La formation du psychiatre

1/00

ENVIES DE LIRE

 

De la folie à deux à l'hystérie et autres états

LASEGUE (Ch.)

Introduction de Jacques Corraze
(coll. Psychanalyse et civilisation, Trouvailles et Retrouvailles), l'Harmattan, 1998, 171 p., 110 F.

HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE

Il existe de nombreux commentaires sur ce psychiatre né en 1816 et qui marqua en 1852 tous les cliniciens de son époque par la description "Du délire de persécution". Il faudra attendre selon moi de Clérambault (et peut être est-ce quelque peu réducteur pour d'autres aliénistes) pour retrouver une percée sémiologique d'une telle ampleur. Nous laisserons, en prévision d'un article à venir, l'étude de la description du "délire de persécution" selon Lasègue. Il n'est pas inutile de rappeler, grâce au tableau chronologique de ce petit volume, que Lasègue est licencié es-lettres cependant que Broussais meurt et que Claude Bernard est interne dans le service de Falret. Broussais reconnaît dans "l'excitation" le fait vital primordial dont il tracera les relations avec la folie.

Dans son introduction, Jacques Corraze avec une modestie qui n'a d'égale que sa grande érudition, souligne que Lasègue appartient au courant vitaliste. Mais à la différence d'un simple philosophe, il s'attache à décrire un certain nombre d'entités à partir d'une observation rigoureuse. Ce littéraire qui devient médecin en 1846 laisse entrevoir, au fil de ses observations, une grande connaissance de l'âme humaine et de ses passions. Ainsi, au décours de ce bijoux sémiologique "La folie à deux", description qui est historiquement l'une des racines de l'article de Searles "L'effort pour rendre l'autre fou" (les autres racines essentielles étant la psychanalyse et l'expérience du transfert), Lasègue observe ­ à propos de la contagion du délire : "les délires qui côtoient la vérité ont d'autant plus de chance d'acquiescement, qu'ils s'accommodent mieux à un sentiment [...] Chaque homme a, comme on l'a dit, son roman tout prêt dans la tête. Il faut donc, pour le séduire, que la conception de fantaisie corresponde à ses préoccupations du moment...". Lasègue semble tout près d'un "quelque chose" en 1877 (qui aurait certainement retenu l'attention de Freud, alors étudiant en médecine peut-être loin d'imaginer qu'il viendrait un jour dans le service de Charcot nommé la même année Médecin à l'hospice de la Salpêtrière), année où il devient chargé de cours des maladies mentales et décrit à sa façon "l'ataxie hystérique". On peut se demander pourquoi il n'a pas poussé plus loin son acuité clinique dans sa description de "la folie à deux". On ne saurait sous-estimer le véritable tremblement de terre qui secoua la psychiatrie française lorsque Bayle décrivit les lésions anatomiques de la Paralysie générale, conçue jusqu'alors par les cliniciens de "la vérité" comme une espèce de "pur" délire ! Le "quelque chose" prenait donc, comme dans la paralysie générale, sa source non pas dans une façon d'être au monde mais dans une inscription somatique, anatomique. A la lecture de l'introduction de sa description clinique consacrée aux "exhibitionnistes", nous découvrons que Lasègue écarte de manière permanente une tentation : celle de progresser dans ses observations en cherchant à rapprocher le pathologique du normal. Ainsi, il range parmi les exhibitionnistes un employé de l'administration publique qui est persuadé qu'une "jeune fille est prise de passion pour lui" ; évoquant cette idée délirante, il la caractérise comme une "interprétation" qui n'a pas franchi les limites extrêmes de la raison, comme un passage de l'idée à l'acte ; mais un acte qui s'adresse au monde extérieur où le malade agit comme un "redresseur de torts". Lasègue "place" cet homme dans la classe des exhibitionnistes, bien que l'exhibition sexuelle de cet homme ne concerne que sa passion et non la part génitale de son corps : "Il faisait montre de sa personne et n'allait pas au-delà". Au terme d'une série de vignettes cliniques hésitantes quant aux frontières entre le normal et le pathologique, Lasègue conclut : "Déclarer que la continuité est l'élément obligé de l'aliénation serait, aujourd'hui plus que jamais, une erreur inadmissible". On perçoit de manière plus éclatante encore cette lutte constante de la pensée du grand clinicien dans sa description clinique : "vol aux étalages (...) on suppose une propension instinctive au vol, irrésistible et inconsciente...". Au moment où dans son texte Lasègue s'écarte de cette "piste", il évoque la notion d'une "crise" où "l'absurde, le dépourvu de calcul" s'apparentent à certaines conduites des paralytiques généraux et des épileptiques. Ces deux inflexions guidées par le contexte culturel et positiviste de l'époque s'affirment par l'opposition entre ce qui serait "une propension presque bestiale qui s'assouvit à la hâte et à tout prix" et les précautions adoptées par le malade, dissimulation révélée par l'enquête. La coexistence d'une conduite adaptée après l'impulsion et la présence de cette impulsion décrite comme incoercible conduisent Lasègue à écarter un enchaînement dont la force puiserait son énergie dans "les passions invincibles [...] une propension inconsciente [...], à la façon que les gens du monde attribuent volontiers aux femmes enceintes". Il faut, insiste-t-il, non pas retenir la vivacité de l'impulsion mais "le degré de désorganisation ou de débilité intellectuelle". Lasègue conclut ainsi par deux observations qui semblent bien répondre à un dysfonctionnement du moins chronologiquement, selon son expression à une "défectuosité cérébrale". Cet article comporte cinq observations cliniques : les deux premières auraient pu le conduire à discuter le "grain" de ces deux patientes (dans la maison qu'habite l'une, "personne ne doute qu'elle ait un grain, comme me disait son portier"), dont la seconde lui fait discuter le diagnostic d'hystérie pour l'écarter car il fait partie, selon sa propre expression, des "médecins qui ne croient pas aux hystéries à attaques nocturnes". En fait, ce n'est pas autour de cette discussion sémiologique que se construit la réflexion de ce psychiatre de grand talent mais à partir d'une hypothèse de base : "Il s'agit donc, si le mot est permis, de doser non pas les éléments actifs mais les éléments négatifs de la maladie". La caractéristique de cette symptomatologie se trouve dans l'aspect déficitaire des manifestations. Lasègue, pour conforter sa démarche, évoque alors ces cinq observations où les désordres somatiques sont croissants dans leurs manifestations. La manière dont il procède, ses juxtapositions de cas sont là pour démontrer sa conviction qui préside à l'organisation de sa perception clinique, d'où sa conclusion : "Si des défectuosités cérébrales plus ou moins effacées, dont on ne trouve parfois la trace qu'à l'aide d'un effort de recherche, nous redescendons encore la série jusqu'aux lésions encéphaliques les plus profondes, jusqu'à la classe presque indéfiniment compréhensive des paralysies générales, nous rencontrons le vol à tous les échelons". Ce qui le conduit à dissocier la "folie" humaine des "aptitudes instinctives". Et de préciser : "Comment s'étonner que les cérébraux moins profondément atteints conservent plus vivaces, ces restes de nos aptitudes instinctives que la folie confirmée n'éteint jamais complètement". Il m'a semblé que c'est dans son article consacré à l'onanisme que se révèle à la fois son humanisme et la façon dont les frontières entre le normal et le pathologique introduisent chez lui une grande confusion clinique, qu'il s'attache à écarter la dimension répressive, familiale, religieuse. Lasègue convient que c'est là une pratique habituelle de l'enfant et rattache l'onanisme non pas à une maladie mentale mais à une névrose "cérébrale" : onanisme et délire sont pour lui désolidarisés, mais la masturbation demeure dans le cadre d'une pathologie, certes mineure pour un aliéniste, car le petit patient est un "nerveux". Pour le reste, le clinicien devient un "moraliste" qui s'attache à conseiller la modération des attitudes, la bienveillance. Quels sont les "motifs spéciaux" qui conduisent certains adultes à se masturber ? Lasègue n'en dit rien..., tout en désolidarisant une nouvelle fois cette pratique sensuelle et centrée sur soi-même de la pédérastie : en bref, ce n'est pas grave ! Lasègue nous a habitué à des réflexions plus poussées ! Sa démarche concernant l'hystérie reflète bien une sorte d'inflexion de sa pensée. Il s'attache à promouvoir une observation clinique rassemblant les phénomènes polymorphes, voire fugaces, de la symptomatologie hystérique. L'anorexie hystérique est donc saisie avant tout comme un complexe symptomatique ayant pour objet un "foyer gastrique". Puis Lasègue décrit les "hystéries périphériques" en démontrant que la conversion survient toujours sur une atteinte somatique même mineure. Enfin, le clinicien s'attache, à propos du récit, du "discours" de l'hystérique, à démêler le faux du vrai, à différencier les différentes "histoires" de ces malades d'un délire. La perception et la réflexion du clinicien sont dirigées essentiellement par la recherche (ou la crainte) de départager le vrai du faux, l'imaginaire de la réalité et au cœur de ces distinctions, à établir une seconde différenciation entre les manifestations qui relèvent d'une aliénation mentale "pure et dure". Mais une interrogation surgit : la "folie à deux" est fréquente dans le cas de certaines hystéries ; faut il considérer cette entité comme une "véritable aliénation" ou bien n'est-elle que le témoignage d'une variation du normal, un "quelque chose d'analogue dans tout le champ des inventions humaines ? Ainsi le romancier qui, partant d'une donnée que lui fournit l'imagination, se laisse entraîner par celle-ci au point d'arriver à croire que tout ce qu'il crée est arrivé". En fait, ce qui reste problématique réside avant tout dans la manière dont Lasègue aborde le problème de la " folie à deux " : dans le cadre de l'hystérie, il s'agit d'un dédoublement à l'intérieur de la personne, dédoublement qu'il retrouve aussi clairement chez certains aliénés. Son intérêt le conduit à marquer son attention non pas à ce " dédoublement " mais à délimiter ce qui reste à l'intérieur du malade et ce qui s'est effectivement produit dans la réalité effective. Lors de son étude de 1877, il établissait clairement un travail de " solidarité " qui provenait d'une pensée délirante initiatrice. Il va s'attacher à montrer dans l'étude de 1881 : "Les hystériques, leur perversion, leurs mensonges" que le travail de solidarité ne provient pas d'une pensée délirante. L'important à ses yeux n'est pas d'étudier le type de lien à l'œuvre dans la "folie à deux", de préciser le dédoublement intérieur du malade, mais de distinguer ce qui est "normal" de ce qui ne l'est pas car il existe un problème majeur. La véritable "folie ne se gagne pas, tandis que ces romans d'hystériques imposent par leur vraisemblance". Un critère bien discutable car, dans sa description de 1877, différentes observations montrent à l'évidence que ce critère n'est pas significatif. Néanmoins, Lasègue va tenter d'affermir sa démarche par un critère qui devient pour lui décisif : le seul critère est pour lui une sorte d'extension de la conviction à des personnes qui n'appartiennent pas d'entrée de jeu à la sphère affective du malade. Ce qui est en parfaite contradiction avec son article de 1877 où, en décrivant la "folie à deux", certaines observations montraient qu'une sorte de "folie" gagnait un cercle de plus en plus large. Lasègue me semble être passionné par la recherche d'une stricte délimitation des frontières entre le normal et le pathologique, préoccupation qui le conduit à infléchir une perception clinique de grande valeur.

