le livre de Raymond Cahn s'est installé sur les rayons de la psychanalyse en même temps que se tenait à Paris la rétrospective Lorenzo Lotto venue de Bergame avant de partir vers Washington. Autre coïncidence ­ mais le monde fait bien ce qu'il veut ­, le Grand Palais accueillait en même temps que le peintre italien une exposition des trésors du Musée de Taïpeh. La Chine millénaire voisinait avec l'un des plus beaux fleurons de la Renaissance italienne finissante. Que la peinture occidentale ait une histoire, des transformations et des styles, anciens ou nouveaux, c'est ce que le visiteur ressentait d'abord comme un choc devant les tableaux de Lotto, surtout s'il venait de baigner dans l'immobilité tranquille et pratiquement sans heurt de l'art chinois depuis le IIe millénaire avant Jésus-Christ jusqu'au XIXe siècle de notre ère. Un monde de conflits transmis par des formes expressives subjectives, une aventure de la subjectivation pour reprendre le titre de Raymond Cahn succédait dans l'œil du visiteur à un art fixé, virtuose, et qui ne prétend qu'à égaler jusqu'à s'y fondre la suprême aisance de la nature à exister.

De telles confrontations, fortuites, laissent songeur. Pourquoi sommes-nous des sujets ? Pourquoi tenons-nous plus qu'à notre vie parfois, plus qu'à notre monde souvent, à cette expression de soi ? A cette incessante différenciation qu'est notre subjectivité, comme dirait Raymond Cahn(1). Les Chinois eux n'y pensent même pas. Ou est-ce là, à leur propos, notre ultime rêverie subjective ?

Saluons en tout cas le projet, la décision de ce "jeune analyste" qu'est Raymond Cahn de vouloir maintenir ou de relancer le "procès du sujet" en lui trouvant au sein de la psychanalyse une forme qui en assure les assises. Suivons-le. Appuyons sur les barreaux de l'échelle qui mène à la vérité, à l'authenticité du sujet. Mais d'abord quel est le sol d'où s'élèverait ensuite cette subjectivation ? Pour Raymond Cahn, le mouvement de différenciation qu'est la subjectivation prend appui sur une "indistinction primitive"(2) et si l'objet ­ d'abord et indiscutablement la mère tout au long de ces pages ­ n'est ni excessif, insuffisant ou incohérent(3), la différenciation peut entamer sa course. Doit-on reconnaître dans ce récit des origines la double influence du mythe freudien de la matière inerte, indistincte, que viendrait fendre, sectionner la première pulsion et celle de l'icône chrétienne à laquelle Freud et la plupart des analystes à sa suite auront été sensibles de la mère et du fils unis par des liens pas encore sexués ? Sans doute, et à l'encontre d'une version plus grecque, plus tragique ­ ou chinoise ? ­, pour laquelle l'individu est d'emblée un individu, un être distinct, un être séparé. C'est là son existence et son malheur qu'aucune illusion rétroactive ne peut vraiment diminuer. C'est une version que n'ignore pas Freud, celle des Trois essais sur la théorie de la sexualité en tout cas, pour laquelle la pulsion n'a pas d'objet assigné d'avance et rencontre d'abord un monde indéterminé. Ce monde, il n'est pas moi, j'en fais la douloureuse constatation, c'est ma première expérience et la première différenciation. La différence est d'origine. Après il faut durer, endurer(4).

Le sujet ­ je le demande à l'artisan de subjectivation ou à l'"agent subjectivant"(5) qu'est Raymond Cahn ­ serait-il moins sujet d'être la distinction même ? Qu'on ne puisse sauver les hommes de leur naissance, de leur introduction dans le monde, cela nous ôte-t-il tout métier ? Une telle conception nous prive seulement du rôle maternel quasi exclusif que se sont accordés les analystes de la deuxième génération. Mélanie Klein (l'identification projective), Jacques Lacan (le désir de la mère), Margarett Mahler (la fusion), qui se retrouvent là réunis, ont fortement contribué à imposer les traits maternels à l'image du monde tels qu'ils se présentent mythiquement à l'infans. Et l'attente exquise qu'ils suggèrent. Pourtant ces qualités négatives ­ non plus de l'objet mais de l'extériorité première, et qui interdiraient la subjectivation ou en limiteraient gravement l'expansion, ces trois " défauts ", l'excès, l'insuffisance ou l'incohérence, s'ils sont d'authentiques difficultés, les comprend-on vraiment en les attribuant aux faits et gestes toujours hypothétiques d'une mère ? Si d'aventure une telle attribution est possible et vérifiée, que rend-on au patient en le lui révélant ou en acquiesçant à ses dénonciations souvent douloureuses ? Que gagne-t-on thérapeutiquement, stratégiquement ­ c'est la même question ­ à utiliser un langage purement quantitatif (excès = excitation, insuffisance = manque, incohérence = variations incontrôlées) pour désigner des positions en fin de compte d'abord et avant tout existentielles ? Pourquoi séparer l'économie du sens ? Est-ce étrangement pour honorer le mythe de la Mère ? Car après tout une insuffisance, une incohérence ou un excès d'altérité, est-ce que ce ne sont pas trois situations du rapport à autrui qui signent pour un sujet trois impossibilités : la promesse, la récompense et l'espoir. Ces trois valeurs de sens existentiel sont occultées par la référence constante à l'objet maternel dont la psychanalyse se pourvoit de plus en plus. Mais est-ce que ce ne sont pas là trois ouvertures thérapeutiques que nous sommes contraints de négliger ? Du moins dans nos exercices théoriques ? Le Chinois, il revient, s'abstient de toute théorie, à la limite il voudrait ne pas parler. Voir le monde comme un rêve, mais sans sujet du rêve. Sans réveil. Sans l'idée chère à Freud que tous les paysages du rêve sont une vision du corps maternel. Le Chinois ne veut pas voir ainsi. Seul l'inconscient occidental a imposé cette image : ce fut le génie de Freud de le comprendre et de replacer cette icône sur un fond plus large. Plus obscur : une chinoiserie.

Et votre adolescent, Lorenzo Lotto, que voit-il ? Une femme, souhaitons-le. Et qui ne sera pas sa mère.