Ce clinicien, qui fut à ses débuts suppléant de philosophie au lycée Louis-le-Grand, publie en 1844 avec Morel une étude sur l'origine de l'école psychique allemande. Jacques Corraze souligne dans son introduction combien Lasègue s'oppose à cette école de subjectivité car il refuse d'étudier la "folie" humaine à partir de la simple introspection : "Pour Lasègue dès 1846, la tentative faite pour ramener l'observation de la folie aux méthodes introspectives est fallacieuse : "l'altération du psychisme ne peut coexister avec les facultés réflexives"". J'ajouterais que cette position refuse donc toute identification au malade, identification même soigneusement contrôlée, et qui permet de nos jours à certains psychiatres d'adopter, "au nom de la biologie et de la génétique, une démarche comparable à celle des aliénistes de cette période.

A. KSENSÉE
retour sommaire

 

 

 

Le délire chronique à évolution systématique

MAGNAN (V.)

Préface de Jacques Chazaud
(coll. Psychanalyse et civilisations, trouvailles et retrouvailles), l'Harmattan, 1998 (1ère éd. 1890), 168 p., 90F.

HISTOIRE DE LA PSYCHIATRIE, BIS

Pourquoi le directeur de cette collection "Psychanalyse et civilisations, trouvailles et retrouvailles" a-t-il choisi de rééditer les leçons cliniques de Magnan consacrées au délire chronique ? Est-ce parce que ce médecin-chef des admissions de Sainte Anne prodigua un enseignement clinique prestigieux, notamment à Bleuler et Clérambault ? Pourquoi n'avoir pas choisi les leçons cliniques sur les perversions sexuelles ou bien la thèse de Legrain consacrée, à partir de l'enseignement de Magnan, à l'étude clinique complète de la bouffée délirante aiguë ? Pour ma part, je trouve dans ce choix un intérêt particulier, car Magnan possédait, selon l'expression de H. Ey, un "merveilleux esprit concret". Il est intéressant d'observer comment une pensée concrète peut observer des faits cliniques, leur donner toute leur ampleur ; et passionnant aussi de discerner comment une erreur clinique se construit. En effet, que reste-t-il des différents stades décrits par Magnan (période d'incubation, période de persécution, période ambitieuse et période de démence) : rien ? ! Henri Ey et les auteurs allemands ne retiendront pas ces différents " stades " mais souligneront le caractère systématique du délire. Henri Ey écrira même que la notion de stade signifie pour Magnan qu'il existe un processus qui désorganise profondément l'être psychique.

Ma lecture ne me porte pas à une telle conclusion. Je pense que Magnan avait l'intuition d'une désorganisation, mais que son intuition a été en quelque sorte détournée de sa fécondité. Il est avant tout intéressé par la "marche" de la maladie. Les arguments autour du délire chronique développés respectivement par Lasègue, Morel et Foville sont intéressants. Nous savons que Lasègue a fait un pas décisif lorsqu'il a détaché du groupe des lypémanies un délire "partiel" ; mais sa description est déterminée par le caractère et le thème du délire : la persécution ; il en est de même pour Morel qui individualise un délire, partiel certes, mais dont le fondement est l'hypocondrie, et aussi pour Foville : le délire est partiel mais fondé sur la mégalomanie. Dans sa critique, Magnan leur reproche d'avoir procédé à des observations partielles. Par exemple, à propos du travail de Lasègue, il écrit : "S'il eut continué à suivre l'évolution et la terminaison de la maladie, il serait arrivé à ce résultat inévitable que les persécutés, chez lesquels la période prodromique fait défaut, sont justement les persécutés dont il eut constaté la guérison assez prompte". La distinction se fait pour Magnan sur une certaine dynamique, un mouvement évolutif. Sans doute n'avait-il pas une claire conscience de ce mouvement de sa pensée. Ainsi, lorsqu'il discute l'hypochondrie caractère du délire partiel observé par Morel, il lui reproche de n'avoir pas associé comme il convenait la persécution et la mégalomanie. Lui-même va les articuler de façon particulière : il en fait les stades d'une évolution en quatre temps. La dynamique du délire, la construction du délire, la marche du délire sont " réifiées " car véritablement plaquées sur le modèle médical dominant de l'époque (les stades décrits s'apparentent à une maladie somatique, une rougeole par exemple), non sans opérer au passage un décentrage décisif. En effet, si Magnan accorde le délire chronique au modèle médical de l'époque, il l'affranchit du modèle aliéniste traditionel et reprend à son compte la remarque de M. Camuset (1887, Annales médico-psychologiques) : ce sont des psychoses " qui ne s'observent que chez des sujets non dégénérés et normaux jusqu'au début de leur affection". La description de Magnan donna lieu à de vifs échanges et à des oppositions vigoureuses, sans doute en raison du décentrage par rapport au modèle aliéniste traditionnel. L'adoption du modèle médical en vigueur, au détriment du modèle aliéniste, entaille sérieusement un consensus jusque-là fermement établi : il ne saurait y avoir de véritables traits communs entre le fou et le normal.

Magnan a "désacralisé" la notion de "dégénérescence", comme le souligne J. Chazaud dans sa préface, non seulement en détachant les délires chroniques mais en relativisant cette notion sous l'influence d'une perspective évolutionniste, adaptative. On ne saurait lui reprocher de n'avoir pas su exprimer une problématique de la personnalité. Mais ce qui "perce" à la lecture de ses observations cliniques très vivantes, c'est qu'il semble être porteur d'un au-delà de lui-même : on pressent dans ses points cliniques l'intuition de l'importance de l'autre, de la façon dont il est vécu. Il me semble que Magnan est, à son insu, déjà plus qu'un secrétaire de l'aliéné. On comprend que Bleuler l'ait reconnu comme pratiquement son seul Maître ! Mais si Magnan "laïcisait Morel en ôtant à la dégénérescence sa référence à un type idéal", J. Chazaud, précise que l'on "s'est souvent contenté de changer de vocabulaire". J'ajouterais que certains concepts, tel l'équipement neurobiologique, n'ont finalement fait que recouvrir d'un voile "pudique" (au nom du "transmetteur", qu'il soit intersynaptique ou génétique, en faisceau ou en neurotransmetteur) le concept de dégénérescence. Il y a de quoi vous donner le vertige ou, mieux, vous donner à penser sur ces modèles qui sont en fait des "idéaux mortels. C'est que, au terme de cette lecture enrichissante et stimulante pour la formation du psychiatre, une interrogation surgit avec insistance. Lors de la discussion de son entité, Magnan évoque M. Marandon de Montyel, médecin-chef de Ville Evrard qui occupait une place très importante à la Société Psychologique des Annales. Il s'appuie sur notre "Baron" pour affermir la véracité de sa description clinique, en observant qu'il est en accord avec lui mais il ajoute : "M. Marandon de Montyel se sépare de nous sur un point : il s'agit du caractère antérieur du délirant chronique ; chez ces malades, qu'il considère comme des névropathes héréditaires, il note, bien avant l'éclosion de la maladie, l'association de ces deux sentiments, méfiance et orgueil, et leur fait jouer un rôle capital dans la genèse du délire". Pourquoi cet esprit si merveilleusement concret que fut Magnan, se " sépare-t-il " de notre " Baron " ? Cette interrogation me semble faire partie de la formation du psychiatre et ne se résume pas à la découverte des démarches phénoménologiques ou psychanalytiques. J'ai ma petite idée... C.Q.F.D., et VOUS ?