"Deux fantasmes fondamentaux à l'adolescence vectorisent tout l'imaginaire :

  1. De tout objet investi, de tout objet d'amour sont attendus le comblement absolu, la perfection absolue des temps originaires.
  2. Le monde dans sa réalité ne serait finalement rien d'autre qu'un gigantesque corps incestueux.(7)" Mais pouvons-nous amener notre adolescent têtu à sortir de l'absolu si nous croyons, nous, analystes subjectivants, à un temps originaire maternel et où bien sûr nous aurions pu être cet absolu ? Comment lui présenter un autre monde si, prisonnier de la nostalgie, nous pensons, contrairement à Freud, que l'inceste a vraiment eu lieu à l'origine, au point d'en imprégner définitivement notre vision du monde ? Le temps ne fait que commencer et c'est aussi la beauté de ce livre que de souhaiter qu'advienne une nouvelle époque de l'adolescence comme ouverture au monde. A l'univers qui dans sa réalité excède la géante maternelle qui n'en est plus le principe unique ou la nécessité.

P. S.
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(1) "C'est là que la contrainte nouvelle, à la fois interne, pulsionnelle, et externe, de l'environnement, des objets, viendra ratifier, consolider, remettre en cause ou modifier plus ou mibs radicalement les modalités antérieures du processus de subjectivation, lequel est un processus de différenciation bien davantage qu'un processus d'individuation-séparation" (p. 51).retour texte
(2) p. 57 et p. 153.retour texte
(3) p. 157.retour texte
(4) D. ROSE, L'endurance primaire, Paris, PUF, 1998.retour texte
(5) R. CAHN., op. cit., p. 57.retour texte
(6) Voir François JULIEN, Le sage n'a pas d'idée, Paris, Seuil, 1998.
(7) R. CAHN, op. cit., p. 105.retour texte

 

 

 

III - Thierry VINCENT

(Clinique Médico-Universitaire Georges Dumas, 37800 La Tonche).

Le cœur d'un livre gît parfois dans une seule de ses phrases. Dans l'excellent livre de Raymond Cahn "L'adolescent dans la psychanalyse", celle-ci est interrogative : " Ne pourrait-on pas en effet considérer le cadre et Ie processus même de la cure comme l'équivalent des aspects les plus fondamentaux de la problématique de l'adolescence ? " (p. 115).

A dire vrai, cette question qui sous-tend tout le texte est déjà dans le titre : "l'adolescent dans la psychanalyse", la part adolescente que garde la psychanalyse, ce qu'il reste d'adolescent dans la psychanalyse.

La psychanalyse nous a appris à questionner les restes, à ne questionner même que les restes, et Freud n'aurait, dit-on, jamais parlé d'adolescence, justement.

L'adolescence, qui n'a qu'un rapport de plus en plus lointain avec la transformation pubertaire, est une invention sociale récente, comme Ia psychanalyse. On lie la naissance de la psychanalyse avec le non-regard de Freud sur l'hystérie, avec le questionnement de sa parole, avec une langue nouvelle : la langue hystérique et ce qu'il faut y déceler d'emblée : l'empreinte du refoulement. On a cependant trop vite oublié, ce que ne cessent de dire les descriptions infinies des tableaux hystériques dans les immenses Traités sur la question qu'a produits le XIXe siècle : l'hystérie est une maladie à prédominance féminine qui apparaît à l'adolescence, parfois même avant. Pourtant les choses ne sont pas énoncées de la sorte à cette époque : l'adolescence n'y existe pas encore, Freud ne parle pas d'adolescence.

On parle de l'infantile. L'enfant existe, lui, pas depuis très longtemps à en croire Ph. Ariès, d'où peut-être le scandale freudien de la sexualité infantile ­ l'infantile dans la psychanalyse. Un des axes du livre de R. Cahn est celui de l'importance et du devenir de la névrose infantile, celle que construit l'adulte en analyse, cette névrose infantile qui surgit de la névrose de l'adulte mais qui se trouve justement ne pas être une névrose de l'enfant. C'est la névrose infantile qui rend lisible celle de l'adulte, mais l'adolescence est-elle la possibilité d'élaboration de celle-ci ? C'est là la question importante que pose l'auteur : la névrose infantile comme achèvement du processus de subjectivation (p. 65) et l'adolescence comme moment fort d'un processus de subjectivation (pour ma part toujours en cours le long d'une vie), mais moment de vérité de celui-ci, moment qui rend la poursuite de la subjectivation possible qui la laisse ouverte, en travail. La fin de l'adolescence, son achèvement, ce serait la possibilité (la chance ?) d'une vie où la subjectivation, la symbolisation, le travail incessant de liaison et déliaison, sur lequel insiste tant R. Cahn, restent à l'œuvre.

En même temps, la fin de l'adolescence, c'est la fin de "l'âge des possibles" selon le très beau film de Pascale Ferran qui illustre la question d'une façon si limpide : si l'on peut devenir adulte, s'engager dans un métier, dans une liaison amoureuse, se laisser devenir père ou mère, c'est parce que l'on accepte que dorénavant tout ne sera plus possible, ce qui ne signifie pas que tout deviendra impossible. Nous ne restons plus au carrefour des choix, le processus de subjectivation est un cheminement : il favorise le passage, point la station, pour parodier Valéry.

D'où l'attention apportée aux arrêts du processus de subjectivation ou à ses suspensions. Quels sont les thérapeutes d'adolescent qui n'ont pas fréquemment le sentiment que les choses tiennent à un fil ? Un basculement après un épisode délirant aigu dans une relation psychotique au monde à travers un retrait progressivement inéluctable au sein d'une famille où les relations parentales sont déjà figées, une fuite dans la marginalisation et la délinquance faute d'une sécurité psychique minimale, une anorexie se pérennisant dans l'évitement d'un effondrement maternel...

On répète çà et là que l'adolescence est le plus mauvais moment pour faire une analyse, concédons-le, même si cela reste à examiner, surtout d'ailleurs si l'on a de la psychanalyse la conception d'un dispositif des plus figés, voire aseptisés (les anorexiques adorent ça, elles le subvertissent superbement), en revanche l'adolescence n'est pas du tout le plus mauvais moment, bien au contraire, pour rencontrer un psychanalyste, ce qui parfois n'est pas la même chose. Et R. Cahn d'y insister : l'analyste doit "devenir chaque fois que nécessaire l'agent subjectivant" (p. 127).