A. KSENSÉE
retour sommaire

 

 

 

La force de guérir

ZARIFIAN (E.)

Odile Jacob Ed., Paris, 1999, 192 p., 120 F.

PLAIDOYER POUR LA RELATION MÉDECIN/MALADE

Après la réédition de ses Jardiniers de la folie, plaidoyer à l'usage du grand public et dénonçant en psychiatrie les excès de pratiques psychologisantes, surtout celles qui visent à exclure la singularité des patients et à faire l'apologie des traitements chimiques, Edouard Zarifian produit un nouvel ouvrage approfondissant la question de la relation thérapeutique et de son impact.

Trop souvent, la vulgarisation psychiatrique se conforme aux modèles simplistes et scientistes ; aussi faut-il saluer cet ouvrage sous la plume d'un universitaire.

Cinq années se sont écoulées depuis le livre précité qui déjà dénonçait la crise d'identité que traverse la psychiatrie moderne : soucieuse de participer au courant de la médecine "scientifique", la psychiatrie a cherché ses modèles dans les neurosciences depuis les découvertes complètement empiriques de la neuro-psycho-pharmacologie. Cet effort de "modélisation" qui extrapole hardiment des comportements animaux en laboratoire au sujet humain souffrant, a pour corollaire un extraordinaire appauvrissement de la conception des troubles psychiques. Ceux-ci ne sont plus que des "disorders", troubles du comportement et des conduites, détachés de leur contexte social et humain, conscient et inconscient, très éloignés donc d'une approche de l'homme globale, et classés selon le D.S.M. A l'opposé de ces modèles réducteurs, Zarifian propose pour la psychiatrie le concept de "médecine de la subjectivité" valorisant la dimension unique de chaque cas clinique, ce qui n'exclut pas la possibilité d'en dégager les invariants qui permettent des généralisations et même des études statistiques, à condition de se donner la peine d'inventer des procédures plus complexes et spécifiques.

La "force de guérir" ne peut naître que dans la relation thérapeutique qui s'instaure au cours des soins et après ceux-ci. Dans cette relation humaine, véhiculée par la parole, le praticien est à l'écoute du savoir unique du malade sur lui-même, aussi indispensable au soin que la prescription médicamenteuse adéquate. On ne saurait trop recommander la lecture de ce livre aux psychiatres mais aussi aux généralistes, souvent consultés en première intention.

Monique BYDLOWSKI
retour sommaire

 

 

 

La fièvre des achats
(Le syndrome des achats compulsifs)

ADES (J.), LEJOYEUX (M.)

Sanofi-Synthelabo Ed. (coll. Les empêcheurs de penser en rond), 1999, 192 p., 84 F.

L'ACHAT-REMÈDE

Voilà un livre plaisant à lire en période de solde (moment où j'écris ce bref commentaire) ! Les auteurs mêlent ­ ou plutôt passent en revue ­ à la fois des cas cliniques et un panorama historico-psychologique tout à fait intéressant. Car, au-delà des achats compulsifs massifs, une clinique affinée nous conduit à examiner de plus près des gestes et comportements d'autant plus banalisés qu'ils sont commercialement encouragés. C'est d'ailleurs l'intérêt pour cette fine clinique relationnelle qui me fait douter de l'utilité, autre que statistique, des questionnaires qui figurent en annexe.

Mais l'essentiel du livre montre combien, au-delà des contraintes imposées par les divers "marketing", il s'agit pour l'acheteur d'une " nécessité interne ", que les auteurs nomment "l'achat-remède".

S.-D. KIPMAN
retour sommaire

 

 

 

 

Les bases pharmacologiques
de l'utilisation des médicaments

GOODMAN GILMAN (A.), HARDMAN (J.), LIMBIRD (L.) et al.

trad. française revue par TILLEMENT (J-P.) et al.
Mac Graw-Hill, Londres, 1998, 1677 p., 1250 F.

TOUTE LA PHARMACOLOGIE

Le Professeur Tillement et ses collaborateurs ont mis à notre disposition une somme de plus de 1 500 pages, qui est l'ouvrage de référence en pharmacologie, traduit pour la première fois en français. Cette édition réactualisée est la neuvième (la première date de 1940) ; elle intègre un chapitre sur les principes de la thérapie génique et les découvertes les plus récentes sur les sous-types de récepteurs des neurotransmetteurs, sur le traitement de la migraine ou la pharmacologie de l'œil.

Chaque chapitre a été relu par au moins un médecin de la spécialité concernée afin de mettre en valeur les apports de la pharmacologie à la prise en charge des états cliniques.

En ce qui concerne la pharmacologie des médicaments du Système Nerveux Central, les données les plus récentes sur les différents sous-types de récepteurs serotoninergiques ou dopaminergiques ont été intégrées dans ce corpus en constante expansion.

L'édition originale datant de 1996, il n'est pas fait mention des nouvelles molécules antipsychotiques hormis la Risperdone, ce qui ne permet pas aux auteurs de se prononcer sur "l'atypicité" de ces médicaments, label que les laboratoires pharmaceutiques revendiquent de plus en plus pour leurs produits.

Néanmoins, les informations rassemblées sont nombreuses, détaillées et claires. Les différents chapitres intègrent le plus souvent une notule sur l'historique de la découverte d'une classe de médicaments, détaillent les schémas thérapeutiques reconnus et discutent les alternatives proposées.

Son statut d'ouvrage de référence est clairement incontestable.

O. CANCEIL
retour sommaire

 

 

 

L'observation du bébé : méthodes et clinique

LAMOUR (M.), BARRCO (M.)

Gaëtan Morin Ed (coll. Interventions psychososicales), Paris, 1999, 120 p ., 116 F.

EXPÉRIENCE SUBJECTIVE DU NOURRISSON

L'objectif des auteurs, toutes deux psychiatres, chercheurs et cliniciennes ayant une longue expérience de la psychopathologie du bébé, est de présenter les méthodes d'observation en psychiatrie du nourrisson. Leur livre est composé de deux parties : d'une part une réflexion épistémologique approfondie sur la question de l'observation des nourrissons, d'autre part des grilles d'évaluation qui peuvent servir de repères synthétiques pour diagnostiquer les signes de souffrance chez le bébé, seul ou dans ses interactions avec l'environnement. Il s'adresse à tous les intervenants que la pratique quotidienne confronte avec des bébés à haut risque et avec leur famille.

Il ne sera pas question ici d'un débat entre le bébé reconstruit dans l'après-coup de la théorie freudienne et le bébé de l'observation, mais plutôt de mesurer ce qui, dans les recherches récentes sur le bébé, a influencé le bébé des cliniciens. S'il fallait une formule pour résumer cet apport, on retiendrait le point de vue de Daniel Stern selon lequel il "faut prendre comme point de départ l'expérience subjective du nourrisson".

Dans les laboratoires, les chercheurs ont tenté de donner une image de cette expérience en faisant appel à la notion de compétence ou de capacité. Pour Jacques Mehler, par exemple : "Les capacités mises en évidence par les techniques de laboratoire constituent le langage non-verbal grâce auquel le psychologue interagit avec le très jeune enfant pour lui poser toutes sortes de questions sur le monde dans lequel il vit". Pour les cliniciens, il s'agit aussi de partir du comportement manifeste de l'enfant saisi dans sa dimension symbolique. Serge Lebovici défend l'idée que l'expression comportementale des bébés est le point de départ d'un processus de métaphorisation chez l'observateur qui jette un pont entre le fonctionnement du bébé et le fonctionnement de l'adulte. Il ajoute : "Il s'agit pour l'observateur de pouvoir s'identifier aux différents partenaires de l'observation sans perdre toutefois son identité, mais en participant émotionnellement au scénario qui se déroule sous ses yeux et qui entraîne chez lui une associativité productive. (...) L'empathie doit être générative et métaphorisante."

Autre point de rencontre : les méthodes d'observation. Le laboratoire exploite des situations naturelles ou contrôlées, avec des modalités de recueil des données qui vont des notes papier-crayon à l'enregistrement vidéo, de l'auto-questionnaire pour les mères au filmage sophistiqué de leurs interactions avec l'enfant, etc. Cette explosion de méthodes repose en réalité sur deux idées : d'une part la pertinence du découpage séquentiel du temps d'observation ­ un comportement ne devient signifiant que par rapport à un avant et un après ­, et d'autre part les techniques de micro-analyse qui sont particulièrement adaptées à l'étude de la réalité psychique du bébé.

On voit ainsi des jonctions s'établir entre la recherche et la clinique. Des dispositifs de recherche peuvent acquérir une efficacité thérapeutique. Les exemples sont nombreux dans ce livre, tel celui de la situation de jeu triadique mise au point par l'équipe du C.E.F. de Lausanne, ou celui de la microanalyse transactionnelle de Lamour et Lebovici. A l'inverse, certains settings cliniques sont véritablement des cadres de recherche, en particulier la description de la guidance interactive qui, avec l'utilisation de l'auto-vidéoscopie par la mère de ses interactions avec l'enfant, constitue une forme originale de thérapie brève mère-bébé.

Micro-analyse, réflexion sur le cadre et sur la relation entre l'observé et l'observateur constituent les trois pôles fondamentaux des méthodes d'observation du bébé. Dès 1941, Winnicott avançait des propositions en ce sens dans son article sur L'observation du bébé dans une situation établie.

La situation établie est à la fois méthode d'évaluation et moyen d'entrer en contact avec le nourrisson. Elle offre au clinicien une sorte de regard détourné et sur le niveau de maturation du bébé et sur ses potentialités d'être mobilisé dans la cure. Véritable anticipation sur l'observation des nourrissons, cette leçon de Winnicott semble avoir été entendue par Martine Lamour et Marthe Barraco.

Drina CANDILIS-HUISMAN
retour sommaire

 

 

 

L'enveloppe visuelle du moi

LAVALLEE (G.)

Dunod (coll. Psychismes), 1999, 266 p., 165 F

JE VOUS AI A L'OEIL !

"C'est ici un livre de bonne foi, lecteur", cite Guy Lavallée en reprenant la phrase de Montaigne qui ouvre les Essais. Rien n'est plus vrai parce que nous trouvons ici une pensée personnelle, complexe, parfois ardue, issue de l'expérience et ensuite théorisée au fil de vingt années de clinique et dix ans d'écriture, nourrie de la pensée et des écrits de Didier Anzieu explicitement évoqués dans le titre et souvent rappelés dans le texte du livre.

Pour commencer, une terrible évidence toujours méconnue : "Le dispositif de la vision n'est pas naturellement réflexif, la vision jette le moi au dehors".

En reprenant les notions de décorporation subjective et d'excorporation psychotisante qu'il doit à André Green, l'auteur développe sa conception de quantum hallucinatoire : "charge hallucinatoire positive ou négative des représentations qui affecte normalement toute perception". Le rapport entre ces deux charges de signes contraires conditionnera l'intensité de présence de la perception. Une théorisation propre à l'auteur, qu'il nomme double boucle contenante, rend compte de la façon dont le stimulus visuel primitivement pure sensation subit une décorporation-projection sur l'écran créé par l'hallucination négative du visage maternel pour être ensuite réintrojecté sous une forme psychisée, symbolisable.

G. Lavallée développe cette conceptualisation tendue et, peu à peu, nous introduit dans sa pensée en l'illustrant par des exemples tirés de son expérience clinique. A mon avis, il fournit là une image possible de ce que peut être l'évolution par étapes d'une sensation pure à une figuration projetée puis à une représentation symbolisée.

Ce type de schéma n'est pas une simple création théorique. G. Lavallée rappelle en citant Hochmann et Jeannerod que les niveaux de perception visuelle, tectale opérante avant d'être corticale figurante, s'enracinent dans l'anatomophysiologie cérébrale la plus stricte.

Le tri perceptif opéré par la capacité d'hallucination négative offre une métaphore utile du refoulement, en soulignant que ce qui est refoulé est tout à la fois rejeté et indiqué par le refoulement. Cette fonction simultanée de tri et d'indice est bien perceptible dans les exemples que fournit l'auteur, notamment dans son étude du Carton de Londres, de Léonard de Vinci.

Toutefois, d'autres modalités d'hallucination négative nous mettent en contact avec la pathologie sous la forme du déni, de la forclusion ou rejection, de l'annulation dans le clivage, ou du démantèlement autistique. G. Lavallée utilise des fictions cliniques très parlantes pour approfondir ce point de vue.

Je ne vous révélerai pas ici la fin de ce chapitre décisif qui ouvre des horizons sur la façon dont l'hallucination négative intervient dans le déroulement des sublimations. La lecture intense et, pour tout dire, ardue des deux premiers chapitres se trouvera récompensée par la suite de l'ouvrage où des histoires cliniques très détaillées sont interprétées au fil de la théorisation de l'auteur. Les amateurs de cinéma trouveront un éclairage théorique de leur passion dans le dernier chapitre qui évoque le septième art comme analogon dans le réel de l'enveloppe visuelle du moi.

Je me souviens que Henri Ey se plaisait à répéter que la question de l'hallucination ne serait résolue qu'en comprenant l'hallucination négative.

J'ai l'impression que nous sommes en bonne voie avec ce livre.

G. DIEBOLD
retour sommaire

 

 

 

La logique sociale

TARDE (G.)

Sanofi-Synthelabo Ed. (coll. Les empêcheurs de penser en rond), Paris, 1999, 604 p., 94 F.

LE DÉMON DE L'ANALOGIE

Avec un sentiment de respect quelque peu mêlé d'appréhension, nous levons les yeux vers l'œuvre imposante de Gabriel Tarde (1843-1904). Non sans défiance, nous nous demandons quelle pensée poussiéreuse vit, peut-être pas, dans les recoins du monument bâti par ce juriste, criminaliste et sociologue français, exhumé par Les empêcheurs de penser en rond...

La clé de sa demeure, conciliant, l'auteur nous la cède, ne craignant pas d'affirmer qu'elle ouvre plus d'une porte. L'essentiel est d'asseoir l'étude de la psychologie sociale, proprement nommée logique sociale, sur des bases assez solides. Cette pierre de touche, indestructible, c'est l'imitation. Avec cette précision très significative : ce que la mémoire est à l'esprit, l'imitation l'est à la société. Certes, l'être social dont il est question cesse d'être indéterminé lorsqu'il devient clair que la sociologie se structure comme une psychologie. L'humanité est une entité non problématique. La société, un cerveau formé d'autant de cellules que d'individus qui la constituent.

A quoi s'affronte l'auteur ? Au chaos des phénomènes, tant intimes que sociaux, équation qu'il s'est donné les moyens de résoudre par la connaissance des paramètres qui en régissent l'expression : la croyance et le désir. Sur des centaines de pages, s'écrit sans effort apparent la quête fiévreuse d'une cohérence. Nos idées, nos pensées, nos percepts, nos souvenirs ne se mélangent pas entre eux. Ils ne gisent pas en vrac sur la friche de notre esprit. Ils s'agrègent ou se repoussent, se contredisent ou se confirment. Cette adhésion d'impressions contiguës, diversement assemblées, ou ce tissu de discriminations réciproques, sont le fruit de notre imagination, ou plutôt le produit de la force qui s'y applique : foi affirmative, qui est la force de croire, ou, changeant de signe, celle de nier. S'il est vrai que le moi n'est pas qu'un sac informe bourré d'images confuses, mais qu'il sait démêler l'embrouillamini des stimuli.

La question du désir, second pilier de l'édifice, est un rien plus complexe. Impossible de nier que nos sensations se colorent instantanément de plaisir ou de peine. Et remarquons, d'autre part, que "la croyance et le désir manifestent, à l'égard des sensations, une indépendance qui peut aller jusqu'à la séparation complète". Notre moi, cet animal routinier, ne remonte pas volontiers jusqu'à la source de ses contentements, mais persévère dans son être, mimant l'ébranlement reçu lors de l'impulsion initiale. La haine ou l'amour dont notre humeur est affectée flotte en quelque sorte, coupée de ses racines, reflet de l'objet dont le souvenir s'est effacé, mais non la trace inconsciente : "Nous voyons beaucoup, nous ne regardons guère." La sensation actuelle est le "vestige physiologique" d'une autre plus ancienne, réactivée à notre insu.

De l'homme au groupe ­ nommons la société ­, la conséquence est bonne. La vérité, en direction de laquelle la croyance est en marche, a pour fondement la croyance que l'on accorde à la conviction d'autrui. Cette ultime réduction simplifie magiquement l'épineuse question sociale. "Des sauvages ou, si l'on veut, des singes anthropomorphes, ont beau être réunis sur un même territoire, s'y battre et s'y tuer, il n'y a rien là de sociologique encore." Mais quand, d'un cerveau à l'autre, "jugements et volontés (...) parviennent à se communiquer par la vertu de quelques gestes", s'instaure un ordre patriarcal, ou "gouvernement domestique". Il aura suffi d'une seule famille, les autres ayant suivi, pour amorcer le processus, offrant à notre sociologue la matière d'une ample réflexion. Les convictions mêmes du savant ou celles du dévot seront régies par la loi d'airain de l'imitation. Comme, par exemple, un bouddhiste "voyageant en pays bouddhiste" se voit confirmer dans sa croyance par la force de l'entraînement, par le courant de la mode, comme si en tout être sommeillait un avoir été, ce qui suffirait à marquer le caractère hypnotique de la suggestion sociale.