Mais au fond, la position de l'analyste dans la cure est-elle si éloignée de celle de l'agent subjectivant, du passeur, de celui qui pointe les liaisons dangereuses parce que trop lourdes de sens ? C'est là toute l'importance du chapitre "L'adolescent dans l'adulte en analyse" dont on voit bien comment il redouble une nouvelle fois la question princeps de l'adolescent dans l'analyse.

Qu'advient-il de notre adolescence dans la cure ? R. Cahn répond : "Celle-ci, le plus souvent s'avère en fait plutôt au service de ce qui se joue hic et nunc dans la cure que reprise véritablement revécue des fantasmes et des souvenirs de l'adolescence qu'exclut précisément et paradoxalement son côté à la fois définitivement révolu et toujours aussi présent" (p. 130), autrement dit ce qu'il en reste c'est le transfert. Y aurait-il là meilleure définition du transfert ? Ce qui reste définitivement révolu et toujours présent.

Le transfert est la question à l'adolescence, la question de l'adolescent. Je suis toujours surpris par le déploiement du transfert chez l'adolescent, la capacité qu'ont certains adolescents, à peine installés et sans qu'autre chose que des paroles d'accueil aient été prononcées, de se mettre au travail dans l'appréhension d'une réalité psychique assez disponible et dans une confiance a priori dans l'autre, que l'enfant n'a pas. Comme est terrible aussi l'incapacité de ce même transfert, chez d'autres, à se manifester, les laissant dans un vide de pensée et de relation à l'autre, ces adolescents purement soutenus par l'étayage de l'habitude et du devoir, dans l'élan d'une enfance qui s'épuise sans relais, ceux-là pour qui R. Cahn parle de leur réalité comme "gigantesque corps incestueux" (p. 105), la jouissance sans frein de l'objet annihilant tout écart, alors que l'écart est la condition même de la pensée. L'adolescence est donc bien ce moment à la fois temporel et psychique où l'on va se mettre à éprouver, au sens premier, mettre à l'épreuve, sa capacité à remanier ses croyances, à se donner une weltanschauung, quelle qu'elle soit ­ et le désillusionnement permanent si à la mode de nos jours en est une comme une autre ­ ou plutôt à avancer vers sa révélation, la mise à jour au sein du processus de subjectivation de celle-ci, pouvoir jouer avec cet espace intermédiaire, transitionnel, ce lieu, c'est cela le processus de subjectivation, où l'imaginaire est la trame du symbolique.

La cure rappelle l'infantile et le manie avec l'adolescent, c'est bien cela que met à jour R. Cahn, l'adolescent est à l'épreuve y compris dans les cures de ceux qu'on nomme adultes parce que nous pensons qu'ils sont "sortis" de l'adolescence, et pourtant les thérapeutes d'adolescents que nous sommes, sont plus sensibles au fait que si se rejoue l'infantile dans l'analyse, se joue l'adolescent, particulièrement dans les moments vifs du transfert, ceux qui feront les points forts d'une cure, où l'analyste du lieu de l'Autre, rappelle et désigne un interdit, introduit une limite, borne un cheminement.

Avançons une thèse, derrière et à partir du travail de R. Cahn : soutenons que la psychanalyse naît en même temps que le corpus social invente la notion d'adolescence. La création de l'adolescence devient inéluctable dès lors qu'il n'y a plus de rites de passage, plus de rites de passages obligés, désignés, irréductibles, au moment où le paternalisme ambiant dans la Vienne freudienne du siècle dernier est en train de vaciller, d'hésiter entre l'alternative de l'autoritarisme totalitaire et de l'interdit d'interdire qui dominera le siècle suivant, où est propulsée sur le devant de la scène la question du père ou plutôt de la fonction paternelle, question qui ne se résout plus simplement dans un acte d'autorité imposé. Dans ce monde-là, dans ce monde nouveau en train de naître, le pubertaire n'assure plus la transition entre l'enfant et l'adulte. L'adulte est à trouver. Il y aura quelque épreuve pour y parvenir, mais sa désignation devient floue et il n'y a plus au fond d'obligation publique d'en passer par elle. Malheur cependant à celui qui s'y refusera, il sera bien mal armé pour un monde où les interdits sont de plus en plus faibles mais où les contraintes et l'interdépendance entre les individus sont décuplées. Cet état social est un état-limite du social. Il engendre inéluctablement un mode de lien social qui trouve sa contrepartie psychique du côté de ce que l'on appelle "les états-limites", c'est-à-dire tout un ensemble de pathologies contemporaines qui n'ont plus comme seule caractéristique le symptôme au sens freudien du terme, mais qui se manifestent par des troubles des conduites et de la dépressivité. Ce qu'on appelle "adolescence" est le temps social et psychique de l'épreuve, il n'est pas éternel même s'il tend à s'éterniser.

La psychanalyse naissante découvre l'infantile, la vectorisation sexuelle de l'infantile, l'impact des mythes originaires dont celui d'dipe, et fait de l'hystérie un trouble anamnestique, une maladie de la remémoration. La psychanalyse en ses débuts élucide ce qui la précède : la question de l'enfant qui n'est pas un adulte en miniature, la cure comme levée de l'amnésie infantile.

Pourtant l'apparition sociale de la psychanalyse reste à penser à partir d'un certain désenchantement du monde où l'adulte est à trouver, où le problème de la relation à l'autre devient le problème par excellence, où le père est mort mais reste à symboliser. Il semble que c'est bien cet état-là des tensions sociales qui permet à la psychanalyse de perdurer et de se maintenir, celui des démocraties "latines" dans lesquelles subsistent encore des interrogations autour de l'incarnation de l'autorité et de la fonction paternelle (problématiques exclues à la fois des sociétés totalitaires et des sociétés " anglo-saxonnes " accaparées par la maîtrise absolue de la relation d'objet).

C'est en cela que la psychanalyse rencontre l'adolescent et en rend compte à présent comme de son lieu de naissance : "Ainsi pourrait-on considérer la cure analytique, tout comme le cheminement adolescent dans le monde actuel, comme une sorte d'équivalent des anciens rites d'initiation, marqués par la souffrance, la mort à l'enfance et à une certaine représentation de soi-même pour déboucher sur une sorte de nouvelle naissance, ou en tout cas de nouveau regard sur soi et le monde. L'un comme l'autre constituerait ainsi une répétition vécue, personnelle, du mythe des origines" (p. 116).