Le moi se pose à l'égard du non-soi : je ne suis pas ce bleu, ce vert est à tel endroit, à tel instant, non celui-ci. Nous avons l'espace et nous avons le temps, issus du besoin de coordonner nos sensations d'après les catégories a priori de notre esprit. La société des hommes, de la même façon, a dû produire son maître qui la surplombe et l'ordonne, son moi social sans quoi rien ne tient, mais se délite, tâche grandement facilitée par "la crédulité imitative de ses semblables". Au sein de ce système en expansion, les idées s'affrontent ou s'accouplent, se coagulent en d'autres conceptions, dans un ordre plus vaste qui les englobe déjà : loi unique, langue unique. Selon sa belle formule, "le divers enfante l'union". Les opinions contraires, dans la société, s'équilibrent et s'étagent, tel un nouveau ciel au-dessus de l'ancien. A travers l'adoration d'un principe ultime, le néant qui nous entoure se trouve personnifié, et donc neutralisé. Logiquement, toute cosmogonie primitive se raffine et doit se convertir pour culminer dans l'unité de l'amour universel, parce que l'homme, est-il postulé, a soif de certitude et de sécurité.

Du reste, il est piquant d'observer que l'auteur à longueur de pages, raisonne exactement comme il dit que font les "peuples enfants", lesquels se forgent des mythologies, puisqu'ils en éprouvent le besoin, pour la simple raison qu'il est bien commode de recourir à de tels expédients. Parmi la masse des hommes, c'est le credo de l'auteur, qui fut juge d'instruction, "l'unanimité tient lieu de preuve". De ce penchant naturel, on peut cependant tirer une conclusion plus attendrissante, l'imitation traduisant la réalité d'une sympathie universelle, dont témoignent, au cours de l'Histoire, la rareté des guerres et, à notre époque, la douceur des mœurs... Attendu, semble estimer l'auteur, que cette empathie généralisée ne se démontre pas, mais qu'il suffit d'en observer les effets sur la mécanique sociale. Discutable pertinence d'une croyance à laquelle, pour le coup, l'adhésion sera peut-être mesurée.

G. WEIL
retour sommaire

 

 

 

Apocalypses

OSTER (D.)

POL, PAris, 1999, 140 p., 80 F.

DIEU EN FRAUDE

Au plus sagace lecteur, précisons-le d'emblée : ces déroutantes Apocalypses ne cèdent pas au penchant trivial d'énoncer quelque pesante vérité. Daniel Oster nous livre un bouquet de révélations dont on ne peut s'empêcher de penser qu'elles enferment l'image en creux de vies minuscules ramassées dans l'espace de dix à vingt lignes. Ces fables modernes, nous semble-t-il, ont l'inconfortable sagesse de ne pas livrer de morale. L'énoncé, qui suit la trace d'un homme, ou d'un quelconque destin, élargit indéfiniment sa marge d'incertitude. A ce jeu de marelle verbale, l'auteur excelle. Il saute à pieds joints parmi ses cases étroites dont il s'applique à gommer les numéros.

Et si c'était encore une de ces vies de saints, telle, au Moyen Age, La Légende dorée de Jacques de Voragine ? La vie de cet homme "qui a parcouru tous les sentiers", ou de cet homme habité par l'angoisse d'être Dieu. Mais elle n'est point dupe, la "pauvre bête extatique", à laquelle son miroir n'offre qu'une "image si petite, au loin, là-bas".

Le colloque très singulier que Daniel Oster, plein de ruse innocente, mène avec son langage se donne pour seul horizon la liberté de la lecture. Il n'y aura pas, c'est heureux, de dernier mot, sauf peut-être celui que sa mort, il y a quelques mois, lui aura définitivement évité de prononcer. Une question plus directe ouvre tous les possibles : "Qu'est-ce que tu veux, qu'est-ce qui te manque ?" Cette courte confession, lit-on, contourne le temps, la nuit, les livres, l'inspiration qui les porte. Un homme, tout homme, sans doute cet homme-ci, entend mieux que cela "les galopades des taupes sous la terre". Singulière acuité venant répondre à ce qui pourrait le combler. Le lecteur, lui aussi, devrait tendre l'oreille à ce vacarme infime. Dans leurs galeries, elles ont des pattes "comme des doigts d'enfant". Elles sont présentes, mais retiennent leur souffle pour "qu'on les croie à jamais absentes".

A sa manière, ce livre d'abord modeste enferme des abîmes. Quelque chose, on ne dit pas quoi, fut passé en contrebande : "Quelque chose était dans sa parole qui n'était pas en lui."

G. WEIL
retour sommaire

 

 

 

Hitler

DELPLA (F.)

Grasset, 1999, 541 p., 149 F.

HITLER, LE CONQUÉRANT

Ce livre m'a paru remarquable. C'est celui d'un historien, précis, scrupuleux, admirablement documenté et traitant, en même temps que "l'histoire" d'Hitler, les interprétations nombreuses, multiples, d'autres livres sur le même sujet.

Si je me permets de signaler ce livre dans cette revue amie, c'est que je pense qu'il est souhaitable et nécessaire de délivrer les psycho-biographies des vulgates interprétatives. Freud lui-même s'était lancé dans la psycho-ibographie du Président Wilson (j'en ai rendu compte dans la Revue Française de Psychanalyse). Il s'était intéressé aux relations psychanalytiques entre Wilson et son père et avait mis en relief l'idéalisme impénitent du Président Wilson, au moment de l'application du Traité de Versailles après la guerre de 14 et les fondations "pacifistes" de la S.D.N. Aussi puissant est le talent de Freud, cela n'empêchait que sa démarche non historique asservissait Wilson à sa pure biographie "psy" ; le fondamentalisme de la psychanalyse ne pouvait plus insérer la " personnalité " de l'homme politique dans la factualité historique.

* * *

Ici, Hitler nous est présenté à travers les documents et la compréhension historique des faits comme ­ et je résume ­ un destin programmé par le personnage lui-même et qui programme toute son action destructrice. Sont critiquées les vulgates marxistes et psychanalytiques (l'économie capitaliste et le conflit psychique). Hitler n'est ni une marionnette, ni un psychopathe. En plus, s'il véhicule la force du mal, il n'est pas banal, ceci contre Hanna Arendt et sa "banalité du mal" (Eichmann). Le rêve utopique d'Hitler qui était près de se réaliser était, avec la Lebensraum, la création constructive d'une Europe germanique, aryenne ­ l'Allemagne fut tout pour lui. Dès le départ, avec pugnacité, mensonges, ruses, il a mis en œuvre cette décision absolue. Il y avait chez lui un désir absolu du meurtre et peut-être un désir du meurtre absolu.

Les thèses démonologiques ne tiennent pas. Mais il s'agit d'un pacte faustien. Sa démarche de l'élimination est magique. Le "tu ne tueras point" sémite et juif (Moïse) est rejeté : donc, exterminer les juifs, porteurs de cette Loi. Hitler est une personnalité de l'Hybris. C'est avant tout une "personnalité" qui a adopté toutes les attitudes pour triompher. Hitler ­ sa personne, son personnage ­ existe avant toutes les déterminations psycho-sociales (grand-père juif (?) ­ crise monétaire, etc.), avant tout ce déterminisme contingent dont il se servira à ses propres fins. Dans sa méthodologie pragmatique de la terreur, il se sent prédestiné. D'où la justification a priori de tous ses recours à la manipulation. Il est le juge suprême du peuple allemand.

Tout est joué, mais non comme un acteur peut jouer : il joue le théâtre du monde. Hitler pleure, mais ne se laisse jamais griser par ses larmes. Ce n'est pas un "hystérique" et de ce "statut" de personne (du mal), il n'a comme réponse que la léthargie des gouvernements occidentaux, leur lâcheté impardonnable. Ils n'ont cru qu'à la marionnette d'opérette, et Paul Claudel ­ poète et diplomate ­ d'en rajouter : "Croquemitaine se dégonflera !".

On a sous-estimé Hitler, ce monstre de volonté, ses capacités intellectuelles. Il n'était pas stupide, mais l'a fait croire. La volonté ­ sa volonté ­ fut une valeur suprême (avec et au-delà de Schopenhauer). Sa volonté est aussi celle des lois "naturelles". Jamais le concept de nature ne fut autant prôné. D'où la haine à tout ce qui opposait une transcendance à la notion de "nature". Tous ces démocrates ­ hormis Churchill et de Gaulle ­, tous ces partisans pacifistes et démocratiques de l'"appeasement" furent ignares et lâches, confits dans leur triste idéologie d'une vie "collectiviste" de l'égalité abstraite.

Hitler écrivait non seulement contre les "Juifs" qu'il a exterminés, mais aussi contre les chrétiens : "Le christianisme est une rébellion contre la loi naturelle, une protestation contre la nature. Poussé à sa logique extrême, le christianisme signifierait la culture systématique du déchet humain". Le malheur, entre autres, fut que les églises chrétiennes dans leurs instances supérieures collaborèrent à cette "furia" de désertification d'une transcendance.

Hitler est resté lui-même jusqu'à la fin et au-delà. Hitler posthume a la même efficience. S'il entre dans la mort en "qualité d'époux" (son mariage avec Eva Braun en 1945, juste avant leur suicide), c'est qu'il savait ­ et voulait ­ que la mort allait remplacer "tout ce dont (mon) travail au service de mon peuple nous a privés tous deux" (sic). Il tient encore compte dans sa mort de la mise en scène.

Cette volonté fut "mauvaise" sans être une métaphysique du mal, comme Sade par exemple. Sade massacre et enterre l'humain pour faire, comme la "Nature" (les principes de 89 sont nuls et non avenus). Hitler a quand même peur. Peut-être fut-il "halluciné", mais qu'est-ce que l'hallucination même et surtout "négative" (cette fosse à irresponsabilité) ? "J'aime l'homme nouveau. Il est stupide et cruel. J'ai eu peur devant lui...". C'est un acteur unique, pas ubuesque du tout. Si les horreurs de la première guerre mondiale ont installé la haine de Hitler, lui ne rêvait pourtant que de construire, avec cette horrible disponibilité du monde moderne au mythe, pérenne, salvateur... ce qu'il avait parfaitement détecté ­ avec l'aide de Wagner, il est vrai. Depuis, nous avons été "nazifiés". Sa mission fut l'idée d'une œuvre politique de suprématie totale.

* * *

Il faut regarder Hitler en face, telle est la leçon de ce livre d'histoire. Il est loin d'être sûr que nous le fassions, le pouvions même. Nous le rejetons dans une vague "démonologie". Nous le mythifions au nom du mal, qui est loin de répondre à la banalité comme le veut Hanna Arendt. Le "mal" hitlérien va de pair avec l'absence de courage chez ceux qui auraient dû le combattre dès la première heure, car tout le monde était prévenu (Mein Kampf). Je rappelle délibérément cette sentence odieuse du pacifiste Luc Daurat : "Mieux vaut un nazi qu'un mort !".

Maintenant, peut-on se poser la question du "ma" (en soi) ? Même si on réfute tout providentialisme, tout fonctionnalisme, tout intentionnalisme ? On ne peut quand même pas ne pas évoquer ce qui, justement, dans les univers transcendants, oppose au monde " naturel " la violence de l'Esprit. Dieu et ses singes (les démons).

Hitler, encore une fois, pensait que judaïsme et christianisme (surtout christianisme) "avaient retardé le monde de deux mille ans dans son développement naturel". Il a exterminé les Juifs dont il ne supportait pas l'élection divine. Il n'a pas touché aux chrétiens. Les chrétiens se sont aveuglés et sont restés aveugles, garantis qu'ils se sont cru par leur doctrine : amour, résurrection, rédemption ­ doctrine qui leur vient des Juifs. Ils ont été "hitlériens" même sans le vouloir, et pour certains ­ individuellement ­ en le combattant.

Fragilité de la transcendance, vite devenue païenne chez les chrétiens.

Violence toujours fondamentale des doctrines dites de la "nature".

Freud n'a-t-il pas tenté de répondre à cela ?

J. GILLIBERT
retour sommaire

 

 

Mallarmé au tombeau

MILNER (J-C..)

Verdier, 1999, 91 p., 59 F.

"Il arracha ma langue corrompue
Ma langue bavarde et maligne".
Pouchkine

I ­ CONTRAINTE PAR LANGUE : UNE POÉSIE CLONÉE

Jean-Claude Milner est un redoutable linguiste. Ordre et raison de langue a-t-il toujours proclamé. Énigme et mystère qu'est toute poésie qui se délivre de la rhétorique, de la matière, de la nécessité, fondant au soleil sous la plume de cet assassin du verbe.

Ici, dans cet essai percussif, il met "Mallarmé au tombeau", mais n'écrit pas un nouveau tombeau de Mallarmé, comme Mallarmé le faisait de Baudelaire, d'Edgar Poe : des mises au tombeau. Mais le funèbre sacerdoce poétique de Mallarmé mute en assassinat du verbe chez le linguiste. Le linguiste sait comment s'y prendre pour tuer le mystère ; d'ailleurs et d'abord parce qu'il ne croit pas au mystère. Une poésie qui soit sans mystère, connaissez-vous, hormis celle de l'abbé Delille ? Mais certainement pas celle de Mallarmé ou de Baudelaire, voire même de Rimbaud, épinglé à son tour, comme on épingle un hanneton.

Le mystère ? Oui, de ce qui n'a pas lieu ­ d'être discours par exemple ­ car la thèse post-mallarméenne dit "Rien n'a eu lieu" ou "Le XIXe siècle n'a pas eu lieu".

Mais Mallarmé n'a pas dénoncé l'absence ou la présence de l'avoir lieu. Il a dit que rien n'avait lieu que le lieu. C'était encore un dynamisme et non une catasémie.

Jean-Claude Milner ne veut pas admettre ­ comment le pourrait-il de là où il s'enracine ? ­ que le premier vers du fameux sonnet "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui" a lieu dans son formulaire incanté, même si tout le reste du sonnet interroge vivement ­ et même sans espoir ­ l'ipséité irréductible de ce premier vers. Mallarmé ne l'enferme pas, prisonnier de son cogito négatif.

Ce premier vers est une révélation et partant un mystère du sens ­ qui n'est pas. La langue n'y est pas encore douée de conscience. Ce n'est pas un concept ou une conceptualisation adjectivante concernant un devenir qui ira l'invaginer en épuisant sa dynamique jusqu'à l'extinction de l'inerte. "Le cygne inutile" est peut-être un refus, mais non une entropie.

Jean-Claude Milner, linguiste d'une rare intelligence et d'un grand talent de plume, commet pourtant cette erreur ­ ou bévue ­ fondamentale à notre époque et que je résumerai ainsi : si la langue était douée de conscience, elle s'imaginerait qu'elle fait de la poésie librement. Il ne s'agirait plus alors que de versifier et de "dire les vers" ! La poésie serait poésie par nécessité de langue, deux ex machina.

Si Mallarmé semble prêter à la thèse "Rien n'a eu lieu", bref "Rien n'est" (comme Claudel), nous ne pouvons plus le dire, à notre tour, à partir de ce qu'ils nient.

Le sens n'est pas comme la matière ou la langue, une puissance, sinon nous obtiendrions toutes les réponses à toutes les questions. Ce que fait Milner. La poésie est hors concept, sinon, comme le concept, elle se nierait elle-même. Elle demeurerait passive à l'égard de ce qui est afin que le néant devienne, à jamais non déterminé par le sujet, et afin que le " nihil " se montre lui-même tel qu'il est. Or, le néant n'est jamais qu'au passé, sans autre dynamique.

On ne fait pas de la poésie, ni par nature, ni par structure, ni par essence, encore moins par "poïesis". Ce n'est pas une simple décision par nécessité avec inutilité à tout recours. La poésie dit toujours ce qui n'a pas été. Ou alors il faut penser comme André Gide : "La poésie : le don d'être ému pour des prunes".

* * *

Encore une fois, l'analyse de "langue" de Jean-Claude Milner est parfaitement rigoureuse... mais reste, malgré ses preuves et ses efforts de conviction, dans le discours. Que le "nous" (deuxième vers), "Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre "... que ce " nous " soit un datif, nul doute, mais le linguiste ne devrait-il pas savoir aussi que dans le "dire" poétique l'interrogatif n'est jamais pur, mais toujours mêlé à l'exclamatif ou au dubitatif. Tout acteur qui incarne la parole sait cela, sauf les rhétoriciens formalistes que forment les institutions.

Oui, Mallarmé s'affranchit da la contrainte de la langue. Même si la "pensée du cygne demeure silencieuse et intérieure à la conscience" (sic), elle ne relève pas d'une langue qui serait comme la pierre de Spinoza douée par prétérition de conscience, sachant alors sa seule nécessité. Bien entendu, le phénomène, ou plutôt mécanisme "clivage", arrive à la rescousse. Or le clivage ne rompt jamais l'unité qui le présuppose. Ce qui compte plus que tout effet de rhétorique, c'est, entre autres, "a resplendi l'ennui". Cela a été : l'ennui. Cela n'a pas été : l'ennui a resplendi (l'ennui ne "resplendit" pas) ­ à la munificence espérée, fait obstacle le réel sans espoir ­ d'où le "mais" dit Milner. Mais, encore une fois, le réel n'est ni une contingence, ni une nécessité, mais une création que la poésie ressaisit et que la "science" annule. Le cygne nous met alors en nous (en soi) et hors de nous (hors de soi).

La poésie n'est pas de l'association des idées. Certes Mallarmé n'a pas écrit "autrefois, un cygne", mais "un cygne d'autrefois", ce qui ne veut pas dire que le cygne appartienne à l'autrefois, ou l'autrefois au cygne. Autrefois, certes, n'est pas un passé, mais n'est pas un lieu, même de l'indétermination. Cygne est inséparable, poétiquement, d'autrefois, et la remontée anasémique du sens défie toute analyse. Même s'il y a forçage analogique, il faut rappeler que l'analogie n'est pas un effet de ressemblance entre deux choses vivantes, mais que la vie que "j'ai, moi" ressemble parfaitement à la vie que "tu as, toi", sans que toi et moi nous nous ressemblions. C'est une métamorphose miraculeuse que ce cygne d'autrefois.