Il incombe désormais aux analystes de penser l'adolescent dans la psychanalyse.

T. V.
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IV - Jacques DUFOUR

(1 rue de la Trésorerie, 73000 Chambéry).

Dans son livre "Adolescence et folie" "sous-titré" "Les déliaisons dangereuses" Raymond Cahn, à partir de son expérience clinique avec les adolescents, conceptualise le "processus de subjectivation" comme mode de fonctionnement psychique propre à l'adolescence et outil de travail des troubles psychiques de l'adolescent.

Comme mode de fonctionnement du moi propre à l'adolescence, le processus de subjectivation représente un passage de la dépendance et de l'impuissance du moi infantile imposés par ses différences avec l'objet, à une autonomie fonctionnelle née de ses nouvelles capacités de relation sexuelle : l'objet change de statut en ce passage, sa différence advenant espace d'un désir avec autre que soi, étranger mais égal à soi, où le moi est seul sujet de son désir. Les formes de la psychopathologie de l'adolescence où prévalent les troubles du comportement et des conduites manifestent dès lors des défaillances du processus de subjectivation : le corps resté pris dans l'infantile des passages à l'acte ne peut advenir corps érotique sujet du désir d'un autre.

Dans son second livre "L'adolescent dans la psychanalyse" sous-titré "L'aventure de la subjectivation", Raymond Cahn aborde la rencontre de ces défaillances du processus de subjectivation de l'adolescent avec leur reprise par cet autre processus de subjectivation qu'est le travail psychanalytique.

C'est donc situer les différentes formes de la psychopathologie de l'adolescent en correspondance avec les aléas singuliers de la sexualité humaine en cette période de la vie. Après-coup de la sexualité infantile où le refoulement de la latence a eu raison des fantasmes œdipiens, l'adolescence est en effet aussi, un avant-coup de la sexualité génitale où le sexuel fait retour dans une nouvelle réalité, où le désir d'un rapport sexuel ne se heurte plus à l'impuissance infantile ou à l'interdit parental mais aux seules angoisses du moi.

Raymond Cahn écrit :

"N'est-il pas insupportable de n'être plus un enfant, d'être capable et désireux de faire l'amour comme un adulte et de continuer à être traité comme un enfant ? Mais n'est-il pas plus insupportable pour soi de n'être plus un enfant, d'être désireux et capable de faire l'amour mais d'avoir peur des filles (des garçons) et d'avoir le sentiment de ne pas arriver à être grand comme le père (ou la mère) ?"

Ainsi, à l'origine du processus de subjectivation de l'adolescent, se trouve le traumatisme du sexuel où se condensent dans le moi les angoisses de castration et des peurs sadomasochistes de vagin denté et de pénis éventreur : c'est de ça que le moi va advenir comme sujet.

C'est à partir de ces notions issues de la lecture de Raymond Cahn que je développerai ici une perspective, l'objet adolescent.

Lorsque les choses se passent bien, ce traumatisme du sexuel se donnera à voir et à entendre dans les actes tragi-comiques d'une crise oppositionnelle plus ou moins bruyante. Cette crise a comme fonction de sonner le glas des images infantiles du moi, qui ne pourront être renversées en tant qu'idoles de l'enfant, que par un détour par un objet singulier, l'objet adolescent. Cet objet adolescent m'apparaît le tiers spécifique de l'adolescent, qui ne se trouve ni dans l'aire familiale, ni dans l'aire sociale mais dans l'aire culturelle propre à l'adolescent où il pourra trouver ses propres voies pour sortir de son impasse sexuelle. Cet objet de transfert et d'identification aura une double fonction :

L'objet adolescent sera donc un objet dont la rumeur médiatique des aventures et des secrets d'alcôve est complément de l'exhibition publique en concert : il conjugue donc une identification narcissique à un surhomme modèle phallique, et une identification hystérique à un humain où se perçoit le manque propre du sexuel. Dès lors, la sexualité adolescente se jouera-t-elle dans deux temps de la relation identificatoire à cet objet adolescent : si le concert sera le temps du meurtre collectif des imagos de l'enfance et de l'identification de chacun au héros de tous, l'après-concert, fort d'un narcissisme retrouvé, sera le temps d'affrontement des angoisses du sexuel dans l'identification du sujet à l'intimité d'un être dont l'inachèvement est lien. L'objet adolescent rend donc possible le deuil des objets fantasmatiques incestueux et parricides de l'enfance à qui l'adolescent est resté attaché en raison du péril sexuel : il permet en effet la liaison du péril du sexuel propre aux peurs de la différence, avec l'assurance d'un narcissisme trouvé dans le collectif communautaire. Un tel objet adolescent, tel que je viens de le définir, paraît donc avoir une analogie avec les rites de passage dont parle Raymond Cahn : ne permet-il pas d'inscrire dans le devenir sexuel, l'impossible réalité subjective du désir érotique sans son passage identificatoire à autre que lui, où dissonances et concordances imposent à la psyché un processus de subjectivation ? L'adolescence n'est-elle pas le temps d'une affirmation forcenée de soi contre les images parentales et les valeurs sociales, où se doit d'être trouvé un objet permettant au désir de l'adolescent de trouver sa différence tout en étant comme les autres ?

Lorsque les choses ne se passent pas ainsi, c'est-à-dire lorsque l'objet adolescent ne permet pas le deuil des imagos infantiles et l'affrontement du péril sexuel, les conséquences en seront un accrochage incestueux de l'adolescent à ses objets infantiles s'actualisant dans des troubles du comportement. Dès lors, le corps de l'adolescent n'évoluera-t-il pas dans la discontinuité qu'affronte un corps érotique, mais régressera-t-il à la continuité du corps d'un enfant qui n'a de cesse d'attirer à lui l'attention de sa mère. Les différents troubles du comportement et des conduites de l'adolescent, apparaissent donc des passages à l'acte incestueux réactionnels à une impossible relation érotique tombée sous les coups de l'horreur de l'autre sexe et d'un désir régressif de retour au sein maternel. Ce n'est donc pas tant le père en sa fonction paternelle œdipienne qui est là en cause, que le sexuel en ses effets de déliaison traumatique de l'objet : en ce point émerge "le mésusage" (S. Freud) du sexuel qu'autoengendrent des comportements du moi où celui-ci tente d'affirmer son indépendance narcissique en utilisant l'acte en remplacement de la réalisation du désir érotique.