* * *

"Loi de contradiction" ? Dans l'explication, peut-être, mais non dans le dire du poème. Il faut douter du principe de contradiction, ce qui n'est pas le nier, car cette "loi" (?) a des limites ; il n'est pas inébranlable sauf en "langue". Il n'est pas tout-puissant de par sa propre nature. Il y a quelqu'un au-dessus de lui et, ici, c'est poésie, et poésie orphique, oui, même chez Mallarmé. Comme Orphée affirmait que nulle autre femme n'était Eurydice hormis Eurydice, ici Mallarmé affirme que le cygne n'est rien d'autre que le cygne, même si ce cygne devient ce qu'il n'a pas été ("se souvient", etc.)(1). Le passé du cygne est modification, fut-il ce néant qu'apparemment proclamait Mallarmé, le néant ne peut toujours se dire qu'au passé. Milner a eu peur comme peut-être a eu peur Mallarmé..., et Orphée (de se retourner). Il a perdu "pied" lui aussi. Il a répondu au lieu d'interroger. Il a commandé au lieu d'obéir. Il est descendu aux Enfers pour leur arracher la reconnaissance de ses droits.

Certes, il n'a pas comme Nerval "Deux fois vainqueur, traversé l'Achéron", ce qui fait que Nerval, moins savant, moins "chinois" que Mallarmé, est allé plus loin... dans ce qui n'avait pas eu lieu.

Milner lance Hegel et Lacan à la rescousse. C'était inévitable. Mallarmé est en train de s'éteindre sous les gloses des apparatchiks post-hégéliens. Les "mallarméens" piègent Mallarmé qu'ils disent alors piégé dans l'attribut du cygne : "Poème non-né"..., "logique du sonnet"..., etc. Aucune délivrance, mais délivrance est-ce seulement " devenir " ? Qu'est-ce qu'un vol qui "fuit" ? Et cette fuite n'est-elle que conceptuelle ? Concept n'est pas finalité et l'on sait trop ­ encore une fois ­ que le propre du concept est de se nier soi-même, passif à l'égard de ce qui a été, montrant alors le temps du passé tel qu'il est ­ impermanent. "Tel quel" diront la "Revue" et le pâle Valéry qui n'a rien compris de son maître.

Les lois rétroactives du principe de contradiction croient mettre la cause s'il y a effet, mais en poésie c'est l'effet qui est causal, tel "Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui". En poésie, succession et intemporalité font bon ménage et ce n'est pas la "pluralité" d'instants qui se remémore en succession.

Dans une contre-apparence, le moderniste et savant Milner ne veut pas mettre le néant au passé, au seul passé, ce que faisait Mallarmé d'auteur-créateur. Ah, ce mazout du négatif qui "prend" le plumage et le ramage des modernes ! C'est alors oublier le "reniement" (Verleugnung, mal traduit en dénégation). La négation n'est pas un "niement", ce barbarisme, et le non est toujours en faute devant le oui, et même et surtout il le contredit. Que Mallarmé se soit laissé piéger au nom de la "doctrine", c'est possible, mais poétiquement ­ ce qui n'est plus discursif ­ la seconde doctrine (la délivrance impossible) ne dénie pas la première doctrine (le coup d'aile ivre qui délivre le cygne de sa captivité).

* * *

Si les commentateurs ne manquent pas d'évoquer le "cygn" de Baudelaire, c'est qu'ils ne sont que des commentateurs.

Comment postuler, sans outrages, que la relation de Mallarmé à Baudelaire passe par ce "cygne" que Mallarmé réfuterait ? Mallarmé n'est pas Baudelaire et ne le sera jamais. Le commentaire linguistique n'y pourra rien. Il n'y a pas de musée imaginaire de la poésie où l'on retrouve "un-tel" dans "un-tel". Le "musée imaginaire" de Malraux est faussement transhistorique ; on ne va pas visiter la poésie comme un musée, c'est-à-dire aux heures d'ouverture (comme aux cimetières, en fait). Que vient faire cette notion freudienne "d'après-coup" ? Mallarmé : l'après-coup de Baudelaire ! Nous sommes bien alors chez Malraux, comme Hegel, dans une phénoménologie de l'Esprit (poétique).

Milner va tomber dans ce piège, se prendre dans les glaces comme le pseudo-cygne mallarméen. Il écrit : "L'histoire du XIXe siècle se résume en un cygne qui serait pris dans le froid" (p. 42). Et nous voilà dans la politique, puisque nous étions "historique"... Pourquoi pas dialectique (avec le négatif), sait-on jamais ! Non seulement Mallarmé n'est pas ­ existentiellement pas, c'est-à-dire par essence ­ Baudelaire, et la poésie "historique" ne les réunit, ni ne les oppose ou les divise. Le cygne de Baudelaire n'est pas absent ­ signe d'un deuil ­ mais présent, dans son absence car l'absence n'est que l'absence d'un présent. On retrouvera cet enjeu des modernistes avec les déliaisons des pulsions de mort, en psychanalyse ; en poésie, plus le néant perdure dans son passé, plus l'esprit se "délie", mais pour un poète seulement.

Mallarmé n'est pas issu de Baudelaire. Il n'y a pas de généalogie en poésie. Au chapitre II des Journées, Milner oppose Hugo, inversé par Baudelaire, "à celui (Hugo) qui promet une victoire finale, il (Baudelaire) annonce la défaite ; à celui qui tient que tout et tous se retrouvent toujours, par les tables tournantes, par la métempsychose, par l'amour, il parle de "ceux qui ont perdu ce qui ne se retrouve jamais" (fin de citation)... Milner ne devrait-il pas savoir que lorsque "les tables parlantes", et pas seulement tournantes, se mirent à évoquer Léopoldine, la fille morte d'Hugo, Hugo cessa de venir aux séances de ces tables !...

Alors, un peu de silence, Monsieur le linguiste, d'une éloquence fabuleuse, mais aussi Trissotin. Toute la page 54 devient redoutable d'incompréhension et de blasphèmes. Mallarmé, athée, négateur, ou plutôt contempteur du oui... On connaît le refrain de ceux qui commentent et n'écrivent pas.

Si, les "merveilleuses images" passent..., là-bas et dans ce qui passe, il y a ce qui ne passe pas. Mallarmé nihiliste consommé ? L'agonie mallarméenne n'est pas un trépas. La métaphore baudelairienne n'est pas la mallarméenne, encore moins la proustienne (qui, elle, voulait l'éternité). La métaphore n'est pas une identification. L'identité elle-même ne suffit pas à l'identification et à l'analogie. Même si la métaphore n'est encore qu'une image de substitution, cette image demeure "naturelle" chez le poète.

* * *

Il faudrait souhaiter que Meschonnic réponde à Milner sur Hugo. Hugo n'est pas encore dans la basse-cour de Deroulède ou de Rostand, terrifiants versificateurs !

* * *

Quelle est cette damnation qui fait dire à Baudelaire dans le poème cité par Milner, "A une passante" et qui finit ainsi : "O toi que j'eusse aimée, ô toi qui le savais !" (Bien sûr que tu savais que je t'eusse aimée, toi qui as renié cet extravagant assis à boire ; tout ne passe pas dans tout ce qui passe ­ la passante). Que Mallarmé ait trop lu Hegel, ou mal lu, cela m'a toujours paru certain.

"La mort nous fixe ici-bas", écrit Milner "pour" Mallarmé. Qu'en sait-il exactement ? Contemporain de soi : Mallarmé ? Il l'a voulu peut-être, mais ne l'a pas pu. S'il l'avait pu, il n'eût pas lancé son aventure poétique qui, encore une fois, admet l'intemporalité et la succession, dans le même temps, dans l'étrange altérité du temps qui est son même. Ni Hugo, ni Baudelaire, ni Mallarmé, ni Rimbaud, ni bien sûr Nerval n'ont failli à cette redoutable exigence éthique de la poésie. L'Unique sans l'Un, c'est l'impensable, l'indicible, c'est-à-dire le "mal" et la poésie n'est pas de ce monde-là. L'Unité est toujours dirimante, elle n'est pas la coalescence des seuls instants dans un présent.

Ces poètes cités, répertoriés, analysés par une linguistique impérieuse, n'ont pas besoin de symbole, de symbolisme, car ils savent unanimement qu'il existe une harmonie ­ non fixe ­ entre la matière et l'esprit, et que la poésie est ce tremblement, cet ébranlement, ce terrassement devant cette non-fixité. En effet, c'est parce qu'un "poème est toujours déjà de trop" qu'il luxe la vie d'ici-bas. C'est un luxe et non une seule culture, c'est-à-dire une acculturation d'un songe, d'un idéal, d'une langue.

C'est possible que la vie "extérieure" de Mallarmé fut une "vie minuscule" (sic), mais que sait-on de l'homme intérieur, de son langage intérieur ? Ici, je donne raison à la raison linguistique de Milner, par le truchement mallarméen : oui, l'existence est toujours en "position d'éternelle avant-dernière".

Milner cite E. Poe, mais qu'il le lise bien et il découvrira peut-être dans ce "Condor des ans" la révélation de ce qui est mort. Schreber (le Président, dont les mémoires ont été analysées par Freud) arrive aussi à la rescousse, mais si Schreber est un créateur, il n'est pas un auteur (auctor), ce qu'est Mallarmé qui luttera en effet avec Dieu, mais un dieu rendu " idole " par la métaphysique, surtout celle d'Hegel.

"Rien du XIXe siècle n'a eu lieu" ; Milner termine ainsi son chapitre V, ajoutant : "Alors les temps sont mûrs pour Maurras"... non ! mais pour Sollers ou Duras !