La psychopathologie de l'adolescence apparaît donc persistance de la dépendance aux images infantiles, inexistence d'un objet adolescent et efflorescence d'actes où le corps remplace les fantasmes de désir.

Ainsi le moi anorexique de l'adolescent, privé de ses identifications hystériques à l'objet et narcissiques au groupe, offrira-t-il son corps à sa mère sollicitant sa permanente préoccupation anxieuse par une image cachectique dont la menace de mort ne saurait être limite.

Ainsi le moi psychopathique exprimera-t-il sa perversion de l'objet adolescent en l'utilisant comme un modèle fétichisé de toutes les transgressions incestueuses. Le groupe " Nique ta mère " en est un exemple ; là, l'objet adolescent ne conjugue pas les différences de l'érotisme et du narcissisme, mais les condense en une incitation à la violence où est visé un orgasme corporel du moi, caricaturant et désignant une incapacité à une rencontre érotique avec le corps de l'autre.

Le processus de subjectivation décrit par Raymond Cahn apparaît donc pour l'analyste non seulement mode de fonctionnement psychique et outil de travail clinique, mais aussi instrument de recherche pour les perspectives qu'il ouvre de s'aventurer dans les énigmes du sexuel humain.

J. D.
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V - Raymond CAHN

(6 rue de l'Abbaye, 75006 Paris).

Longtemps, l'adolescent n'a guère intéressé les psychanalystes car non enfermable dans les catégories et les protocoles des cures d'enfants et d'adultes, envahi par ses conflits actuels et néanmoins pris dans l'après-coup. Les nouvelles relations avec ses objets internes, son identité, se voyaient trop souvent masquées, ou altérées ou démesurément amplifiées dans l'effervescence pulsionnelle, le contraignant à faire feu de tout bois et tous azimuts pour s'en défendre et tenter de s'y retrouver, où l'urgence interdit ou réduit la distance nécessaire à un autre type de regard sur soi. Ne reste-t-il donc à considérer l'adolescence, à la suite de Freud et de Jones, que comme une récapitulation et un prolongement de ce qui s'est joué lors des cinq premières années de la vie ? En 1980, encore, la perspective à la fois structurale et développementale de Lebovici, en posant comme axe de sa réflexion la problématique névrose infantile/névrose de transfert, avec ses diverses variantes ou bifurcations, aboutissait en fait, en dépit de son intérêt, à un véritable court-circuitage de l'adolescence. Pourtant les travaux d'A. Freud, de P. Mâle, d'H. Deutsch, avaient montré à la fois la possibilité d'une écoute et d'un travail analytiques avec cette catégorie d'âge, mais semée d'innombrables embûches, sauf à proposer son abord par des moyens dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils n'étaient pas particulièrement orthodoxes. L'adolescence ne méritait-elle pas cependant un meilleur sort ? N'est-ce pas à cet âge que surgissent les grands tableaux psychotiques, réversibles ou non, quasi identiques à ceux des adultes, jeunes ou moins jeunes ? Pourquoi alors, et pourquoi tels destins divers ou opposés ? Sans oublier les tableaux psychopathologiques spécifiques à cet âge et dont les analystes parviendront peu à peu à éclairer les déterminations. La psychanalyse de l'adolescent était née, revendiquant son propre territoire entre les échecs scolaires, les inhibitions, les troubles névrotiques, les pathologies des conduites, l'anorexie-boulimie, les diverses addictions, etc., dès lors que leur abord certes particulier ne se montrait pas incompatible avec un cadre et un processus authentiquement analytiques.

Parallèlement, l'importance prise, dans les cures d'adultes, par la fréquence des états-limites permettait une sorte d'échange de bons procédés, sur le plan technique et théorique, entre les uns et les autres, offrant ainsi, sur un mode certes ajusté aux jeunes patients, des possibilités d'accès ou de réponses sensiblement plus vastes et plus subtiles dans tous les registres, et plus précisément sur le plan transféro-contre-transférentiel. Ces derniers temps, de surcroît, il appert que l'attention portée à une adolescence particulièrement traumatique vient sortir de l'impasse des cures d'adultes jusqu'alors centrées essentiellement sur la conflictualité infantile.

En outre, l'une des particularités essentielles de l'adolescence réside dans la contradiction entre la prise en forme inaugurale, chez les uns, des organisations fondamentales de la psychopathologie de l'adulte et, chez les autres, le caractère souvent encore labile, mouvant, voire imprévisible du mode de fonctionnement mental, y compris lorsque l'un d'entre eux prévaut sur les autres, et toujours susceptible, même lorsqu'il apparaît particulièrement préoccupant, de basculer dans un autre registre. A cette relativisation, voire remise en cause d'un point de vue purement structural, s'ajoute la même relativité des tableaux cliniques, fonction, macroscopiquement, pour une part non négligeable, de l'époque et de leur contexte socio-culturel, comme le révèlent les pathologies des conduites, de la relation avec le corps, les nouveaux avatars de l'échec scolaire, etc. L'organisation ­ et la mésorganisation ­ du narcissisme et du conflit œdipien, leur équilibre respectif et leur interrelation se présentent sur les modes les plus divers, voire les plus fluctuants, pour déboucher sur des modes de fonctionnement, à l'âge adulte, où le schéma névrose infantile/névrose de transfert s'avère de moins en moins pertinent.

D'où l'intérêt, pour une meilleure écoute des cures d'adolescents comme de l'adolescent dans les cures d'adultes, d'un éclairage métapsychologique différent qui permette, tout en y intégrant la dimension développementale inévitablement impliquée dans une telle perspective, un abord plus heuristique à la fois de modalités organisationnelles plus floues, plus labiles et de ce qu'elles impliquent dans le déploiement du transfert et les formes d'intervention de l'analyste comme de sa visée. C'est ce à quoi tente de répondre la notion de processus de subjectivation, tel qu'il se déploie dès l'origine et la vie durant, prenant en compte à la fois son fondement pulsionnel et l'impact de l'objet. L'adolescence s'y révèle un temps décisif car déterminée à la fois par tout ce qui l'avait précédée, et par tous ses remaniements, fonction des rencontres et expériences faites à cet âge, tantôt répétant, fixant, aggravant, tantôt ouvrant, réouvrant sur des modalités nouvelles ou différentes. La fin de l'adolescence peut être dès lors considérée, comme le propose P. Aulagnier(1), comme "une période conclusive" ouvrant, selon elle, sur trois types de potentialités, névrotique, psychotique ou polymorphe. Je préfère, pour ma part, me référer à la notion de processus de subjectivation dont le temps de l'adolescence est à considérer comme son achèvement provisoire ou comme les multiples figures de ses perturbations, de ses impasses ou de ses ruptures.