* * *

"Rien n'a eu lieu" dit toujours la mélancolie de la race, mais ce n'est pas "Tout ce qui a été n'a pas été" comme le rappel de l'état d'innocence, de la liberté sans avoir à choisir entre le bien et le mal.

C'est vrai que Mallarmé se plaît à séjourner dans le savoir que ce qui est l'est nécessairement. Aussi le fait-il de la mort dont on ne sait pas chez lui si c'est la mort de la vie ou la vie de la mort ­ ce qu'on sait chez Baudelaire.

Le dire n'est pas l'instant, le dire du poème n'est pas le présentifié, à jamais perdu. Si la poésie dit quelque chose, elle dit quelque chose qui n'est pas de l'ordre du mal ou du nihil. "Le vierge, le vivace, etc." n'est pas une grimace lancée à la mode. Le présent n'est présent que parce que vivant. Oui, pour moi, Mallarmé s'est abusé sur l'Idée : le théâtre de l'Idée qu'est Hérodiade, parce que sa poésie est philosophique au sens grandiose du mot. Il appartient trop à la confrérie des penseurs traditionnels d'une certaine rationalité, des îles ioniennes à Iena, des pré-sociatiques à Hegel. Il a voulu totaliser en néant cette expérience rationnelle qui inclurait la poésie comme une autre "Raison". C'est pourquoi tous ceux qui procèdent d'ordre et de raison l'aiment sans l'aimer puis qu'ils le commentent.

"Ce qui a lieu ­ voilà l'idole du XXe siècle", écrit encore Milner. Culte ou culture ? Ou culte devenu culture et non plus civilisation. Ici, Milner a "raison" (je lui donne une raison de cœur), "(le XXe siècle) a mis en suspens la civilisation, qui l'a systématiquement détruite, etc." Milner en tient pour la prose... salvatrice. Oublierait-il, plutôt que de citer, le goulag et les grands poètes russes dissidents, Paul Celan et la barbarie nazie ­ même langue que le bourreau pour se lever de la destruction ! Et les poèmes des rouleaux d'Auschwitz qui contredisent Adorno : "Pas de poésie après Auschwitz !".

Que la prose soit possible, oui ! Mais que la poésie le soit surtout, je demande à Milner de ne pas l'oublier. Trop facile !

(1) N. B. : Le cygne ? Tout le XIX° siècle en est hanté. Il y aussi Sully Prud'homme, Tchaïkovsky.retour texte

N.B. : Nous avons encore à vivre que le non est la faute du oui ; et que s'il est des pouvoirs combinatoires qui semblent dépasser l'intuition, c'est que nous ne savons pas encore ce qu'est l'intuition. La réminiscence de soi n'est pas de l'avoir lieu. Dans toute expression poétique, il y a un refus de l'impermanence.
Ceci encore : les poètes doivent encore convertir et unifier le chaos du monde ; donc, s'ils divisent en un double, positif et apophatique, ce n'est que parce que le mystère de soi à soi se souvient de soi, là où la langue se perd dans un transfert sans parole.

II ­ UN NOUVEAU CLONE : L'HOMO PSYCHANALYTICUS

Un clone, c'est un cadavre organisé. Ce que je vais écrire en peu de lignes, concernant ce qui a été, "a eu lieu" dans la psychanalyse, découle de ce que je viens d'écrire sur l'essai de J. Cl. Milner.

"Dieu est mort, nous l'avons tué", proclamait Nietzsche. "L'homme est mort, nous l'avons tué", ont proclamé, sans le dire, le nazisme avec Auschwitz, le marxisme appliqué avec le goulag. Ce fut et c'est encore une révélation négative. C'est parce que "l'homme est mort" qu'on peut le tuer, l'exterminer. "Mort" s'entend ici comme inerte, non existant a priori. Il n'y a pas d'essence de l'homme sans son existence, soi et hors de soi. Homme et monde, car l'homme sans le monde ne veut rien dire, pas plus que "monde" sans homme.

On a voulu réduire l'homme à son "humanisme" et en supprimant l'emphase du dernier, on a "luxé" le premier. L'"homme" n'existe plus. Pour un nazi, un Juif n'existe pas. Le tuer n'est donc pas une extermination. Il faut alors tuer sa mémoire, son "génos", sa lignée. Il faut l'effacer : culture d'extermination.

Pour la dialectique marxiste, quand on élimine un contre-révolutionnaire (Staline aurait pu devenir à son tour contre-révolutionnaire), on sacrifie un non-homme... puisque l'homme a déjà été tué. La dialectique justifie tout, comme faisaient les Jésuites au temps de Pascal.

La malédiction n'a plus de sens. L'Aryen est détaché de toute humanité comme le Juif. Il y a de nouveaux marxistes qui vont justifier Staline ­ dialectiquement.

Mais la révélation n'est pas pour autant oubliée. Le paganisme nazi procède d'une révélation. Le marxisme de Marx procède d'une révélation. Ainsi l'homme arrive en Occident au terme de sa "puissance". Ainsi l'homme est-il (dès les manuscrits de 1848 de Marx) "immédiatement" être de la nature et être de production. L'homme est mort en effet, avant la lettre ou avec la lettre, de cette révélation positiviste qui croit dire l'histoire.

Alors qu'en est-il avec la psychanalyse de Freud ? Apparemment l'homme est un être de l'espèce, un être d'inconscient et de pulsion, un être de sexualité (infantile), et si la pulsion de mort "existe ", c'est qu'elle a pour fonction de ne pas exister au nom d'une fable mythique que tout est à l'origine "matière inerte, inorganique..." et unifiante par dissolution et catasémie.

Nous serions alors dans le même moule anthropologique de l'extinction de l'homme (entendons de son essence) que les hégéliens de droite (futurs nazis), que les hégéliens de gauche (futurs marxistes)... s'il n'y avait à l'origine de l'homme une révélation tardivement apparue chez Freud à la fin de sa vie (L'homme-Moïse et le monothéisme). Cette révélation est la suivante : on a tué le père primitif, le père de la pré-histoire personnelle, le grand Inconnu, le Grand Autre, etc. Ce meurtre est historique, il marque le temps historique de l'apparition de l'humain. Car avant, si les hommes (les fils) possédaient le père ­ celui-ci étant encore lié au cosmos et à la nature ­, ils n'étaient pas encore "hommes", mais des "paradisiens". Ainsi Freud brise, en laïque, le sémitisme des Juifs, mais en garde le principe (?) de la Révélation. Il n'est plus que fasciné, qu'ébranlé par Moïse et non plus par Yahvé. Seul Moïse compte, "un Homme", au roman familial.

La culpabilité fondatrice ­ sans chute de l'homme, mais non sans meurtre ­ demeure, et c'est là la grandeur de la psychanalyse. Cependant, les psychanalystes tendent à oublier le fondement coupable-sexuel de l'Oedipe, arrimé à une culpabilité antérieure : le remords du meurtre du père primitif, celui de la pré-histoire personnelle, et on a alors ce clone : "l'homo psychanalyticus". Un clone, un cadavre organisé ­ cadavre organisé par lequel le psycho-somatique se laisse enchanter ­ littéralement... parce qu'ici la matière ou le soma n'est vu, aperçu, que comme une " nécessité " fondatrice. La matière (l'inerte) est "rien", elle existe comme "rien" qui devient vite "Rien n'existe". La pulsion de mort appartient à la magie. Elle sait comment s'y prendre pour tuer le mystère, l'arbitraire, l'indéterminé.

Avec la pulsion de mort, nous avons réponse à toutes les questions, à tout ce que nous ne comprenons pas. Mais si l'énigme œdipienne est résolue, le mystère de la vie demeure ­ l'antagonisme non dialectique pulsions de vie/pulsions de mort n'est qu'une mystagogie de plus sous une apparence dualistique.

"L'homo psychanalyticus" est donc un humain qui n'est pas un homme. Chaînon de l'espèce, il ne se rend compte de sa finitude que par le complexe de castration qui protège l'individu en sauvegardant l'espèce. "L'homo psychanalyticus" est un matériau d'étude avant d'être proposé à la thérapeutique. Il existe par soi-même, mais n'existe pas véritablement. Il s'oppose à l'objet qui est indépendant de lui. Il crée, en fait, une image de l'objet "transitif" soumis aux instances objectales pour être "vie" ; "l'homo psychanalyticus" se cache ­ à lui, l'homme ­ son être véritable.

Seule et immense réserve : l'impiété criminelle du départ n'était pas une raison suffisante, mais une raison supplétive. Ainsi, je me plais à comprendre l'enjeu freudien d'une psychanalyse dont la finalité n'est pas la science, mais la thérapeutique d'un "homme empirique". A cette seule raison non-suffisante, hors toute nécessité (Ananké), hors toute langue par ordre et contrainte, l'homme "existe" encore dans la psychanalyse, non dans un quelconque humanisme, mais dans son existence comme essence, fut-elle bordée en aval et en amont par la mort. A rappeler encore qu'on ne peut penser la mort comme amont que si on "vit" (sans concept) dans l'angoisse la mort comme aval.

"L'homo psychanalyticus" n'existe pas, mais il prolifère comme clone, c'est-à-dire comme cadavre organisé.

J. GILLIBERT
retour sommaire