La clinique à cet égard offre un vaste spectre impliquant tous les degrés et toutes les modalités de ce qui est susceptible ou non d'être subjectivable dans la problématique de chacun. L'importance de l'adolescence dans ce processus s'avère ainsi déterminante. C'est à cette époque en effet que s'exacerbent les obstacles, internes et externes, à l'appropriation par le sujet de ses pensées et désirs propres, de son identité propre, où l'incessant travail de déliaison-reliaison dans tous les domaines, narcissiques et objectaux, risque de se trouver compromis par l'excès de déliaison. D'où le recours aussi bien à la régression narcissique qu'à l'externalisation forcenée, au clivage, aux identifications empruntées, à la recherche éperdue d'une authenticité introuvable. Dans les perturbations les plus banales comme les plus inquiétantes à cet âge, tout semble se passer comme si la reviviscence tardive des angoisses dépressives et de séparation, amplifiées par l'affrontement au conflit œdipien et aux blessures narcissiques qui en découlent, faisait resurgir les premières angoisses jusqu'alors peu ou prou surmontées. Les mécanismes archaïques sont alors mobilisés par voie rétroactive et leur poids risque de devenir déterminant.

Ainsi, par rapport à la complémentarité névrose infantile/névrose de transfert et à l'opposition névrose infantile/carence en névrose infantile (Lebovici), la complémentarité achèvement du processus de subjectivation/capacité au processus analytique et l'opposition achèvement/inachèvement du processus de subjectivation viendraient, chacun à partir d'un vertex différent (le second ayant pour pivot le temps de l'adolescence), éclairer aussi bien d'un point de vue diachronique que d'un point de vue synchronique l'ensemble des modalités du fonctionnement mental sur le plan de la clinique comme sur celui de leur abord psychanalytique.

C'est bien entendu ce dernier point qui fait particulièrement l'objet de notre attention.

Chez l'adolescent d'abord, où, dans les difficultés plus ou moins circonscrites ou superficielles survenant à cet âge, l'objectif doit être d'abord et avant tout de permettre de lever les obstacles au processus de subjectivation ou d'en favoriser la poursuite. L'essentiel, ici, pour l'analyste, est d'instaurer et de faire se déployer un espace de représentation, un lieu d'échanges où l'adolescent, peu à peu, recouvre ou découvre la possibilité de parler de lui-même ou de tout ce qui, de près ou de loin, a à voir avec ses investissements et ses conflits, mais aussi d'établir ou de faire advenir de nouveaux liens, un nouveau regard, sous-tendus par un processus transférentiel opérant bien que non nécessairement explicité.

Dans les pathologies plus sévères, c'est à une dysharmoniose de transfert que l'on a affaire. S'y déploient tous les cas de figure ­entre l'excès d'excitation et les capacités de pare-excitations, entre un excès de dépendance à l'objet et le repli narcissique, entre l'instauration progressive d'un idéal du moi adulte et l'aspiration maintenue au moi idéal, entre la fixation aux objets œdipiens et à un auto-érotisme lié aux pulsions partielles et les capacités d'investissements nouveaux et de sublimation­ que l'on retrouvera dans leur dysharmonie même, diachronique et synchronique, au sein des expériences du transfert. Tout comme s'y voient à l'œuvre les mécanismes de défense les plus hétéroclites, où ce ne sera pas seulement, ni dans un certain nombre de cas surtout, le refoulement qui prévaudra, mais les différents procédés obérant à des degrés divers les capacités de mentalisation, l'utilisation de la pensée. S'il importe de s'appuyer alors sur toutes les capacités encore disponibles de symbolisation, de métaphorisation, bien souvent, cependant, c'est dans la répétition des interrelations archaïques pathogènes, leur reconnaissance et la possibilité d'offrir une réponse autre de la part de l'objet, à partir de l'utilisation de son contre-transfert, que le processus de subjectivation pourra prendre un nouveau départ.

Quant à la psychose de transfert, à l'adolescence, elle a fait l'objet d'un autre travail(2). Elle constitue le paradigme même de la pathologie la plus extrême, de la rupture du processus de subjectivation, avec ses diverses formes de non prise en compte de la réalité interne et externe.

Chez l'adulte, souvent, la problématique de l'adolescence semble s'effacer ou demeure au second plan dans la cure analytique, dans la mesure où l'après-coup de la cure vient en quelque sorte se substituer à l'après-coup de l'adolescence. En fait, cependant, dans nombre de cas de figure, il semble bien que l'analyste se voit confronté à un degré variable de capacité au processus de subjectivation, avec tous les intermédiaires entre la névrose à transfert et la clinique " non névrotique ". Il apparaît en ces cas que la plupart des obstacles à la subjectivation, où font particulièrement retour les angoisses et les défenses les plus archaïques, constitue les conséquences de la fixation, au décours de l'adolescence, à un mode de fonctionnement signant l'arrêt, la perturbation de son processus.

Ainsi, tantôt ce sera le refoulement et l'après-coup, autour de la névrose infantile, qui auront prévalu dans l'intégration du Je de l'adolescent dans le Je de l'adulte, tantôt l'analyste se verra confronté à des modalités de fonctionnement révélant l'arrêt, l'incapacité à cette élaboration conclusive. Les mécanismes de désinvestissement, de clivage, de déni, la régression narcissique, l'éjection hors psyché des tensions par l'acte, par la somatisation, par les identifications projectives, constituent autant de moyens de protection drastiques du sujet contre le conflit, réduisant plus ou moins considérablement la possibilité pour lui d'être le sujet de ses conflits. Ainsi, soit de manière plus ou moins continue chez tel patient, soit de façon successive et variable chez tel autre, l'analyste aura à travailler tantôt sur la mise en sens des fantasmes inconscients et la remémoration des souvenirs plus ou moins refoulés, tantôt sur la signification et l'économie ­ elle-même signifiante ­ des obstacles ou des empêchements au processus de subjectivation, notamment au niveau du cadre et du contre-transfert avec la nécessité, souvent, d'être, lui, l'agent subjectivant en lieu et place d'un analysant dominé par des angoisses primitives, rendant particulièrement difficile l'accès à la position dépressive, au travail de deuil, à l'angoisse de castration et à leur élaboration.

C'est donc la question des capacités d'appropriation subjective du patient ­ elles-mêmes liées pour une part déterminante aux modalités de la phase conclusive du processus de subjectivation ­ qui s'avère fondamentale dans la compréhension des cures d'aujourd'hui et la stratégie qu'elles impliquent.

Problème que D. Rosé reprend et explore à partir d'une lecture spécialement fidèle de mon texte avec une pertinence et une profondeur qui m'ont impressionné, tout comme le fait d'avoir retrouvé sous sa plume la référence à des auteurs aussi précieux pour lui que pour moi et néanmoins trop souvent méconnus... Je retiendrai surtout son interrogation sur la capacité de la psychanalyse à "franchir le Rubicon de l'Esprit", à partir de la métaphore que je propose d'une Minerve qui sortirait tout armée de la tête de Jupiter, impliquant le postulat, éminemment problématique, d'une capacité spontanée à la subjectivation chez tout analysant, alors que ladite capacité constitue à mon sens "le résultat" aléatoire, inconstant, d'un long processus courant de la naissance à l'entrée dans l'âge adulte. Les réserves de D. Rosé sont certes fondées, dès lors que le terme de "résultat" impliquerait que la capacité à la subjectivation s'avèrerait le "produit d'un pur jeu de force où le déterminisme serait prévalent". Ma visée est autre, à tenter de démontrer que cette capacité se trouve commandée par un ensemble de conditions essentielles et dont la clinique nous montre, en ses multiples cas de figure, comment leur absence obère ou rend impossible sa manifestation. Conditions nécessaires impliquant, dans la dialectique de la différenciation/intégration et de la continuité/discontinuité que, dès l'orée de la vie psychique, se manifeste cet Esprit qui " habite le petit d'homme " mais à travers ce que j'appelle le "Deux en Un", dans la complexité et le paradoxe du noyau monadique du sujet originaire (Castoriadis(3)) au sein de la dyade primitive (Pasche(4)). Une dyade au sein de laquelle cet auteur n'hésite pas cependant à poser d'emblée l'existence d'une relation originelle sujet-objet ou, plus exactement, une prédétermination originelle de cette relation. Le rôle de l'objet, la réalité psychique de l'objet, s'y avère déterminante, même si elle conduit, dans le cadre de l'épigénèse développementale et de ses déterminations, à l'émergence indéfinie de la différence et de l'imprévisible. Formidable est le pouvoir de l'objet où, comme dans les commencements du monde, l'objet subjectif est être quelque chose qui n'était pas, dans ce chevauchement entre l'apport de la mère et ce que l'enfant peut en concevoir. L'interrelation ira certes en se compliquant de plus en plus(5), tout comme la différenciation entre intérieur/extérieur, soi/autrui, objet subjectif/objet réel, représentation de choses/représentation de mots, objet perdu à indéfiniment tenter de retrouver/triangulation œdipienne et ses diverses figures, etc., impliquant non seulement la partie consciente et le corps, mais cette part immense, déterminante et obscure, qui se situe entre chacune de ces deux bornes, avec les interrelations incessantes entre les processus qui y opèrent dans leur interdépendance, quel que soit leur régime qualitatif, conscient ou inconscient. L'Esprit ici, comme le rappelle D. Rosé, c'est ce qui donne le sens, face à tous les conflits, énigmes, angoisses de nos rencontres, placés sous le signe du plaisir-déplaisir et des modalités de l'acceptation ou du refus que ce dernier accorde aux représentations. L'Esprit, c'est le processus du jeu, au service de la communication avec soi-même et avec les autres, à la fois emblème du sujet et décodeur du monde interne et externe, comme je tente de le montrer à propos de l'espace d'illusion de l'adolescent, entre leurre, idéalisation, déni de tout manque ou excès de signification. Espace aboutissant soit à une fixation pathologique, soit à alimenter la vie durant les possibilités créatrices du sujet, source et condition de l'espoir. Certes, on ne peut pas créer ce qu'on veut ni quand on veut : la dimension déterministe de la psyché est inévacuable, mais c'est dans celle, absolument spécifique à la psychanalyse freudienne, de l'après-coup qu'elle doit être abordée, dans la reconstruction, opérée de concert par l'analyste et l'analysant, à partir du (re)trouvé-créé et l'ouverture ainsi permise sur des rapports nouveaux.

Sinon, si les conditions du processus de subjectivation n'ont pas été réunies, si leurs conséquences obscurcissent ou compromettent par trop la tâche de l'Esprit au décours de l'adolescence ­ en dépit de la seconde chance offerte alors par les rencontres avec le monde ou les possibilités intra psychiques de déliaisons/nouvelles reliaisons ­, alors s'observent les diverses figures de la pathologie de la subjectivation, qu'elles concernent la mentalisation, la symbolisation, la fonction " auto ", etc., toutes peu ou prou marquées par les effets désubjectivants de l'objet dans sa réalité ou éprouvé comme tel. C'est donc bien ­ pour répondre en partie aux considérations de P. Sullivan ­ par l'objet qu'advient la subjectivation, constituant l'un des pôles (dont l'autre est le sujet à advenir-advenant) d'un système loin de l'équilibre où "le travail en commun" (Angelergues(6)) n'en est pas moins imprévisible pour l'autre, ouvrant la psyché à l'écart entre soi et l'autre, au conflit, au désir, à la créativité, au rôle constructif de l'irréversibilité. Si par contre l'objet impose ses caractéristiques ­ par ses insuffisances, ses excès ou ses incohérences­, le système bascule dans un même qui n'en finit pas de se répéter pour s'installer définitivement dans la répétition : automatisme de répétition à la fois cause et effet de tout ce qui ressortit à la pathologie de la subjectivation, où sujet et objet risquent de voir disparaître toute alternative autre que le même type de réponses stéréotypées et contraignantes en circuit fermé.

Parvenu à ce point, je voudrais évoquer la définition par Edgar Morin(7) de l'esprit, façon, pour lui, "de nommer, de représenter l'intériorité subjective... cette réalité subjective qui n'est plus strictement pour nous limitée au "je" et au "moi", mais qui justement dans cette dialectique entre le "je" et le "moi" prend forme d'âme et d'esprit et surgit avec ce que nous appelons la "conscience"... émergence ultime de la qualité du sujet..., émergence réflexive qui permet le retour en boucle de l'esprit sur lui-même". Soit, dans une perspective psychanalytique, un Je qui ne fait pas partie de la réalité psychique, mais la constitue, à travers une parole, pour lui faire percevoir, recréer, découvrir toute l'aire du moi, dans tout ce qu'il réprime, dénie, répudie, refoule, projette, etc. (Pasche). Elle implique, chez l'analyste, la possibilité de " considérer " cette réalité comme celle de la psyché de son patient, face à laquelle ledit patient pourra se permettre la même attitude, tout comme et pour autant qu'au départ, et tout au long de leur relation, la mère elle-même avait été déjà capable, en dépit de ses propres investissements narcissiques et pulsionnels centrés sur l'enfant, d'un regard "dans l'ordre duquel" l'enfant n'est "ni désiré ni haï, simplement vu et mis à sa place, considéré... et, par-dessus tout, sa liberté, (ce regard) la lui rend" (Pasche). Une matrice en quelque sorte de cette "boucle récursive où l'on est à la fois le produit et le producteur" (Morin).

Ce qui, dans la foulée, me permet d'examiner les interrogations de P. Sullivan sur les fantasmes fondamentaux qui, à l'adolescence, vectorisent à mon sens tout l'imaginaire. C'est bien encore ici la mère qui contient, contre-investit le désir réciproque d'absorption-fusion-dévoration-intrusion, "noyau constitutif de la réalité psychique au sein de la dyade primitive" (Pasche), et une mère aimant suffisamment son enfant pour ne pas trop l'aimer. Fantasme qui, bien que plus ou moins profondément enfoui, se verra réanimé à l'adolescence. Les pulsions génitales en effet viennent désormais apporter cette dimension à la fois fascinante et terrifiante de leur réalisabilité, conférant au vœu incestueux, à la scène primitive, un attrait infiltrant peu ou prou l'ensemble des motions et des conduites de l'adolescent ­ avec toute la panoplie des contre-investissements ainsi impliqués, y compris les vécus d'extase, de fusion cosmique ou certaines expériences d'inquiétante étrangeté. Sur un autre plan, plus réaliste, et néanmoins pris dans cette problématique, ne faut-il pas rappeler cette formule d'Eissler caractérisant ce nouveau sujet qu'est l'adolescent : coïto ergo sum ?

Les considérations de Th. Vincent m'auront aussi vivement intéressé, et tout particulièrement sa façon de situer l'adolescent en psychanalyse, la labilité de son organisation, son basculement possible, selon le type de rencontre avec l'objet, dans le meilleur comme dans le pire. De même, pour ce qui concerne l'adolescent dans la psychanalyse comme la psychanalyse dans la société contemporaine, au sein de laquelle jeunes et adultes se voient, les uns comme les autres, confrontés à la dépressivité, au temps social et psychique de l'épreuve. J'ai tenté d'apporter une contribution à ce problème par l'hypothèse, en contrepoint d'un sujet œdipien, d'un sujet narcissique dont le père, s'il est mort lui aussi, reste en panne de symbolisation.

J. Dufour centre son propos autour de l'œdipe, qui s'avère bien entendu pour tout psychanalyste l'axe fondamental de la subjectivation. Un œdipe qui, à mon sens, dès lors que situé dans cette perspective, serait à considérer comme structure d'accueil pour tous les niveaux du fonctionnement psychique, et pas seulement œdipien, système toujours ouvert, avec sa marge d'imprévisibilité contrastant avec la fatalité des destins des pathologies transgénérationnelles. Un œdipe dont J. Dufour souligne justement, à cet âge, la dimension dérangeante pour pointer une modalité provisoire, mais spécifique, de reliaison des déliaisons à travers l'investissement de ce qu'il appelle "l'objet adolescent", à mi-chemin, me semble-t-il, entre un substitut identificatoire et un objet transitionnel, un avatar de l'espace psychique élargi décrit par Jeammet(8) et dont la fonction serait de parer au risque de l'acte psychopathique et de la somatisation anorexie-boulimie. Perspective illustrant de façon particulièrement intéressante les voies ouvertes par les hypothèses que je propose et dont je le remercie.

Je reviendrai volontiers, pour conclure, sur l'évocation par P. Sullivan du Portrait d'un jeune homme devant un rideau blanc par Lorenzo Lotto tel qu'il figure sur la couverture de mon livre. J'ai été frappé en effet par la vérité profonde de ce portrait, mais surtout par la dimension juvénile qu'il exprime à travers le défi discrètement arrogant du regard, sa touche d'inquiétude, et qu'on retrouve, sur un registre symbolique, dans le motif des chardons en filigrane dans le rideau ("Qui s'y frotte s'y pique") comme dans la lampe éclairant discrètement le visage, flamme fragile, où se consument les pulsions, sur fond d'angoisse existentielle, de précarité de la vie, de cette aventure de la subjectivation, en même temps que figuration de l'Idéal du moi, dans la quête de la sagesse philosophique ainsi représentée. Ne renvoie-t-elle pas in fine à l'Esprit, tel qu'il traverse la problématique adolescente, et qu'exprime, évoquée par D. Rosé, la paraphrase par Aragon de Jean de la Croix : "La flamme est l'avenir de l'âme" ?

R. C.
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(1) L'apprenti-historien et la maître-sorcier, 1994, Paris, PUF.retour texte
(2) R. CAHN (1991), Adolescence et folie. les déliaisons dangereuses, Paris, PUF.retour texte
(3) L'institution imaginaire de la société, 1975, Paris, Seuil.retour texte
(4) Le sens de la psychanalyse, 1988, Paris, PUF.retour texte
(5) cf. R. CAHN, Du sujet, Rev. fr. de psychanal., 1991, 6, 1353-1492.retour texte
(6) L'homme psychique, 1993, Paris, Calmann-Lévy.retour texte
(7) La tête bien faite, 1999, Paris, Seuil.retour texte
(8) Réalité externe, réalité interne. Importance et spécificité de leur articulation à l'adolescence, Rev. fr. Psychanal., 1980, 3-4, 481-521.
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